L’ASSASSIN QU’ELLE MÉRITE, T3 : Les Attractions coupables, de Lupano et Corboz, aux éditions Vents d’Ouest : Bulle d’Argent

assassin-quelle-merite_couv…L’ASSASSIN QU’ELLE MÉRITE, T3 : Les Attractions coupables, de Lupano et Corboz, aux éditions Vents d’Ouest : Bulle d’Argent

L’Assassin qu’elle mérite fait partie de la (longue) liste des œuvres réussies de Wilfrid Lupano. Associé à Yannick Corboz il offre un thriller social dans le Vienne des années 1900. Le troisième tome nous emmène en pleine exposition universelle de Paris.

En 1900, à Vienne, après avoir provoqué un énième esclandre, Alec, un riche provocateur, multiplie les sournoiseries par pur divertissement. Amateur d’art, il parie avec son meilleur ami, Klement, qu’il va créer le plus grand chef d’œuvre du siècle : faire d’un gamin des classes populaires un ennemi de la société. Il trouve rapidement la cible idéale…
Victor n’est pas dans une situation confortable. Son père ne tolère aucun manque à gagner ou écart de conduite. Et avec les tsiganes qui étendent leur territoire de vente, pas facile de s’en sortir dans la vente de fleurs. Dans ces conditions, peu de chances d’éviter de prendre de sacrées corrections… Lassé, frustré, il regarde avec envie une jolie femme qui marche devant une maison close. Quelques secondes plus tard, quand Alec voit Victor, le piège se referme. Le gamin va vivre, grâce à son mécène, la vie de luxe… pendant quelques temps seulement.

Lupano aime les intrigues à suspens et sait surtout comment les mettre en scène. Avec L’Assassin qu’elle mérite, il rejoue le mythe du pygmalion sur fond de satire sociale. On voit les machinations d’Alec à l’œuvre, on essaye de les anticiper, on se prend à son jeu et de l’autre côté on assiste à la lente chute de Victor qui perd peu à peu toute forme d’innocence. Une intrigue qui se complexifie petit à petit mais qui reste toujours aussi prenante et lisible.
Côté dessin, la série a connu des évolutions. Le premier épisode dégageait beaucoup de cachet avec ses couleurs un peu vieillies et ses traits à l’encre très stylisés. Pour le deuxième tome Corboz a changé de direction avec des traits plus fins, plus réalistes et des couleurs moins franches. Le rendu est visuellement plus accessible mais perd un peu de son charme.

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu les premiers tomes, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

Klement dévoile à Victor qu’Alec est là où tout le monde afflue : l’exposition universelle de Paris. Le garçon part pour la capitale française en compagnie de Klement pour se venger. Là-bas, il découvre une ville en effervescence et commence à prendre du recul. Pour se venger, il faut être sûr que ce n’est pas selon les règles d’Alec et pour cela il faut redoubler de finesse et frapper là où cela fait mal.

Ce troisième tome voit mûrir le jeune garçon manipulé. Ce dernier en apprend plus sur son ennemi et tente de faire entendre son libre arbitre au sein de cette machination. L’histoire gagne donc encore un peu en profondeur mais certains éléments d’histoire ne sont pas aussi jouissifs que ce que l’on pouvait espérer. Heureusement, les pistes sont encore assez brouillées pour s’attendre à un tome 4 riche en surprises et en révélations.
La copie graphique évolue de nouveau, puisque Nicolas Vial est désormais aux couleurs, il modernise encore un peu la coloration des planche. L’aspect global est assez réussi, mais certaines planches paraissent un peu fades en comparaison des tomes précédents. Le dessin gagne en finesse et on assiste à de belles représentations de Paris parcourues par des personnages expressifs.

Ce troisième tome ne bouleverse donc pas vraiment la donne mais confère de la profondeur à l’intrigue, au risque parfois d’être à la limite de la digression. Mais pas de panique, on retrouve toujours la pâte de Lupano avec ses récits espiègles et biens ficelés. Espérons que le quatrième tome retrouve un peu de son cachet graphique du début et,  surtout, qu’il ne sera pas avare en révélations.

