MERCI, De Zidrou et Monin aux éditions Bamboo : Boooffff

merci_couv…MERCI, De Zidrou et Monin aux éditions Bamboo : Boooffff

Zidrou et Arno Monin s’associent pour un album qui revient sur l’adolescence, son esprit de rébellion mais aussi sa clairvoyance. Si Zidrou traite d’habitude des émotions avec justesse, Merci est un one-shot qui parait peu crédible.

Merci Zylberajch est une jeune adolescente au style gothique en pleine rébellion. Dernièrement, elle a taggué la maison de monsieur Parmentier, un professeur que personne n’apprécie dans le petit village de Bredenne. Ce dernier forfait n’est pas passé inaperçu et les forces de l’ordre n’ont pas mis bien longtemps pour arrêter la jeune Merci. Le juge pour enfant la condamne à 50 heures de travaux d’intérêt général. Elle devra participer au conseil municipal de sa ville pour monter un projet à destination de la jeunesse. Si les débuts sont difficiles, elle va finir par élaborer un projet autour de la figure célèbre de ce village : le poète Maurice Cheneval.

Zidrou n’a pas son pareil pour dépeindre le genre humain et ses travers dans tout ce qu’il a de plus attachant. Mais cette fois-ci, le résultat manque cruellement de nuance et de crédibilité. L’histoire commence pourtant plutôt bien, d’abord avec Bredenne, ville fictive à laquelle Zidrou insuffle un fond culturel. Puis avec Merci, cette jeune ado rebelle qui tient tête au personnel de la mairie. Cette fille pleine de travers, de qualités, de nuance gagne rapidement notre sympathie, mais son discours et sa répartie paraissent un peu trop mature pour être authentique… Surtout lorsqu’on compare Merci aux membres du conseil municipal qui sont bien moins engagés et nuancés. Des personnages caricaturaux qui manquent d’authenticité. Idem pour les combats politiques qui font sourire mais manquent cruellement de profondeur et de vraisemblance.
Au début la confrontation des générations est agréable, humaine et humoristique, aidée par une mise en scène efficace et dynamique. Mais une fois que Merci se lance dans son projet, on perd toute dimension humaine. On ne voit pas le projet se construire, on voit le « produit fini » sans plus de détail, puis on fait un bon en avant de 5 années (!) pour voir sa réussite. Et la fin rose bonbon où tout le monde est heureux parait tout aussi artificielle. Bref, une deuxième moitié de récit trop superficielle pour être savoureuse.
Côté dessin, Arno Monin offre des planches propres, claires, très nettes mais qui manquent un peu de profondeur et de détails. L’esthétique enfantine et stylisée reste agréable sans jamais surprendre ou impressionner vraiment.

Avec Merci, Zidrou déçoit. Si la première partie de sa bd charme malgré son manque de crédibilité et sa vision politique (très) enfantine, la deuxième partie est beaucoup trop sommaire. Un album remplit de bonnes idées et d’humanisme mais qui manque clairement de liant et de finition.

Guillaume Wychowanok

HOMMES À LA MER, de Riff Reb’s aux éditions Soleil : Bulle de Bronze

hommes_a_la_mer_couv…HOMMES À LA MER, de Riff Reb’s aux éditions Soleil : Bulle de Bronze

Riff Reb’s signe le dernier opus de sa trilogie maritime après A bord de l’étoile Matutine et Le Loup des mers. Pour cette troisième œuvre il n’adapte pas un roman mais huit nouvelles avec l’humour noir pour point commun.

