LES VIEUX FOURNEAUX, T2 Bonny and Pierrot, de Lupano et Cauuet aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

vieux_fourneaux_t2_couv…LES VIEUX FOURNEAUX, T2 Bonny and Pierrot, de Lupano et Cauuet aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

Après un premier tome très réussi, Les Vieux Fourneaux revient après seulement 6 mois d’absence. Cette parution resserrée n’a en rien amoindri notre bande de septuagénaires anarchistes avec un deuxième tome au moins aussi bon que le premier.

Le premier tome des vieux fourneaux nous a permis de faire connaissance avec 3 septuagénaires, amis de longue date : Mimile, Antoine et Pierrot. On s’intéressait surtout à l’histoire d’Antoine qui, après avoir perdu sa femme, a appris qu’elle l’avait trompé 40 ans auparavant, avec son patron. Un coup dur pour ce syndicaliste qui ne désirait rien de plus que se venger de son ancien employeur désormais domicilié en Toscane. Au long de son périple, ses amis et sa petite-fille, Sophie, faisaient tout pour l’en empêcher.
Changement de « personnage principal » avec ce deuxième tome qui s’intéresse à Pierrot, l’infatigable anarchiste. Celui-ci reçoit une importante somme d’argent accompagnée d’un mystérieux tract « Pour la cause. Ann Bonny. ». Ce nom réveille de vieux souvenirs chez Pierrot. Ann Bonny, c’était cette fille dont il s’était amouraché, ils avaient fait les 400 coups ensembles. Malheureusement leur « lutte libertaire à deux » s’est subitement arrêtée et il n’a jamais pu retrouver celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer…

Nos 3 septuagénaires préférés reviennent toujours aussi en forme. Comme dans le premier tome, on a droit à une histoire principale qui est ponctuée d’intrigues secondaires et de gags réjouissants. Onretrouve Pierrot, Mimile et Antoine dans toute leur truculence et leur créativité. C’est aussi l’occasion de revenir sur des problèmes quotidiens rencontrés par le 3eme âge mais toujours avec tendresse et humour. On voit ces personnes âgées encore animées par leur joie de vivre qui font tout pour continuer à exister dans un monde qui les met à l’écart. Et quoi de mieux pour se faire remarquer que de montrer sa grogne au grand jour ? Bref, on retrouve, dès les premières pages, l’ambiance du premier tome qui fait la part belle à la beauté et la vérité de ces papys.

Encore plus dynamique que le précédent opus et toujours aussi bien construit, Bonny et Pierrot est une lecture sans longueur. On pourra juste regretter que le running gag de la boulangerie prenne autant de cases et que l’histoire paraisse un brin moins plausible. Toutefois cela permet au trio et à leurs amis d’étaler leurs caprices et délires loufoques pour notre plus grand plaisir. Le dessin de son côté gagne encore en qualité avec un trait encore plus franc et fluide qu’auparavant. On se prend à admirer les mines caricaturales des personnages, qu’ils soient âgés ou non, avec un sourire aux lèvres. On retrouve la lutte d’ego entre ces papys mécontents, les luttes d’orgueil et leurs personnalités attendrissantes… et un brin casse pied pour leur voisinage. La jeunesse est également de mise et il est rassurant de voir que ce troisième âge têtu et grognon a laissé un héritage : les jeunes sont tout aussi loufoques et aptes à pousser leur coup de gueule…

Les Vieux Fourneaux est une bonne lecture, agréable, plaisante, touchante et bourrée d’humour. Ce tome 2 ne fait que confirmer ce qu’on pressentait avec Ceux qui restent. On est en présence d’une série qui fait du troisième âge son véritable héros, un portrait juste, sans beaux sentiments, avec humour et sans mépris. Sans doute une des meilleures séries humoristiques de l’année.

Guillaume Wychowanok

HAPPY PARENTS de Zep aux éditions Delcourt : Bulle de Bronze

happy-parents_couv…HAPPY PARENTS de Zep aux éditions Delcourt : Bulle de Bronze

La collection Zep Happy Books accueille le petit dernier : Happy Parents. Cette fois-ci les 60 gags reviennent sur les affres de la parentalité. Si le rire est toujours au rendez-vous force est de constater que Zep peine à atteindre la qualité de l’excellent Happy Sex.