Guillaume Wychowanok

LE POUVOIR DES INNOCENTS, Cycle 1, de Brunschwig et Hirn aux éditions Delcourt : Bulle d’Or

pouvoir_des_innocents_couv…LE POUVOIR DES INNOCENTS, Cycle 1, de Brunschwig et Hirn aux éditions Delcourt : Bulle d’Or

Retour sur une série débutée en 1992 et terminée en 2002 qui est une véritable référence du polar en bande dessinée. Une merveille scénaristique maîtrisée de bout en bout qui parvient, malgré sa vingtaine d’année, à rester d’actualité !

New York, fin du XXème siècle. Les candidats à la mairie de New York débattent alors que la violence s’empare des rues de la ville. Les petites frappes imposent un régime de terreur. Lorsque Joshua Logan, un ancien sergent des SEAL voit des voyous perpétrer les pires méfaits en face de chez lui, cela lui rappelle de vieux souvenirs qu’il aurait préférer oublier. Il revoit la guerre du Viêt-Nam se rejouer devant ses yeux et il n’a pas besoin de ça… Il a déjà payé un lourd tribu à la société américaine.
Forcément, dans ce contexte, le discours sécuritaire du maire sortant a de quoi séduire une population excédée par les bains de sangs mais son adversaire politique parie sur une approche plus humaine et sociologique. Pourquoi des citoyens en arrivent à devenir des bêtes sanguinaires ? Pourquoi une recrudescence des violences à la veille des élections ? Ne peut-on résoudre ces problèmes autrement que par la répression ? La candidate démocrate pose les questions qui dérangent. Mais Jessica Ruppert est loin de se douter que ces problèmes de société ne sont que la partie émergée de l’iceberg…

Nul besoin de faire appel à du fantastique pour livrer un excellent polar, Le pouvoir des innocents le prouve. Située dans un New York alternatif mais très réaliste, cette série nous propose de suivre les déboires de personnages touchants au fil d’une intrigue prenante sur fond de politique complexe et corrompue. On suit principalement l’ex sergent Joshua Logan, un homme à la psychologie fragile suite à son expérience de la guerre du Viêt-Nam… Si on est assez vite frappé par la justesse du portrait de Joshua, les personnages secondaires ne sont pas en reste et on apprend à les connaître dans leur complexité au fil des tomes.
Mais le vrai point fort de la série est son scénario bien ficelé, maitrisé et imprévisible. On va de surprise en surprise jusqu’au final inattendu qui laisse le lecteur pantois et le force à réfléchir. Seulement, pour profiter de l’intrigue, il ne faut pas s’arrêter aux dix premières pages : sombres, violentes et assez extrêmes, elles ne reflètent pas la subtilité de l’intrigue. Passée cette étape, on est happé par l’histoire qui ne faiblit que très rarement. On regrette juste quelques incohérences et invraisemblances qui peuvent faire tiquer les pointilleux. D’autre part, la narration sous forme de voix off peut ne pas plaire à tout le monde.
Si Luc Brunschwig offre un magnifique scénario, la copie du dessinateur, Laurent Hirn, est moins réjouissante. Le dessin réaliste n’est pas toujours lisible et précis. Même constat pour la mise en couleur, assez criarde, qui nous rappelle que nous sommes bien en face d’une série qui a plus de 20 ans. Certes, cela va en s’arrangeant au fil des tomes mais, graphiquement, les albums n’arrivent jamais au niveau scénaristique de la série. Le classicisme du trait et l’expressivité des personnages permettent toutefois de plonger dans le récit réaliste.

Pour les amateurs de polar, Le Pouvoir des innocents est tout simplement incontournable. Un scénario prenant, bien amené, qui pêche parfois en vraisemblance mais ne sombre pas dans la démesure. En s’habituant au dessin, on finit par plonger dans ce polar à l’intrigue exceptionnelle.
Pour ceux qui ont envie d’aller plus loin dans l’aventure, deux suites sont récemment parues: Car l’Enfer est ici et Les Enfants de Jessica.

Guillaume Wychowanok

LES OGRES-DIEUX, PETIT, de Hubert et Gatignol, aux éditions Soleil : Bulle d’Argent

ogres_dieux_couv…LES OGRES-DIEUX, PETIT, de Hubert et Gatignol, aux éditions Soleil : Bulle d’Argent

Hubert et Gatignol réussissent là où bien des auteurs ont failli : livrer un conte à la fois moderne et ancré dans la tradition. Ce one-shot où l’immensité se dispute à la cruauté et aussi jouissif que symbolique.