L’album de Riff Reb’s commence avec cette citation d’Aristote : « Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. » C’est bien sûr ces derniers qu’on va suivre dans Hommes à la mer, ceux qui voguent avec l’infini de l’océan pour seul horizon et l’incertitude du lendemain pour seul compagnon. L’auteur adapte donc 8 nouvelles de Joseph Conrad, William Hope Hodgson, Pierre Mac Orlan, Edgar Allan Poe, Robert louis Stevenson et Marcel Schwob. Au fil des nouvelles, on suit un capitaine aveuglé par sa réflexion au point de ne pas se rendre compte de l’imminence de son naufrage, une belle femme qui vient écouter la musique de l’équipage d’une galère avant de sombrer, un équipage de vieillards… Huit équipages et autant de façons de vivre la mer : en conquérant, en dément, en vain… Huit équipages, pour sept destins funestes, mais pas de récit larmoyant, grâce à un humour noir servi par la puissance de l’océan et sa cruauté. Et entre chaque histoire, Reb’s propose des doubles pages avec des extraits de texte d’auteurs tout aussi célèbres, qu’il illustre tout en noir et blanc.

La mer est un thème littéraire noble et inusable tant la vie des marins naviguant sur l’immensité est dangereuse, évocatrice et symbolique. Bonne idée donc de la part de Riff Reb’s d’être allé chercher des récits chez plusieurs auteurs plutôt que de se cantonner à un texte. Surtout lorsqu’il s’agit de clore une trilogie maritime. Et globalement le choix des textes est judicieux. La diversité des récits offre un regard multiple sur ceux qui parcourent l’océan. Et l’auteur a su faire preuve de cohérence dans sa sélection puisque chacune des nouvelles offre un aspect noir et comique. L’adaptation de ces textes est assez remarquable et on retrouve le style des auteurs originels bien que parfois on a un peu l’impression d’être face à un texte illustré. Et forcément, puisqu’il compile huit textes, l’ouvrage se révèle un peu inégal, avec certaines histoires qui fonctionnent vraiment quand d’autres se révèlent beaucoup moins poignantes. Mais le mélange des tons et des genres est globalement réussi et on se retrouve dans l’entre-deux de la mer : entre vie et mort, entre ciel et terre, entre fantastique et réalité, entre espoir et folie.
En revanche, le dessin est toujours réussi quelle que soit la nouvelle. Qu’il s’agisse du cadrage, du trait ou des couleurs, Riff Reb’s rend une copie magnifique qui installe l’atmosphère en quelques cases. Les visages caricaturaux des personnages sont expressifs à souhait : on partage leurs émotions en un clin d’œil. Riff Reb’s parvient en quelques traits à nous fouetter le visage d’embruns. Une véritable réussite graphique.

Avec Hommes à la mer, Riff Reb’s offre une belle conclusion à sa trilogie maritime. Graphiquement léché, on regrette juste que l’album se révèle un peu inégal, mais la sélection des textes est globalement réussie avec ces récits sombres mais jamais dénués d’humour (noir). La plupart du temps prenant et juste, cet album est à conseiller à tous les amoureux de mer et de littérature. Mention spéciale à Riff Reb’s qui parvient à planter un décor et une ambiance en quelques cases à peine.

Guillaume Wychowanok

Little Tulip, de Charyn et Boucq éditions Le Lombard : Bulle d’Argent

little_tulip_couv…Little Tulip, de Charyn et Boucq éditions Le Lombard : Bulle d’Argent

Jerome Charyn et François Boucq s’associent de nouveau pour Little Tulip, un one shot noir qui oscille entre le new york criminel des années 70 et l’inhumanité des goulags staliniens. Un thriller sans détour où les époques se répondent avec l’art du tatouage comme fil rouge.