Avec Happy Parents, Zep regarde avec amusement les parents et les problèmes qu’ils peuvent rencontrer au quotidien. Qui dit parents dit forcément enfants. Nouvelles technologies, activités parascolaires, éducation sexuelle… autant de sujets qui voient se confronter deux générations. C’est de cette incompréhension entre parents et enfants que Zep tire la plupart des gags.

Zep reprend donc la formule qui lui a permis de toucher un public adulte avec Happy Sex : des gags en une ou deux planches, chacun s’attaquant à un aspect du sujet traité. Seule différence apparente : fini les couvertures découpées qui laissaient apparaitre les dessins de la première page, désormais, on a droit à une couverture pleine. Si on y perd un peu en originalité, il faut bien avouer que les anciennes couvertures avaient la fâcheuse tendance à s’abîmer à chaque rangement dans la bibliothèque. Passons les aspects matériels. Zep offre un ouvrage drôle sur la parentalité et le conflit des générations, mais on est loin de la régularité de son illustre aîné.
Oui, on rit franchement face à certains gags, mais d’autres planches s’avèrent beaucoup moins réussies et font flop. On est face à la société moderne et donc à des structures familiales diverses. Toutefois on a l’impression que le thème de l’homoparentalité est là pour faire bonne figure, car les gags concernés sont loin d’être les plus réussis. En revanche, il y a un point qui gagne en qualité par rapport aux précédents albums de la collection : le dessin. On retrouve la pâte de Zep et ses faciès si particuliers, mais le trait parait plus dynamique et surtout la palette de personnage plus variée. Les physionomies sont plus diverses, les styles vestimentaires aussi et chaque personnage a une allure bien à lui. Cela donne l’impression d’être face à des individus et non plus à des déclinaisons. Réussite de ce côté-ci donc.

Bref, vous l’aurez compris, Happy Parents est une petite déception qui ne renouvèle pas le coup de poker de Happy Sex, sur les plans de l’originalité et de la régularité. Peut-être en attendait-on trop après son excellentissime prédécesseur… On félicite tout de même Zep pour le travail apporté au dessin, à la palette de personnages, et pour certains gags qui sont fort réussis. Une lecture agréable qu’on soit parent ou non.

Guillaume Wychowanok

LA LUNE EST BLANCHE, de François et Emmanuel Lepage aux éditions Futuropolis : Bulle D’Or

la_lune_est_blanche_couv…LA LUNE EST BLANCHE, de François et Emmanuel Lepage aux éditions Futuropolis : Bulle d’Or

Après Voyage aux îles de la désolation, Emmanuel Lepage continue de nous emmener dans les terres australes, destination le continent antarctique. Cette fois-ci son frère, François, ponctue ce magnifique ouvrage de photos prises pendant le périple. En résulte un somptueux album aussi contemplatif qu’introspectif. 

Suite à sa croisière à bord du Marion Dufresne, le ravitailleur des terres australes françaises, Emmanuel Lepage avait livré Voyages aux îles de la désolation. Dans le monde de la bd comme dans celui des scientifiques, cet album n’avait pas laissé indifférent.
C’est dans ce contexte qu’en 2011, Yves Frenot, alors nouveau directeur de l’institut polaire français (l’IPEV) lui fait une proposition extraordinaire : Emmanuel et François sont invités à participer en tant que chauffeur au fameux raid destiné à ravitailler la base de Concordia, soit 1200 km de route. Ce voyage en plein continent antarctique, c’est l’occasion pour les deux frères de réaliser un rêve de gosse : devenir de véritables explorateurs. Suite au voyage ils pourront enfin signer un album de leur deux prénoms : François en tant que photographe et Emmanuel en tant que scénariste et dessinateur de l’album.
Mais participer à une telle mission n’est certainement pas une sinécure. Il y a d’abord les préparatifs, puis le voyage en plein océan antarctique et une fois sur la glace ferme, il s’agit encore de remplir sa mission. Et chaque étape du voyage est susceptible de réserver son lot d’imprévus. L’antarctique, ça se mérite, et le grand froid qui y règne met les organismes et les mécanismes à rude épreuve. On a beau avoir préparé son projet avec le plus grand soin, avoir anticipé chaque problème, rien n’est certain, car en Antarctique c’est encore la nature qui dicte ses lois.