Alors qu’elle mange tranquillement à la table familiale des Ogres-Dieux, la reine accouche avec surprise d’un minuscule garçon, aussi petit que le bétail humain qu’elle dévore quotidiennement. Toute la famille se rue vers la proie, y voyant un met de choix, mais la reine prend les devant et gobe l’enfant. Le cachant dans sa bouche, elle amène son fils à Desdée, sa tante retenue captive pour avoir trahi sa condition. C’est que cette tante refuse de dévorer des humains, reniant par là son statut d’Ogre-Dieux. La reine voudrait que son garçon, nommé Petit, devienne un véritable ogre, mais en grandissant aux côtés de Desdée, il risque de ne jamais se comporter en mangeur d’hommes…
Si elle veut que son enfant survive, la reine n’a pas le choix. D’autant qu’à ses yeux, Petit est celui qui sauvera son espèce de l’extinction. Cela fait des décennies que la consanguinité frappe les Ogres-Dieux : ils sont de plus en plus petits et de plus en plus faibles. Mais si, comme le Fondateur, Petit parvenait à s’accoupler avec une humaine, il apporterait de la fraicheur sanguine dans la famille, de quoi continuer à prospérer pour des siècles.

Les Ogres-Dieux, Petit, est un régal. Ce one-shot redonne un élan de modernité au conte mis en bd. Il garde le ton neutre des contes anciens en y incorporant un récit dynamique. La barre de la cruauté et de la moralité est là où le lecteur la place. Le récit ne reprend pas les vieilles histoires d’ogres, il réinvente leur légende pour la moderniser et l’enrichir.
Pour étoffer cet univers, on trouve entre deux chapitres, une histoire écrite et illustrée revenant chaque fois sur un des ancêtres de cette famille d’Ogres-Dieux. Des histoires réussies, qui nous rappellent de vieux contes et confèrent une authenticité (fabuleuse) à cette famille d’insatiables. Le récit est noir, cruel, disproportionné ce qui nous invite à en cerner toute la symbolique, à l’interpréter. Mais il ne tombe pas dans le manichéisme et le final nous le montre fort bien. Un final qui arrive peut-être un peu trop rapidement, on aurait aimé que l’histoire dure encore… Mais il faut bien mettre un terme à notre gourmandise.
L’intellect est stimulé par le récit et les émotions sont suscitées par les personnages. On se prend instantanément d’affection pour Petit qui doit construire son identité entre monstruosité et élan humaniste. Mais ce n’est pas le seul personnage à bénéficier d’un portrait si bien croqué : la reine meurtrie et désavouée et cette tante naïve et empreinte d’humanité (malgré son gigantisme) provoquent nos sentiments.
Avec ses dessins à l’encre, l’album est graphiquement somptueux. Les planches toutes en noir et blanc subliment l’aspect atemporel de l’histoire et offrent un jeu des contrastes magnifique. Les décors gothiques monumentaux sont d’une rare finesse et restent toujours lisibles. Le traitement graphique des personnages navigue quant à lui entre classicisme et modernité pour offrir une palette de personnages variée. Chaque personnage a un caractère visuel évident à un seul détail près : sa taille. Les proportions entre les personnages ont la fâcheuse tendance à ne pas être respectées. Cela permet toutefois de saisir les rapports de force en un clin d’œil et de faciliter une mise en scène faite de contrastes.

 Les Ogres-Dieux, Petit, est une des excellentes surprises de cette fin d’année. Un vent frais qui souffle à la fois sur le conte et sur la bd. Comme tout bon conte il offre plusieurs niveaux de lecture et se prête aisément à la relecture. Récit fabuleux et prenant, recherche sur la construction de l’identité face au déterminisme familial ou réflexion philosophique sur la gourmandise et le pouvoir, Les Ogres-Dieux, Petit, est tout cela à la fois. Attention toutefois : la cruauté de certaines scènes aura de quoi terrifier les plus jeunes.