Paul, dit Little Tulip, est un tatoueur quadragénaire qui incruste son art sur la peau des new yorkais, dans les années 70. Mais il ne vit pas que de son art et travaille également pour le compte de la police. Il dresse des portraits robots de violeurs et meurtriers recherchés et ces portraits sont tous plus fidèles les uns que les autres, même lorsque les détails des témoins sont flous. Un don quasi surnaturel. Mais lorsqu’on vient le voir pour une histoire de viols en série, il sèche. Une première pour lui. Cet « échec » lui rappelle son enfance et ses débuts de tatoueur… au goulag.
Alors qu’il avait sept ans, Paul qui se nommait alors Pavel, a été emmené dans les goulags staliniens, en même temps que ses parents. Séparé de ses proches, il a dû apprendre à affronter la réalité brutale des lieux. Il a vu les femmes se faire violer, les enfants se faire égorger et les hommes abandonner leurs principes pour devenir des monstres sans âme. Si lui a réussi à s’en sortir, c’est grâce à ses talents de dessinateur, car l’art du tatouage c’est auprès des pires truands qu’il l’a appris…

25 ans après Bouche du diable Boucq et Charyn s’associent de nouveau et l’attente n’aura pas été vaine. Autant le dire tout de suite, Little Tulip est une réussite, un album prenant et noir où l’encre s’incruste, le sang foisonne et les larmes coulent. On alterne entre le New York des années 70, sa violence quotidienne, sa crasse omniprésente et l’horreur humaine du goulag où la loi du plus fort n’a d’égal que la force du nombre. Un jeu de va-et-vient spatio-temporel qui fait se répondre les époques et donne un rythme haletant à Little Tulip. Avec autant de noirceur, le thriller aurait pu sombrer dans la caricature misérabiliste, mais la salvation vient du pouvoir du dessin, un pouvoir quasi mystique, une lueur d’espoir attisée par le jeune Pavel et par Boucq.
Le dessin réaliste de Boucq n’a pas d’égal, il est unique. Un trait fin, qui rappelle parfois les gravures des temps anciens. Toujours juste, le dessinateur donne vie aux époques, aux lieux et aux personnages. Les émotions sont palpables tant les visages sont expressifs et les peines et les joies ne semblent jamais surjouées. On regrette juste un final un peu attendu qui arrive un peu trop vite et qui fait intervenir du fantastique là où il n’en est nul besoin.

Little Tulip, est un thriller mêlé de réalité historique prenant, puissant et sanglant. Le suspense tient en haleine et aide le lecteur à supporter la violence crue des goulags et celle d’un New York plombé par la misère. Une bd haletante, prenante et émouvante qui montre la monstruosité dans ce qu’elle a de plus réel. Une œuvre qui plaira aux amateurs de thriller noirs. Attention toutefois, certaines scènes sont difficilement soutenables tant la violence est montrée sans détour. Un album à éloigner des cœurs fragiles donc.

Guillaume Wychowanok

VA’A, Une saison au Tuamotu, de Troub’s et Benjamin Flao aux éditions Futuropolis : Boooffff

vaa_couv…VA’A, Une saison au Tuamotu, de Troub’s et Benjamin Flao aux éditions Futuropolis : Boooffff

Après un magnifique voyage en Antarctique aux côté des frères Lepage dans La Lune est blanche ; les éditions Futuropolis nous emmènent sur l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française. Ce carnet de voyage à quatre mains de Benjamin Flao et Troub’s est loin d’être aussi abouti que ce que l’on espérait…

Les deux amis Troub’s et Benjamin Flao sont partis au large de Tahiti sur l’archipel des Tuamotu. Ils devaient participer à une mission scientifique pour fabriquer des Va’a Motu, pirogues à voile traditionnelles de l’archipel. Seulement, par manque de financement, la mission a été mise en suspend. Les deux amis n’en démordent pourtant pas et font avec les moyens du bord pour se lancer dans la conception et la construction d’un Va’a Motu, en « indépendant ». Ils en profitent pour naviguer d’ile en ile et aller de rencontre en rencontre. Ils croisent la route de nombreux autochtones et partagent un bout de chemin avec certains d’entre eux.