Avec La Lune est blanche, Emmanuel Lepage affirme qu’il est un grand nom du récit de voyage en bande dessinée et prend encore en ampleur. Le travail de son frère, avec les photos qui ponctuent le récit n’est sans doute pas étranger à cet état de fait. La lune est blanche est donc un récit de voyage, qui permet au lecteur de découvrir l’Antarctique dans toute sa splendeur et sa puissance. Mais c’est aussi pour nous l’occasion de découvrir un microcosme de personnes passionnées qui vivent à huis clos pour réaliser leur rêve d’antarctique. Là-bas, les liens sont forcément resserrés et chacun, lorsqu’il est confronté aux vastes étendues d’eaux et de glaces est confronté à sa propre personne. Emmanuel Lepage n’échappe pas à la règle, l’introspection est inévitable et c’est avant tout le vécu de l’auteur (et de son frère) qui est mis en scène. Lorsqu’il doute, on doute à ses côtés, lorsqu’il est agacé, on a les nerfs à vif, lorsqu’il est pris de mal de mer, on prie pour que cela s’arrête et lorsqu’il contemple, on est ébahi, tout comme lui.
Les voyages sont longs, « le temps s’étale » dans cette bd et on pourrait croire que le récit (de plus de 250 pages tout de même) va lasser. Mais ces longs temps d’attente sont ponctués de rétrospectives historiques sur la conquête du pôle sud. Des « anecdotes » toutes plus « folles » les unes que les autres qui insufflent un véritable rythme à l’ouvrage, surtout qu’elles arrivent pile au moment où on ne s’y attendait pas.
Que dire également de la qualité graphique de cet album, avec ce dessin élégant, de ces couleurs qui s’effacent pour laisser place aux nuances de gris et qui reparaissent par touche dans les photos du frère, les cases lumineuses et les doubles pages somptueuses. La beauté du froid polaire, quasi-abstraite, est magnifiée par une maitrise certaine de l’art du dessin, de l’aquarelle et du lavis d’Emmanuel. Et c’est grâce aux photographies de François qu’on est convaincu que cette beauté n’est pas imaginaire.

Ne mâchons pas nos mots, La lune est blanche est une véritable réussite. Entre le documentaire, le récit de voyage, le récit d’aventure et le récit introspectif, c’est un album qui en dit long sur l’être humain et la terre qu’il habite. Emmanuel Lepage donne ici une leçon magistrale d’humilité : perdu face à l’immensité de la nature l’homme n’est rien d’autre qu’une poussière. C’est en s’unissant aux autres et en restant vrai qu’il peut espérer se saisir et survivre. Pari réussit donc pour les frères Lepage qui nous emmène dans des paysages et ambiances lunaires, un voyage vers l’inconnu qui reflète la part d’inconnu qui est en nous.

Guillaume Wychowanok

LE SOLDAT, d’Olivier Jouvray et Efa aux éditions Le Lombard

Le_soldat_couv…LE SOLDAT, d’Olivier Jouvray et Efa aux éditions Le Lombard

La collection Signé s’étoffe avec une adaptation très libre du roman réaliste et militariste La Conquête du pouvoir de Stephen Crane, paru en 1895. Olivier Jouvray renverse le discours du romancier pour livrer un brûlot anti-militariste sympathique mais quelque peu désincarné.

Ca y est, Henry fait parti de l’Union, il va pouvoir montrer ce qu’il vaut. Les raisons qui l’ont poussé à participer à cette guerre de Sécession, lui-même ne les connait pas vraiment. Sans doute pour quitter l’exploitation familiale, pour voir du pays ou pour prouver qu’il n’est pas un lâche… peut-être aussi pour faire comme son ami Wilson. Ils sont dans le même régiment et Wilson clame haut et fort qu’il n’attend que de se battre. Pour Henry ce n’est pas l’impatience qui domine mais bien l’angoisse. Les deux amis sont autour du feu de camp et Jim, un vétéran qui en a vu d’autres leur indique que le combat, ce sera certainement pour demain. Et le lendemain, les voilà partis. Les gradés donnent des ordres incohérents, semblent perdus, et les soldats obéissent. Les bruits des canons, se font entendre, ça y est, les combats vont pouvoir commencer…