Guillaume Wychowanok

LONG JOHN SILVER, intégrale T1 à T4 (coffret), de Dorison et Lauffray, aux éditions Dargaud : Bulle d’Argent

long_john_silver_couv…LONG JOHN SILVER, intégrale T1 à T4 (coffret), de Dorison et Lauffray, aux éditions Dargaud : Bulle d’Argent

Un peu avant les fêtes de Noël, Dargaud a sorti un coffret regroupant l’intégralité des tomes de Long John Silver. L’occasion de découvrir une série d’aventure teintée de fantastique qui nous fait parcourir les mers aux côtés des derniers représentants de la piraterie…

1785, quelque part au bord de l’Amazone, Lord Byron Hastings et ce qui reste de son équipage sont aux portes de la cité Guyanacapac. Il aura fallu 3 années de recherches incessantes et de nombreux morts pour en arriver là.
Pendant ce temps, Vivian Hastings, l’épouse de l’explorateur, est au bord de la banqueroute. 3 années qu’elle n’a pas eu de nouvelles de son mari, 3 années à dilapider la fortune du couple, 3 années à collectionner les amants… et voilà qu’elle est enceinte. Pensant que son mari ne peut qu’être mort, et histoire de ne pas perdre son honneur, elle tente de trouver un nouveau mari en la personne de Lord Prisham, le père de son futur enfant. Mais le destin en a décidé autrement ; son beau-frère arrive accompagné d’un  indien pour lui annoncer  de biens mauvaises nouvelles… Lord Hasting est vivant, il désire vendre l’intégralité de ses biens pour financer son expédition et placer sa femme dans un couvent.
Effondrée, Lady Vivian, trouve la parade : elle va rejoindre son mari dans sa quête. Mais pas question d’y aller seul, il va falloir qu’elle soit bien entourée si elle désire toucher sa part du butin. Sur les conseils du Dr Livesey, elle signe un pacte de sang avec Long John Silver, un des derniers représentants de la piraterie. Seulement, lorsqu’on s’associe à pareil pirate, la navigation ne se fait pas sur un long fleuve tranquille…

Xavier Dorison et Mathieu Lauffray composent un hommage à Robert louis Stevenson et son célèbre roman L’île au trésor. Mais attention, les auteurs nous préviennent, si Long John Silver reste le héros de cette série, il ne s’agit pas d’une suite du roman. Un choix judicieux qui nous emmène dans un contexte nouveau pour le forban. Fini l’âge d’or de la piraterie, place à la société britannique policée. Mais le pirate parvient tout de même à tirer son épingle du jeu. Il est plus sage que dans le roman de Stevenson, ce qui le rend plus attachant, mais il garde tout de même assez de roublardise, d’opportunisme et est assez manipulateur pour prétendre représenter « dignement » la flibusterie. Il reste sans conteste la vraie saveur de cette série, mais d’autres personnages ne sont pas en reste, comme l’honorable Dr Livesey ou l’intrigante Lady Vivian.
Le temps de planter le décor et de dévoiler les personnages paraît toutefois un peu longuet. Ainsi le premier tome est plus psychologique qu’aventurier : on y a droit à un magnifique portrait de femme délaissée, mais l’aventure est encore lointaine. Dans le tome 2, bien qu’on parte enfin en mer, on s’attache plus à montrer les forces en présence et la tension qui monte. Mais dès la fin du deuxième tome, l’aventure commence vraiment et on se retrouve plongé dans un véritable récit de pirate avec trahisons et mutineries à la clef. Quoi qu’il en soit, le récit est toujours maîtrisé, prenant et bien mis en scène. Il s’offre même le luxe de surprendre le lecteur en l’amenant là où il ne s’y attendait pas.
Le rendu visuel est tout simplement de toute beauté. Qu’on soit dans une auberge miteuse, un manoir aristocratique, un navire en pleine mer ou en pleine jungle amazonienne, les ambiances sont toujours bien restituées. On jurerait sentir les odeurs des lieux visités ! Les personnages sont magnifiquement croqués (mention spéciale pour Long John Silver et Lady Vivian) et dégagent quasiment tous une identité visuelle. Seuls deux, trois têtes coiffées de perruque ont du mal à être distinguées visuellement.

Avec Long John Silver, on a un récit d’aventure rafraichissant dans lequel la piraterie est à l’honneur grâce, entre autre, au travail magnifique du dessinateur, Mathieu Lauffray. Le récit s’éloigne de l’âge d’or de la piraterie mais en garde tout le sel : trahisons, mutinerie, pillage, couardise… L’aventure tarde un peu à débuter réellement mais c’est au bénéfice des personnages bien campés et de l’atmosphère bien installée. Dans son coffret, cette intégrale ravira tous les amateurs d’aventure qui n’ont pas encore étanché leur soif de trésors !