On part donc en compagnie de Troub’s et Benjamin Flao en pleine Polynésie française pour redonner vie aux anciennes embarcations des autochtones. On s’attend au meilleur car les deux auteurs sont connus pour leurs récits de voyage, Flao a d’ailleurs fait forte impression avec le dessin si dépaysant de Kiliana Song. On ouvre l’album et on commence avec un prologue explicatif assez touffu. Puis on entre dans le récit de voyage, on voit les deux amis élaborer leur pirogue et l’améliorer au fil des jours. Cette embarcation est le sésame pour aller à la rencontre des Polynésiens, et faire connaissance avec eux. L’occasion d’en apprendre plus sur l’archipel des Tuamotu, ses traditions agricoles perdues, le passage du nucléaire, l’invasion récente du tourisme… Malheureusement, le tout est traité sur le ton de la discussion donc sommairement et non sans quelques clichés. On est loin de la mission scientifique et on voit les deux auteurs paresser pendant nombres de pages. Ce faux rythme et le récit un peu décousu n’aident pas à s’immerger dans l’œuvre. Et ce ne sont pas les passages humoristiques et surréalistes dans lesquels nature et animaux parlent qui suffisent à insuffler de la poésie à ce voyage qui finalement semble bien plat.
On s’attendait à des dessins contemplatifs et on a droit à des planches qui manquent vraiment de finesse, avec certaines cases qui semblent peu travaillées. Alors forcément, quand on voit la peinture magnifique au milieu de l’album qui nous montre leur embarcation voguant au large d’une île sur une double page, on se prend à rêver. Les couleurs sont justes, le dessin est réussi, le dépaysement total et on se dit que l’album aurait dû ressembler à cette somptueuse double-page. Mais non, dans l’album récit et dessins ont un gout d’inachevé et le récit de voyage se transforme en album de vacances des deux copains…

Va’a, une saison au Tuamotu, est donc une véritable déception. On en attendait beaucoup plus de cet ouvrage qui n’est pas ce qu’il aurait dû être, surtout lorsqu’on connait les qualités de ses auteurs. Certes les imprévus rencontrés par les deux amis n’y sont pas pour rien, mais en l’état on se dit que Va’a est une œuvre gâchée.

Guillaume Wychowanok

UN OCEAN D’AMOUR de Panaccione et Lupano aux éditions Delcourt : Bulle d’Or

ocean-amour-couvUN OCEAN D’AMOUR de Panaccione et Lupano aux éditions Delcourt : Bulle d’Or

Wilfrid Lupano et Grégory Panaccione s’associent pour nous offrir un one shot sans texte des plus réussis. Un océan d’amour est un véritable concentré de bonne humeur qui nous fait humer l’air marin à pleins poumons.

En Bretagne, au petit matin, un marin haut et lourd comme trois pommes mange la galette que lui a cuisinée sa femme. Comme chaque matin, la gamelle qu’elle lui a préparée est la même : café et sardines en boite. La routine pour ce pêcheur qui s’apprête à partir au travail. Sauf que le train-train habituel s’arrête là car il ne reviendra pas de sitôt de cette campagne en mer…

Lupano n’en finit plus de nous servir des bd de première fraicheur. Il fait parti des meilleurs scénaristes de bandes dessinées actuelles mais il n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Exit les dialogues incisifs, les répliques qui fusent, place à la bd muette. Et là encore, il fait des merveilles. Il suffit de regarder la couverture et la quatrième de couverture qui imitent une boite de sardine pour se convaincre qu’on est en présence d’un objet unique. On ouvre l’album et on se retrouve happé en Bretagne profonde, avant d’être brinqueballé à travers l’océan atlantique dans des péripéties toutes plus burlesques les unes que les autres. Prenant de la première page à la dernière, le récit foisonne de rebondissements et nous emmène là où on ne s’y attend pas pour faire des rencontres insoupçonnées. On suit en parallèle la dérive du vieux pêcheur et les recherches menées par sa femme à un rythme effréné. A leur côté on rit, on trépigne, on s’offusque mais toujours le sourire aux lèvres… Sous ses aspects ingénus, l’album dresse tout de même une satire sociale et écologique sans pour autant perdre de sa légèreté.