Les récits de guerre ont la côte ces derniers temps, mais cette fois-ci on embarque pour la guerre de sécession. Un cadre qui permet de quitter les sempiternels Guerres Mondiales. Dans ce récit complet, Olivier Jouvray s’attache à montrer l’absurdité de la guerre et le discours manipulateur de l’armée. On voit comment l’individu est poussé à faire partie d’une masse de soldat (condition indispensable pour espérer pouvoir gagner une guerre). On nous montre également le peu de valeur accordée à la vie de ces soldats qui ne sont que puissance de frappe et comment les conflits intérieurs s’effacent pour laisser place à un héroïsme de façade. La déconstruction du discours militaire est rondement menée. Efa de son côté signe un travail de haute volée avec des dessins aux teintes aquarelles colorées à souhait et à l’aspect doux qui tranchent avec l’horreur de la guerre.
Toutefois, si la lecture de l’album est agréable on a l’impression d’être loin de la réalité de la guerre, loin de son horreur. Les personnages semblent plus servir le discours du narrateur que leurs propres intérêts (le vétéran désabusé, le lâche qui trouve la force de partir à l’assaut, le beau parleur qui n’est courageux que par les mots…). Les scènes de combats (hormis la première) sont d’ailleurs révélatrices à cet égard puisqu’on n’y sent pas l’oppressante atmosphère du sang versé et des volutes de poudre à canon. En fait, on voit bien que cette histoire se veut universelle, avec ces soldats comme les autres et ces héros qui n’en sont pas, mais du même coup, on a l’impression que l’histoire est déshumanisée.

Le Soldat est donc un brûlot anti-militariste qui démonte avec talent la manipulation orchestrée par le discours militaire. Mais cet album qui fait appel à notre raison peine à susciter des émotions et le manichéisme de l’histoire souffre de quelques clichés qui la rendent peu vraisemblable. Restent tout de même une lecture agréable et un travail graphique très réussit qui flatte le regard.

Guillaume Wychowanok

CARTHAGO T4, Les Monolithes de Koubé, de Bec et Jovanovic aux éditions Les Humanoïdes Associés : Bulle d’Argent

.carthago_t4_couv..CARTHAGO T4 : Les Monolithes de Koubé, de Bec et Jovanovic aux éditions Les Humanoïdes Associés : Bulle d’Argent

Après un tome 3 qui terminait le premier cycle de Carthago de bien étrange manière, voici venir le début du deuxième cycle. Ce quatrième opus atteint des sommets de suspens sans être avare en découvertes.

Carthago, pour ceux qui ne connaitraient pas encore, c’est un thriller cryptozoologique des plus réussis. Le pitch originel : 1993, en plein pacifique sud, la Carthago, entreprise pétrolière, fait la découverte d’une immense grotte sous-marine. Cette grotte semble abriter des plantes et autres créatures aquatiques censées être disparues depuis plusieurs millions d’années. Problème : si l’entreprise dévoile cette découverte inouïe, elle perdra l’exploitation de l’endroit. Solution : garder le secret de quelque manière que ce soit.

15 ans plus tard, l’Adome, un groupe écologique militant, fait appel à une océanographe de renom, Kim Melville. Sa mission : prouver que le Mégalodon, une sorte de requin blanc de près de 25 mètres n’est pas éteint. Seulement, ils ne sont pas les seuls à vouloir confirmer ce qui serait la plus grande découverte scientifique depuis des années.

La recette de Carthago : une histoire plausible où les monstres préhistoriques refont surface, un récit sous forme de mini épisodes où l’on jongle entre les différents protagonistes et les différentes époques. En plus de donner un bon rythme, ce découpage forme un puzzle que le lecteur tente forcément de reconstituer pour anticiper l’intrigue… souvent de travers.
Chaque opus de Carthago est parvenu à surprendre son lecteur, à faire apparaitre de nouvelles intrigues, de nouveaux enjeux. Cette multiplication des découvertes a d’ailleurs un peu posé problème avec le tome 3 qui se dispersait quelque peu et laissait le lecteur dans un flou généralisé. D’autant plus que ce fameux tome 3 était la fin du premier cycle de la série… et que pratiquement aucune réponse aux questions soulevées n’avait été apportées. Et voilà que commence le deuxième cycle avec ce tome 4… qui s’inscrit totalement dans la lignée des tomes précédents, un découpage en cycle qui parait donc incohérent. Cela s’apparente plus à un cycle en cinq tomes qu’autre chose…

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu les premiers tomes, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