Guillaume Wychowanok

LE GRAND MORT, T5 : Panique, de Loisel, Djian et Mallié aux éditions Vents d’Ouest : Bulle d’Or

grand_mort_t5_couv…LE GRAND MORT, T5 : Panique, de Loisel, Djian et Mallié  aux éditions Vents d’Ouest : Bulle d’Or

Après un peu plus de deux ans d’attente, voici revenir Le Grand Mort. Ce cinquième opus nous permet d’en découvrir un peu plus sur les liens entretenus entre notre monde et celui du petit peuple et sur la menace qui pèse sur eux.

Petit résumé de la série : Pauline, jeune étudiante parisienne, décide d’aller réviser ses cours de sciences économiques au calme, à Val de Troudec, un village perdu en pleine Bretagne. Une fois arrivée à la gare du village, elle emprunte une 2cv laissée par une amie, et avec un tacos pareil, pas étonnant d’avoir des soucis. Heureusement, Erwan, un jeune métis du coin, va lui sauver la mise, à deux reprises. D’abord en l’aidant à démarrer puis quand la voiture tombe en panne sèche, en l’invitant à dormir chez lui, histoire de passer la nuit au chaud. La rencontre ne se fait pas sans heurts tant les deux personnages sont opposés : Erwan est un homme doux empreint de spiritualité et adepte des vieilles légendes quand Pauline, beaucoup plus terre à terre et acerbe, se moque éperdument des superstitions.
Seulement, lorsque le lendemain, elle décide d’accompagner le jeune homme chez maître Cristo, un vieil aveugle, elle ne se doute pas que ses convictions vont être ébranlées. Grâce à lui, elle va entrer dans le monde du petit peuple, un univers parallèle à l’espace-temps différent du notre. Là-bas, Erwan doit mener une quête de la plus haute importance…

A première vue, Le Grand Mort semble n’être qu’une série fantastique de plus. Mais c’est que l’œuvre demande un peu de temps pour s’apprécier à sa juste valeur. Le tome 1 donne une impression de déjà lu mais c’est à partir du tome 2 que la série prend son envol. On se rend alors compte que Djian et Loisel offrent une vision originale du récit apocalyptique. La force de la série réside dans sa profondeur, sa singularité et sa simplicité exemplaire. Si au début, les personnages semblent un peu trop stéréotypés, on apprend peu à peu à connaître la vérité qui se cache derrière leur masque. Avec le temps, la série s’avère aussi prenante qu’envoûtante, bien que l’intrigue avance parfois à pas de petit peuple.
Si la série installe une atmosphère unique, c’est en grande partie grâce à la magnifique partition graphique de Vincent Mallié. Le dessinateur et François Lapierre, le coloriste, parviennent à donner une âme visuelle au titre. Qu’on soit dans les forêts luxuriantes du monde parallèle, dans la Bretagne profonde ou en plein Paris, les paysages sont toujours très précis et emplis de charme. Il en va de même des personnages attachants qui semblent tout droit sortis d’une œuvre de Loisel.

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu les premiers tomes, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

Dans ce cinquième tome, les choses s’accélèrent pour Pauline, Erwan et Gaëlle. Les deux filles tentent de rejoindre Erwan, après avoir fui un Paris dévasté par un terrible tremblement de terre. Seulement, la route est toute aussi dévastée et elles ne tardent pas à comprendre que la catastrophe ne se limite guère à Paris.
Erwan et Blanche, l’étrange fille de Pauline, continuent à s’apprivoiser au milieu des ruines laissées par le séisme. La fille comprend peu à peu qu’elle a des liens étroits avec un petit garçon du monde du petit peuple : Sombre. Erwan, lui, essaye de mesurer l’étendue des pouvoirs effrayants de cette jeune fille…

Après que l’intrigue a un peu piétiné, les choses avancent enfin. Panique est l’occasion de voir l’apocalypse en action et on commence à saisir les enjeux de la quête d’Erwan et de Pauline. On navigue au milieu des décombres, on découvre des personnes attachées à leurs propres intérêts, d’autres plus solidaires… Le rythme est plus enlevé que dans les précédents tomes mais la lecture est toujours aussi limpide et rapide.
Le dessin de Mallié flatte toujours autant les pupilles, d’autant qu’il parvient vraiment à nous faire ressentir le drame de cette catastrophe. Seul gros bémol : les personnages mettent vraiment du temps pour cerner que quelque chose ne tourne pas rond, alors que cela semble évident…