Et Panaccione n’y est pas pour rien, il a su insuffler une véritable personnalité à cet univers. On s’attache à ces personnages caricaturaux à souhait dès les premières cases. On voit leurs joies, leurs peines et leurs étincelles de folie poindre dans leur regard. Leurs trognes sont expressives à souhait et on se surprend à regarder avec un air attendrit la rencontre entre ce vieux grincheux et une mouette. Les décors sont pittoresques au possible et on voit se côtoyer l’immensité pure de l’océan, les paysages côtiers les plus authentiques et les plus attristantes décharges maritimes. Le dessinateur a su donner une âme à un univers pas aussi simple que ce que l’on pourrait penser. Cette forme au service du récit donne une tonalité poétique inattendue à ce conte humoristique.

Après plus de 200 planches toutes plus lisibles et prenantes les unes que les autres on se rend compte qu’à aucun moment, ce qui aurait pu n’être qu’un exercice de style, ne nous a paru artificiel. La « lecture » reste toujours agréable, toujours fluide, grâce à une mise en scène et à un agencement ingénieux, qui ne heurtent jamais notre logique. On se croirait face à une comédie de cinéma muet, les couleurs en plus.

Romantique, prenant, évocateur, touchant, drôle, satirique, écologique… la liste des qualificatifs qu’on peut attribuer à Un Océan d’Amour est longue, très longue. Le défi de publier un récit d’aventure à rebondissements débarassé de tout texte était risqué, et il a été relevé haut la main. Bourré d’émotions, de bonnes idées, de clins d’œils, on a là un one shot unique en son genre, une expérience à « lire » pour tout amateur de belles histoires.

Guillaume Wychowanok

ESTEBAN, AVENTURES POLAIRES, Intégrale du cycle 1, de Mathieu Bonhomme aux éditions Dupuis :Bulle d’Argent

esteban_int1_couv…ESTEBAN, AVENTURES POLAIRES, Intégrale du cycle 1, de Mathieu Bonhomme aux éditions Dupuis :Bulle d’Argent

Mathieu Bonhomme regroupe les 5 premiers tomes du Voyage d’Esteban dans une intégrale tout en noir et blanc. Véritable voyage initiatique d’un jeune indien qui découvre le quotidien de la chasse à la baleine, Le voyage d’Esteban dépayse les lecteurs de tout âge.

En 1900, sur les terres de feu d’Argentine, Esteban, un jeune indien, voit son village attaqué par des soldats. Quelques instants avant de rendre l’âme, la mère du jeune garçon de 12 ans lui conseille d’embarquer avec le capitaine du Léviathan, un baleinier. S’il rêve de chasse à la baleine depuis longtemps, Esteban n’a jamais navigué sur un baleinier et il n’a pas vraiment le profil d’un harponneur. Malgré cela, lorsqu’il demande à être intégré au sein de l’équipage du Léviathan, le capitaine finit par accepter d’embaucher le jeune indien, en tant que mousse.
Le voilà enrôlé sur le baleinier, direction le Cap Horn pour vivre sa première chasse à la baleine. Après des débuts difficiles, le garçon va prouver qu’il est motivé et talentueux ! Plus que les techniques de chasse, Esteban va apprendre ce qu’est la vie en pleine mer. Il va partager les valeurs et les histoires singulières de tous ces marins aux motivations diverses. De quoi nouer de solides liens d’amitié

Depuis la publication du premier tome en 2005, Le Voyage d’Esteban (rebaptisé depuis le troisième tome Esteban) s’est forgé une solide réputation. Pas étonnant donc de voir les 5 tomes sortis jusqu’à ce jour regroupés dans une intégral. Il faut dire que cette série ne manque pas de qualités. L’histoire de ces chasseurs de baleine n’est pas sans rappeler Mobydick, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un caractère unique. Ici on découvre la vie d’un équipage de baleinier qui voit les bateaux à vapeur débarquer sur leur terrain de chasse, des marins qui sous leur barbe hirsute cultivent leurs propres valeurs. Le capitaine du Léviathan qui n’hésite pas à défendre ses plates bandes est tout aussi attachant. Chaque personnage a ses qualités et ses défauts ce qui nous les rend d’autant plus attachant. Et forcément avec une bande pareille, l’aventure réserve de nombreuses surprises.