Un tsunami en Malaisie fait de nombreux morts et laisse une carcasse de Megalodon sur la terre ferme. L’humanité entière est désormais au courant que ce prédateur marin parcourt encore les océans. Le frère du centenaire des Carpates bichonne le Megalodon qu’il a capturé dans l’espoir d’en faire la vedette du show du siècle. De son côté, le fameux centenaire des Carpates, lui, n’a pas baissé les bras dans sa course aux découvertes : direction Koubé pour partir à la recherche de fabuleux monolithes sous marins. Kim Neville, désormais serveuse, refuse de participer de nouveau à ces expéditions risquées dans lesquelles Martin a perdu la vie. Elle veut préserver la vie de sa fille qui est atteinte d’une mystérieuse maladie…

Fini la dispersion du tome 3, avec ce tome 4 l’intrigue est plus contenue et plus appréciable. Jovanovic (qui a remplacé Henninot au dessin depuis le tome 3) continue de s’approprier l’univers de Carthago. Les scènes aquatiques, les décors végétaux ou minéraux et autres prédateurs ancestraux sont de toute beauté. Le dessin réaliste fonctionne et nous offre de belles planches bien que certaines cases paraissent un peu creuses. On ne change pas une recette qui plait, le rythme est toujours aussi emporté et… c’est la fin du tome. Le suspens est à son comble.

Carthago : Les monolithes de Koubé est donc dans la continuité de ses prédécesseurs, prenant et agréable à lire. On garde le même rythme, le dessin de Jovanovic s’affine encore. Attention toutefois, ce quatrième tome laissant de nombreuses questions sans réponse, on s’attend à un tome 5 qui devra combler (au moins en partie) nos nombreuses attentes !

Guillaume Wychowanok

UN LONG SILENCE T1 : Pink Flamingo, d’Eric Stalner aux éditions Glénat : Bulle de Bronze

un_long_silence_couv…UN LONG SILENCE Tome 1 : Pink Flamingo, d’Eric Stalner aux éditions Glénat : Bulle de Bronze

Eric Stalner nous emmène dans le New York de la fin du XIXe siècle alors que la ville en pleine révolution industrielle doit faire face à de nombreuses vagues d’immigration. Pas facile pour les nouveaux arrivants de trouver leur place dans ces conditions. Heureusement, Will Campbell sait tirer son épingle du jeu. Son astuce ? Se faire passer pour un sourd et muet !

Tout commence en février 1892, à Ellis Island dans le New Jersey. Jane Campbell et son fils, William, arrivent tout droit d’Irlande. Ellis Island, c’est le passage obligé pour les migrants qui veulent accéder au territoire des États-Unis. Le jeune Campbell, sans doute encore sous le choc de l’abandon de son pays natal, ne dit mot face au médecin. Une fois passés les contrôles de l’immigration, Jane et son fils vont à la gare pour aller à la rencontre de leur contact. Un homme crie à la bombe, le souffle surgit, les flammes s’étalent… William Campbell est désormais orphelin. Les forces de l’ordre le prennent pour un sourd-muet et le voilà placé dans un orphelinat spécialisé.
Après dix ans de faux-semblant, William est adulte et, grâce à sa formation de comptable, espère décrocher son premier emploi. Devenu maître dans l’art de simuler son « handicap », il est sur la piste de l’attentat de la gare grâce à quelques cartes de visites estampillées « Pink Flamingo » que le fuyard avait laissé tomber. Le Pink Flamingo n’est autre qu’un cabaret où se côtoient jongleurs, acrobates, danseuses et prostituées. William en est persuadé, c’est ici qu’il apprendra toute la vérité sur la mort de sa mère.

Ce premier tome d’Un Long silence est une belle entrée en la matière. Cet album est l’occasion de saisir le New York en pleine révolution industrielle qui accueille de nombreux migrants et avec eux leur lot de mésaventures. Les quartiers sont turbulents, la misère est palpable et les personnes de hauts rangs côtoient les petites crapules dans les cabarets malfamés. Le réalisme du dessin de Stalner plonge le lecteur dans la « Big Apple » d’époque et son ambiance si particulière. Les tronches de bd qu’il nous offre sont expressives à souhait.
Si l’histoire de cet enfant à la recherche du meurtrier de sa mère n’est pas des plus originales, Eric Stalner parvient à la renouveler avec ce « héros » qui se fait passer pour sourd et muet. Cela apporte une dose de tension dans un New York qui n’en manque pas. La narration passe toutefois rapidement sur des personnages ou des événements qu’on aurait aimé voir plus développés. Qu’importe, cela permet à William d’avancer à grands pas dans son enquête.