Le Grand Mort est une série prenante, bien ficelée, belle et très accessible mais qui tarde un peu à faire avancer son intrigue. Outre ce menu détail, il s’agit tout simplement d’une des meilleures séries fantastiques de ces dernières années.
Ce cinquième tome est plus tourné vers l’action. Avec ce tempo presto, l’aventure parait un peu moins poétique, mais est toujours aussi prenante. Prévue en sept tomes, on se demande toutefois comment la série va parvenir à répondre à toutes nos questions en deux petits tomes. Mais avec Loisel et Djian au scénario, on est plutôt confiant.

Guillaume Wychowanok

LES EPEES DE VERRE, T4 : Dolmon, de Corgiat et Zuccheri, aux éditions Les Humanoïdes Associés : Bulle d’Argent

epees_de_verre_t4_couv…LES EPEES DE VERRE, T4 : Dolmon, de Corgiat et Zuccheri, aux éditions Les Humanoïdes Associés : Bulle d’Argent 

Sylviane Corgiat et Laura Zuccheri publient le quatrième et dernier tome de leur saga médiéval-fantastique à l’univers si particulier. Une fin inattendue qui réserve de (très) grandes surprises.

Petit résumé de la série : Achard est le chef d’un village qui est dominé et constamment racketté par Orland et sa bande. Lorsqu’une épée tombe du ciel pour finir par se planter dans la roche sacrée du village, Achard y voit un signe : il est temps de se révolter. Mais le reste du village, trop terrifié, n’est pas de cet avis. La foule se révolte contre son chef, le tue et accepte de livrer sa femme, Arc-en-ciel, à Orland. Yama, leur fille, a assisté à tous ces événements. Elle tente de retirer l’épée de la roche sacrée sans y parvenir. Mais, fait étrange, contrairement à ceux qui avaient tenté de déloger l’arme avant elle, elle ne finit pas vitrifiée.
Déçue, elle fuit son village, jurant de se venger. Dans les bois, elle fait la rencontre de Miklos, étrange personnage qui vit reclus. C’est lui qui va l’entrainer pour qu’elle puisse accomplir sa vengeance. Il va également l’informer que cette épée magique est salvatrice : en réunissant quatre épées de verre tombées du ciel, un portail s’ouvrira pour conduire l’humanité vers d’autres horizons, et échapper ainsi à une apocalypse imminente. Et il faut faire vite, car les signes avant-coureurs de la fin du monde sont déjà là…

Certes, l’intrigue des Épées de Verre n’est pas la plus originale qui soit. Cependant, l’auteure a un bon sens du récit et nous embarque peu à peu là où on ne s’y attend pas. Elle arrive à capter l’attention du lecteur et à ménager le suspense pour donner envie d’en apprendre toujours plus. Pour ça elle s’appuie sur les deux points forts du récit : des personnages attachants et un univers singulier. Si les différents protagonistes ont des personnalités déjà croisées (la jeune fille têtue prête à tout pour se venger, l’ancien général déchu, les drôles de petits compagnons…) ils ont le mérite de garder une part de mystère qui suscite la curiosité du lecteur. Quant à l’univers, il est des plus rafraichissants. On est loin de l’habituel bestiaire emprunté à l’illustre J.R.R Tolkien ; ici on est plus proche de l’univers de Léo. De quoi donner envie d’explorer ce monde aux côtés de Yama.
L’autre point fort de la série est le superbe trait réaliste de Laura Zuccheri. On a droit à des planches qui fourmillent de détails et des personnages expressifs à souhait. Qu’il s’agisse de panoramas architecturaux ou de paysages verdoyants, la dessinatrice brille dans tous les domaines. Jusqu’aux couleurs aquarelles du plus bel effet.
Les épées de Verre parvient, grâce à ses points forts, à ne pas être une énième saga de fantasy, mais une série avec une véritable personnalité.