Si le récit n’a pas changé, cette intégrale évacue les couleurs pour des planches tout en noir et blanc. On pouvait craindre que la bd ne perde un peu de son aspect contemplatif avec ces paysages antarctiques profonds aux teintes vertes et bleues. Mais en fait, cela permet de mettre en avant le trait à la fois doux et puissant de Mathieu Bonhomme. Les scènes de chasses semblent authentiques, transpirent la tension, prennent des teintes épiques mais ne sombrent jamais dans la violence pure. Les planches sont lisibles et le jeu des contrastes nous dépeint un océan qui parait encore plus inébranlable.

Cette intégrale du premier cycle d’Esteban est une réussite. Une aventure humaine qui prend parfois des teintes épiques qui nous montre la dureté de l’univers des chasseurs de baleine dans des paysages magnifiques. Cette série a assez de saveur et de mordant pour séduire les grands enfants mais aussi les adultes !

Guillaume Wychowanok

FILS DU SOLEIL, de Nury et Henninot, aux éditions Dargaud : Bulle de Bronze

fils_du_soleil_couv… FILS DU SOLEIL, de Nury et Henninot, aux éditions Dargaud : Bulle de Bronze

Nury et Henninot s’associent pour Fils de Soleil, une adaptation libre de nouvelles de Jack London. L’occasion de découvrir l’univers des négociants des îles du Pacifique Sud dans un one shot d’aventure foisonnant.

Le vieux Parlay a décidé de vendre ses perles et pour cela il fait appeler sur son île de Hikiohko tous les plus grands négociants, tous sauf David Grief. Ce dernier, que l’on nomme le Fils du Soleil, est pourtant un des plus puissants négociants du Pacifique. Ce qui l’intéresse pour l’instant c’est cette vieille dette de 1200 livres que lui doit Jacobsen. 1200 livres, c’est de la menue monnaie pour David Grief mais il en va de sa réputation et de ses principes. Entêté comme il est, Jacobsen refuse de payer, la tension monte, les coups de revolver pleuvent et David Grief échappe à la mort en plongeant à l’eau. Il a failli mourir pour 1200 livres. Pas de quoi entamer la volonté du Fils du Soleil qui n’est pas du genre à laisser filer.

Nury s’inspire des nouvelles de Jack London pour faire vivre au Fils du Soleil de nouvelles aventures. Dans ce récit en deux temps, on retrouve les aventuriers entêtés de l’univers de Jack London avec cette tension vers le fantastique. Mais on retrouve également la complexité de l’univers de l’illustre auteur. On suit d’abord l’intrigue concernant la dette de 1200 livres puis le volet de la vente des perles du vieux Parlay. Seulement, le début de la bd commence sur une intrigue entremêlée et foisonne de détails et d’informations. Les personnages et leurs anecdotes ce succèdent sans qu’on en apprenne vraiment plus sur eux. Pas toujours facile de retrouver qui fait quoi parmi les nombreux protagonistes pour qui n’a pas lu les nouvelles originelles.
Heureusement Nury et Hennninot ont tout de même le sens de la mise en scène et l’album se révèle rythmée avec des dialogues bien écrits. Les phases de négociations ou celles où la tension monte une fois sur l’île de Parlay sont servies par un cadrage réussi. Le dessin de Henninot est toujours aussi réaliste et fluide : qu’on soit en extérieur ou en intérieur le rendu est très réussi (mention spéciale pour les effets d’eau). L’ambiance du Pacifique et de ses négociants est bien restituée grâce à un récit intéressant et pas avare en rebondissement. Mais en multipliant les intrigues et les personnages, cet album dilue un peu l’intrigue principale.