Un Long Silence : Pink Flamingo, se révèle finalement assez classique. Toutefois, son récit dynamique, ses bonnes idées bien exploitées, son dessin réaliste et expressif et sa mise en scène maîtrisée en font une lecture des plus agréables qui se lit d’une traite. Une bonne introduction donc à cette nouvelle série qui, on l’espère, nous réservera davantage de surprises dans les prochains tomes.

Guillaume Wychowanok

LA PASSION DE DODIN-BOUFFANT, de Mathieu Burniat aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

Dodin-Bouffant_couv…LA PASSION DE DODIN-BOUFFANT, de Mathieu Burniat aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

Mathieu Burniat adapte librement un classique de littérature culinaire sorti dans les années 20 : La vie et la passion de Dodin-Bouffant, gourmet de Marcel Rouff. Le résultat : un récit complet qui met nos sens en excitation, un véritable manifeste de la cuisine du terroir, de la gastronomie authentique.

1862, dans un village du Jura, M. Dodin-Bouffant perd la personne qui lui procure le plus de plaisir en ce bas monde : Eugénie Chatagne, sa cuisinière meurt subitement. Dodin-Bouffant est une véritable légende de l’art de la table. Tout le monde rêve de goûter aux délices qui ornent sa salle à manger, mais depuis quelques décennies seuls trois de ses amis ont droit de cité en son sein. C’est que le gourmet n’accepte que les personnes qui peuvent apprécier dignement les mets qui leur sont proposés. Sans Eugénie, sa vie est forcément chamboulée et le deuil dur à faire. S’il veut continuer à vivre heureux, s’il veut faire son deuil, s’il veut encore dorloter ses papilles, il n’a pas le choix. Il doit trouver une remplaçante à sa défunte cuisinière… Mais retrouver une artiste de la création culinaire n’est pas une mince affaire !

Quel festin que cette BD ! Tout d’abord, il y a cette histoire singulière, qui réserve quelques rebondissements et mène le lecteur là où il ne s’y attend pas forcément. Il y a ce dessin, précis et caricatural à souhait, un peu comme les dessins satiriques des années 20 qui donnent vie aux personnages truculents. Et il y a le véritable héros de l’histoire : la gastronomie. Mais ici, pas de cuisine trop sophistiquée, non. On assiste à une véritable ode à la cuisine bourgeoise d’époque où le tout est de choisir des ingrédients de qualité, de préserver la saveur de chaque aliment, de les accorder avec goûts et de ne pas avoir peur de trop manger ou de manger trop gras.
Les sensations sont  magnifiées dans certaines planches où les dégustateurs nous font vivre leur aventure gustative. On ripaille et on se délecte à leurs côtés, on goûte à ces ortolans, ces saint-marcellins aux morilles et ces lapereaux farcis au foie-gras. Ces planches sont de véritables synesthésies qui arrivent à persuader notre vue que nous sommes face à des saveurs et des odeurs. Un régal, à en avoir les dents du fond qui baignent !

Au fil des pages, on ressent toute la passion de Dodin-Bouffant (mais aussi de Mathieu Burniat) pour la cuisine. Et on comprend que la passion gastronomique n’est pas si éloignée que ça de la passion amoureuse. Ce parallèle entre plaisir du palet et plaisir de la chair, on en est convaincu lorsqu’on referme cet album.

La passion de Dodin-Bouffant est une œuvre à part, une véritable symphonie culinaire. A moins d’être réfractaire à la bonne chair et à la ripaille, cet album est un indispensable. Une œuvre qui touche à ce point nos sens, ça ne se refuse pas. Une référence indiscutable de la bande dessinée gourmande.

Guillaume Wychowanok

LE CHÂTEAU DES ETOILES T1 : 1869 : la conquête de l’espace d’Alice Alex aux éditions Rue de Sèvres : Bulle d’Argent


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…LE CHATEAU DES ETOILES Tome 1 : 1869 : la conquête de l’espace d’Alice Alex aux éditions Rue de Sèvres : Bulle d’Argent

Alice Alex compile les 3 chapitres du Château des étoiles sortis sous forme de gazette. Ce changement de support n’a en rien entamé le voyage onirique que nous propose Alice Alex.