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu les premiers tomes, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

Après un quatrième tome qui n’a que très peu fait avancer l’intrigue principale, attendez-vous à un quatrième tome au rythme haletant. Yama, Ilango Tigran et Miklos n’ont que peu de temps pour agir. L’apocalypse est proche et il leur reste encore deux épées à trouver. Lorsqu’ils trouvent la troisième élue, Shona, la troupe apprend qu’elle s’est fait dérober son épée par un mercenaire répondant au nom de Dolmon. Un nom qui rappelle bien des souvenirs à Miklos qui part à la poursuite du voleur.

Avec Dolmon, on a droit à un véritable tome de fin. On suit la bande de Yama dans des aventures plus rythmées que jamais, on a les réponses aux questions que l’on se posait et on assiste à une fin des plus surprenantes. Un final qui déstabilisera la plupart des lecteurs au risque d’en décevoir certains.
La fresque dessinée par Zuccheri est toujours aussi soignée et détaillée. On notera que la dessinatrice à laisser le soin à Sylvia Fabris de mettre en couleur cet opus. Si le tout s’avère plus gris, l’album est tout aussi enchanteur que ses prédécesseurs.

Les Épées de Verre a su cultiver sa singularité et ce dernier tome ne déroge pas à la règle. L’originalité du dénouement ne plaira sans doute pas à tous, mais on a droit à une histoire finie, qui ne laisse pas dans l’expectative. A noter que pour la sortie du quatrième tome, un coffret regroupe l’intégralité des opus, parfait pour découvrir cette aventure médiévale-fantastique aussi belle que dépaysante.

Guillaume Wychowanok

IL ÉTAIT UNE FOIS EN FRANCE, Intégrale, de Nury et Vallée aux éditions Glénat : Bulle d’Or

il_etait_une_fois_en_france…IL ÉTAIT UNE FOIS EN FRANCE, Intégrale, de Nury et Vallée aux éditions Glénat : Bulle d’Or

Deux ans après la publication de son sixième et dernier tome, Il était une fois en France revient dans une intégrale massive. L’occasion de (re)découvrir cette série à mi-chemin entre récit et fiction historique. Une œuvre prenante et inoubliable.

Joseph Joanovici est un juif roumain parti de rien pour devenir l’homme le plus riche de France sous l’occupation. On a affublé cet homme de bien des casquettes : orphelin, immigré, collabo, résistant, criminel, héros… C’est donc la vie de cet homme ambigu que se propose de retracer (et romancer) Il était une fois en France. Arrivé en France avec sa femme dans les années 20, il n’est alors rien d’autre qu’un immigré roumain illettré et sans le sou. Dès lors il commence à travailler pour un ferrailleur. A priori pas de quoi faire fortune, mais l’homme a l’esprit vif et une personnalité bien trempé. Petit à petit il va gravir un à un les échelons de la fortune, pour mettre sa famille à l’abri du besoin. Bien sûr cette ascension ne s’est pas faite sans accroc et il a dû mouiller dans des affaires louches et traiter avec les organisations mafieuses.
Forcément, une ascension si fulgurante, ça ne passe pas inaperçu. Si moyennant argent, forces de l’ordre, juges et autres fonctionnaires ont fermé les yeux, le juge Legentil va se révéler plus tenace. Mais face à Joseph et son réseau qui brouillent toutes les pistes, la persévérance du petit juge va vite virer à l’obsession…