Fils du Soleil bénéficie d’un récit bien pensé et de dessins réalistes léchés. On est transporté dans l’univers des négociants des îles du Pacifique dans une aventure qui flirte parfois avec le fantastique comme dans les œuvres de Jack London. On aurait toutefois préféré un traitement sous forme de série ou un one shot plus long, mais le long de ses 75 pages, Fils du Soleil, fourmille un peu trop d’informations.

Guillaume Wychowanok

MAXENCE T1, La sédition Nika, de Sardou et Duarte aux éditions Le Lombard : Booofffff

maxence_T1-couvMAXENCE T1, LA sédition Nika, de Sardou et Duarte aux éditions Le Lombard : Boooffffff

Pour sa première incursion dans la bande dessinée, l’auteur de thrillers historiques Romain Sardou nous emmène dans l’empire romain byzantin, sous le règne de Justinien Ier. Un premier album aux allures de peplum qui s’avère finalement assez lisse.

En l’an 532 à Constantinople, la société est divisée en deux factions : les bleus, soutenus par l’empereur, et les verts. D’habitude, leur rivalité s’exprimait surtout à l’hippodrome mais lors de la dernière course de char, deux chars verts subissent un accident douteux laissant la victoire aux bleus. Les esprits s’échauffent, les émeutes débutent et Justinien en appelle à la répression pour calmer les esprits. Malheureusement, dans les affrontements, un des dirigeants des bleus a été assassiné. Les rumeurs indiquent que des soldats sont à l’origine de la mort de l’homme politique : il n’en faut pas plus aux bleus pour ne plus soutenir l’empereur. Si les deux factions s’unissent contre l’empereur s’en sera fini de lui. L’impératrice Théodora fait alors appel à un proche : Maxence, dresseur de fauve de son état. Ce dernier n’a que quelques heures pour enquêter sur la mort du leader bleu et mettre un terme à ce qu’on appellera la sédition Nika.

Romain Sardou est connu pour ses thrillers historiques, pas étonnant donc que Maxence s’inscrive dans la même lignée. Il choisit une période peu traitée : l’Empire Romain d’Orient au VIeme siècle. Le début de l’album esquisse les mystérieuses origines de Maxence puis on fait connaissance avec la famille impériale et on voit la sédition Nika prendre forme au cours de ce premier tome d’introduction…
Mais au fil des pages on se rend bien vite compte que l’album ne réserve pas de grande surprise. Certes, difficile dans un premier tome de mettre du rythme et de lancer l’action, mais les présentations des personnages semblent un peu s’éterniser tout comme certains dialogues trop « présentatifs ». Les différents personnages paraissent ne figurer là que par prescription historique. Le dessin de Duarte renforce cette impression tant les personnages semblent figés. Leur manque de personnalité est tel qu’on a parfois un peu de mal à les reconnaître selon les pages… La mise en scène est des plus classiques et le dessin réaliste parait bien lisse, sans saveur particulière et certainement pas aussi appliqué que ce que laisse entrevoir la couverture. Seules les scènes d’émeutes parviennent à insuffler une fibre épique à cet ouvrage. Dommage donc que Maxence ne soit pas plus peaufiné car les mystérieuses origines du héros éveillent la curiosité du lecteur. Avec un supplément d’âme, cette bd historique bien documentée aurait pu devenir une série historique prenante et trépidante.