1868, la communauté scientifique pense que l’espace est composé d’Ether, une formidable source d’énergie qui ne demanderait qu’à être exploitée. C’est dans ce contexte que Marie Dulac part à la recherche de cette mystérieuse énergie sous les regards à la fois inquiets et admiratifs de son mari et de son fils. Ils ne la reverront jamais.
Un an plus tard, le professeur Dulac abandonne tout projet de conquête de l’espace, contrairement à son fils Séraphin. Lui n’a jamais laissé tomber ses rêves d’Ether et de voyage au bout du ciel. Une lettre anonyme vient alors troubler la relative tranquillité du foyer Dulac : le carnet de vol de Marie Dulac aurait été retrouvé. Le professeur décide alors de partir avec son fils à la rencontre de ce mystérieux correspondant.

Alice Alex n’est pas connu pour offrir des récits de voyages fantastiques à l’ambiance enfantine. Cette prise de risque semble pourtant payer. Avec Le Château des étoiles,  il signe une aventure dans un univers steampunk qui n’a rien à envier aux romans d’anticipation d’un certain Jules Verne. Graphiquement l’album est superbe : le trait et les couleurs pastelles d’Alice Alex donnent un aspect onirique, naïf et enfantin… peut-être un peu trop onirique d’ailleurs avec des couleurs qui se révèlent un poil trop vaporeuses et pâles.
Niveau scénario, on se retrouve plongé dans la Bavière de 1869 qu’Otto Von Bismarck essaye d’annexer pour unifier l’Allemagne. Si le contexte semble ancré dans la réalité, il y a une grande part de fantastique ou plutôt de simili-science : les croyances scientifiques de l’époque sont des réalités dans l’univers qui nous est dépeint. L’ancrage de cette aventure onirique dans un contexte historique réel donne de la profondeur au récit.
Une histoire pour tous alors ? Pas tout à fait. Si, l’aventure peut en effet séduire les enfants comme les adultes, l’histoire et la narration se complexifient dès le deuxième chapitre. Pour suivre le fil, il faut être attentif et ne pas être allergique à la « science fantasmagorique ». Mieux vaut donc réserver cette histoire à de bons lecteurs.

Premier tome d’un diptyque, ce Château des étoiles : 1869 : La conquête de l’espace est une belle réussite. Une aventure pour les grands enfants (au sens propre comme au sens figuré) qui nous emmène par delà la mer de nuage. La parenté avec les œuvres de Jules Verne est évidente et comme avec les écrits de cet illustre auteur, il faut être concentré pour apprécier pleinement le voyage.

Guillaume Wychowanok

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ANGEL WINGS T1 : Burma Banshees de Hugault et Yann aux editions Paquet

angel_wings_couv…ANGEL WINGS Tome 1 : Burma Banshees de Hugault et Yann aux editions Paquet

 

Hugault et Yann continuent d’alimenter la collection Cockpit. Cette fois, ils  nous emmènent en pleine jungle birmane où la guerre fait rage et où vieux coucous de combat et jolies pin up sont à leur avantage.

1944, alors que la guerre oppose les USA au japon, les pilotes de la base aérienne de Camp Malir sont sur tous les fronts. Le lieutenant Robins Clower fait la lecture à trois enfants du coin lorsqu’Angela McCloud fait irruption dans le bar. Avec les formes pulpeuses de cette jolie américaine, on a du mal à croire qu’elle est membre des Woman Airforce Service Pilots (WASP) et qu’elle est là pour mener à bien une mission. Elle est chargée de ravitailler la Chine. Pour ce faire, elle doit traverser le Hump au-dessus de l’Himalaya à 20 000 pieds et par -20°c. Une mission bien dangereuse, surtout que normalement aucune femme pilote n’est censée travailler au camp Malir. Qu’à cela ne tienne, ce ne sont pas quelques hauts gradés qui vont l’empêcher de mener sa mission à bien, surtout que tout ça n’est qu’une couverture. Sa véritable mission : enquêter sur des dysfonctionnements du hump trail… Et lorsque l’on est une femme pilote en pleine guerre, autant dire que la moindre mission relève du parcours du combattant.

Romain Hugault et Yann n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Les vieilles carlingues de la Seconde Guerre Mondiale et les jolies pin up ça les connait, et ça se voit. L’arrivée d’Angela McCloud, cette femme au tempérament bien trempé au milieu de ce monde de mâles esseulés et sexistes au possible est rafraichissante. Cela rend cette histoire très bien documentée agréable à lire. Seulement, le récit n’offre pas de grandes surprises au lecteur et si le décor est bien planté, force est de constater que la mission avance à pas de fourmis. Un scénario un brin classique donc et qui traîne en longueur.
En revanche, le travail de Hugault est remarquable avec son dessin réaliste de haute-volée. Parfois, les visages des personnages peuvent paraitre un peu étrange et leurs expressions un peu surjouées… un peu comme dans les affiches d’époque. En fait, l’album transpire les années 40, on s’y croirait ! Mais là où Hugault est passé maître en la matière, c’est le combat aérien. Les P-40, KI-27 et autres Dakota sont époustouflants de réalisme. Et la mise en scène de ces « dogfights » est du même acabit, tout est dynamique, lisible… une fois de plus, on s’y croirait.

Si Angel Wings : Burma Banshees ne brille pas par l’originalité de l’aventure qu’il propose, il restitue une atmosphère exotique et rétro de fort belle manière. Le récit, quant à lui, parait un peu poussif et sans grande surprise (mais fort bien documenté).
Un album qui est conviendra aux amateurs d’aviation de guerre, de pin up ou tout simplement de beaux dessins. Il reste deux tomes aux auteurs pour faire avancer l’intrigue qui est un peu au point mort dans cette « introduction ».

Guillaume Wychowanok

UN HOMME DE GOUT T1 : Mise en bouche, de Cha et El Diablo aux éditions Ankama : Bulle d’Argent

 

 

hommedegout_couv…UN HOMME DE GOUT Tome 1 : Mise en bouche, de Cha et El Diablo aux éditions Ankama : Bulle d’Argent

Après l’acclamé Pizza Roadtrip, Cha et Eldiablo s’associent de nouveau pour livrer un thriller noir où le gore se dispute au fantastique. Prenant, déroutant et parfois parodique, voilà un album qui n’épargne rien à ceux qui n’ont pas l’estomac bien accroché.

Au Guatemala, après 30 ans de traque ininterrompue, une flic à la retraite, Jamie Colgate, parvient enfin à coincer César Nekros. Elle ne semble pas surprise de voir que le riche industriel n’a pas changé d’un poil : ce colosse n’a pas pris une ride et sa vigueur n’a guère faibli. Si elle l’a poursuivi si longtemps, c’est qu’elle a eu le malheur d’avoir affaire à lui dans sa jeunesse. Pour avoir fouiné dans ses affaires, le criminel lui a arraché un sein, à la force des dents… De quoi motiver un jeu de piste de quelques décennies. Si elle séquestre l’homme dans sa propre cave, c’est pour qu’il avoue ses méfaits. Pour ça elle va le mettre face aux preuves et indices glanés jusqu’alors. Mais cet homme semble aussi fort physiquement que psychologiquement. Pour qu’il lâche le morceau, il va falloir qu’elle ait des preuves accablantes. Et au fond, ne s’est-elle pas trompée d’individu ?

El Diablo met un peu de côté l’humour pour s’attaquer à des univers sérieux et sombres. Et cela lui réussit. Avec ce premier tome d’Un homme de goût c’est le thriller (noir) qui est à l’honneur. Et le scénario est joué de main de maître. Le fantastique  s’immisce peu à peu dans l’histoire et si l’on anticipe un peu l’histoire, cela n’empêche pas d’aller de surprise en surprise. Si les clichés habituels des polars sont là, El Diablo leur apporte une bonne part d’originalité et de fraîcheur. Du coup on ne lâche pas ce volume avant de l’avoir terminé. A la manière d’un film de Tarantino, les répliques fusent, la violence est stylisée et le sang coule à flot.

Heureusement, le trait simple et stylisé de Cha apporte un véritable éclat à la noirceur ambiante et permet de faire ressortir l’humour noir qui imbibe le récit. La mise en scène très cinématographique permet de plonger dans l’histoire. L’autre coup d’éclat de Cha est d’avoir adapté le traitement graphique et la mise en scène de chacun des flashbacks pour coller au lieu et à l’époque. Une totale réussite qui ne met pas en péril la cohérence graphique de l’album.

Cette Mise en bouche d’Un homme de goût est une véritable réussite qui saura séduire les amateurs de polars et de récits décalés. Le tout magnifiquement illustré par Cha qui offre de véritables expériences visuelles. Attention toutefois, les amoureux de dessin réalistes n’apprécieront peut-être pas la stylisation ambiante. D’autre part, la mention « pour public averti » n’est pas usurpée : l’album n’est pas à mettre entre toutes les mains.

Guillaume Wychowanok