Maxence est donc un début de série assez moyen. On a l’impression d’être face à une bd historique façon « vieille école » qui a un manque flagrant de personnalité et de dynamisme. Cette impression est renforcée par un dessin lisse et imprécis de Duarte qui ne signe pas, avec Maxence, sa meilleure copie. Espérons que le deuxième tome se révèle plus prenant et peaufiné…

Guillaume Wychowanok

TRILLIUM, de Jeff Lemire aux éditions Urban Comics : Bulle de Bronze

trillium_couv…TRILLIUM, de Jeff Lemire aux éditions Urban Comics : Bulle de Bronze

Jeff Lemire signe un comics où espace et temps n’en font qu’à leur tête. Une œuvre de science fiction singulière pour une expérience de lecture renversante.

En 3797, ne subsistent que 4000 êtres humains dans l’univers et la Terre n’est plus qu’un lointain souvenir. La Crépine, un virus intelligent, a eu raison de l’espèce humaine et l’a obligée à fuir aux confins de l’univers. Une mystérieuse fleur nommée Trillium représente la dernière lueur d’espoir pour les hommes : elle permettrait d’élaborer un vaccin contre le virus. Nika Temsith de son côté est entrée en contact avec une étrange espèce extraterrestre à la peau bleue. En entrant dans leur cité, elle est interpelée par les immenses parterres de Trillium qui entourent un temple. Elle se plie aux coutumes de ces étranges êtres, avale un Trillium et entre dans le temple pour se retrouver en des lieux inconnus…
William Pike de son côté vit son rêve d’explorateur dans la jungle péruvienne aux côtés de son frère Clay…au début du XXeme siècle. Cet ancien soldat traumatisé par la Première Guerre Mondiale n’aura eu que peu de répit : des autochtones les prennent en chasse. Il est désormais seul, au pied d’un temple incas entouré de Trillium. Là-bas il voit une femme à l’allure étrange et qui parle une langue inconnue. Un peu plus tard il apprend son nom : Nika…

Jeff Lemire est un nom connu des amateurs de comics grâce à ses publications personnelles (Essex County, Monsieur Personne, Jack Joseph soudeur sous-marin) ainsi qu’à son travail de scénariste pour DC comics (Green Arrow, Animal Man…). Pour son nouvel ouvrage en solo, il se lance dans l’univers de la science fiction. Trillium prend ainsi le parti de faire se rencontrer deux périodes et deux lieux forts éloignés. Un jeu des « destins croisés » pas nouveau, Jeff Lemire innove du côté de la forme…
Le chemin de William Spike et celui de Nika Temsmith se lisent dans des sens opposés et on retourne donc l’album à chaque changement d’époque. Ce concept permet d’envisager les changements spatiotemporels de manière sensorielle.  Si cette idée est parfaitement exploitée dans le premier chapitre du comics, il a droit par la suite à des traitements divers qui s’avèrent parfois très réussis et parfois franchement déstabilisant. A la fin les retournements d’album intempestifs gâchent d’ailleurs un peu le plaisir de lecture.
Coté récit, cette imminence de la fin de l’espèce humaine n’est certes pas nouvelle mais assez bien mise en scène. C’est le mélange des lieux et des époques qui donne à cet album tout son sel. Seulement cette imbrication rend le récit très dense et donne lieu à une lecture parfois un peu laborieuse.
Côté graphique, Jeff Lemire livre un univers singulier et plausible. Si le dessin n’est pas le plus lisse et le plus accessible qui soit, il a le mérite d’être efficace et mis en couleur de bien belle manière avec des encrages qui lorgnent parfois vers les teintes pastelles.

Jeff Lemire signe un comics SF rafraîchissant. Son idée de mise en page et de sens de lecture variables libère son comics du carcan de la planche quadrillé et propose une nouvelle expérience de lecture. Le récit est de son côté plus convenu et peut s’avérer un peu trop dense pour ceux qui auraient du mal à s’immerger dans cet album. Une aventure à découvrir donc pour les amateurs de SF qui n’ont pas peur de mettre à mal leurs bonnes vieilles habitudes de lecture.

Guillaume Wychowanok