Avec cette série, Fabien Nury a exposé tout son art au public. On jongle entre les lieux et les époques, on suit les destins croisés du Juge Legentil et de Joseph Joanovici et le tout avec une lisibilité remarquable. Bourré de détails, le récit s’avère dense sans jamais se révéler indigeste et le scénario bien ficelé est maîtrisé de A à Z. L’auteur a su distiller de la fiction dans une histoire tirée de faits réels sans que le tout perde de sa crédibilité.
Et les personnages n’y sont pas pour rien. Que ce soit Joseph, le juge Legentil ou les personnages secondaires, tous ont bénéficié d’un véritable travail d’écriture. Le plus représentatif étant bien sûr ce fameux Joseph auquel on s’attache sans jamais vraiment l’aimer et qu’on n’arrive pas à haïr tant on le comprend. Tous ont leurs propres intérêts à défendre, des qualités, des défauts, leur part d’humanité et leur part d’ombre. Résultat : on n’a jamais l’impression d’être face à des personnages caricaturaux ou manichéens.
Et pour servir ce travail d’écriture, on a droit à une mise en scène de grande classe. On a parfois droit à des enchaînements cinématographiques dans lesquels les moments de silence sont tendus, les morts sanglantes la brutalité effroyable… Mais les auteurs n’en font pas trop et préserve des planches plus classiques, indispensables pour bien poser le récit et ne pas sacrifier la lisibilité de l’œuvre.
On sent que Sylvain Vallée a mis tout son talent en œuvre pour rendre hommage à ce récit et à ces personnages. Légèrement stylisés, ces derniers ont des gueules d’époque et chacun a sa personnalité visuelle : on ne confond jamais les personnages (pourtant assez nombreux). Paris à travers ses différentes époques parait plus vrai que nature, tout comme les différents intérieurs qu’on est amené à visiter. Aidé par une remarquable mise en couleur de Delf, le dessin parvient à nous plonger dans les ambiances d’époque. L’intégrale permet d’ailleurs de prolonger le plaisir avec un cahier graphique d’une quarantaine de pages de toute beauté.

Incontournable, classique, prenant, fictionnel, historique, Il était une fois en France est tout cela à la fois. Un album authentique qui cultive la nuance et évite tout parti pris pour livrer une tranche de vie singulière. Réussi à tout point de vue, le titre ne se réserve pas aux seuls férus de récits historiques mais se destine à tous les adultes amateurs d’histoires prenantes et à suspens. L’Intégrale d’Il était une fois en France est un bel objet qui trouvera une place de choix dans n’importe quelle bibliothèque.

Guillaume Wychowanok

MASCARADE, de Florence Magnin aux éditions Daniel Maghen : Bulle d’Argent

mascarade…MASCARADE, de Florence Magnin aux éditions Daniel Maghen : Bulle d’Argent

Après L’Autre Monde et L’Héritage d’Émilie, Florence Magnin nous emmène une nouvelle fois dans son univers faussement naïf, entre rêve et réalité. Dans Mascarade, elle livre une belle représentation du passage à l’âge adulte en traitant de sujets sensibles avec poésie. 

Un village où le soleil se dispute aux paysages verdoyants : c’est ici que Gaëlle, une jeune fille venue de la ville, passera ses vacances, seule, avec sa mère. Pas de quoi passer des moments inoubliables à première vue. Lorsqu’elle se lie d’amitié avec Titou, un orphelin singulier et un peu bas du front, elle commence enfin à profiter de ses vacances. Une rencontre qui n’est pas vraiment au goût de la mère de Gaëlle…
Mais la jeune tête blonde ne va pas se priver de la compagnie du jeune garçon, surtout que la grand-mère de l’orphelin est une conteuse intarissable. C’est d’ailleurs elle qui va lui raconter la légende du village : dans les temps anciens, en fabriquant un masque, on pouvait aller visiter le monde des esprits. Et c’est en rencontrant Julien, un homme qui vit reclu et fabrique jouets et robes (de jeunes princesses) que Gaëlle pourra vivre son premier voyage dans le monde des esprits… Un voyage périlleux et non sans conséquences dans notre réalité !

Mascarade, est un récit fabuleux, dans tous les sens du terme. On y croise, entre autres, les habituels ogres, les pirates fantomatiques, Pinocchio et son père dans le ventre d’une baleine… Mais si la palette de personnages est assez classique Florence Magnin les prend à son compte en évitant toute impression de redite. Et c’est là la véritable force de l’album : préserver l’esprit naïf, enfantin et enchanteur des contes de fées et exacerber les liens qu’ils entretiennent avec notre réalité. Car les contes sont avant tout des représentations métaphoriques des dangers qui guettent les jeunes esprits, des mises en gardes fantastiques sur des périls bien réels. Et oui, les ogres n’existent pas que dans les contes de fées…
Florence Magnin nous plonge donc dans un récit où réalité et monde des esprits se font échos. Une lecture longue de 240 pages empreinte de poésie et formidablement bien rythmée qui nous emmène aux quatre coins de l’enfance jusqu’à l’inévitable passage à l’âge adulte. Et lorsqu’il est temps de retourner définitivement sur terre, l’innocence est déjà derrière nous. La mise en scène de l’album reprend cet entre-deux, on flirte entre la bd contemporaine et les vieilles illustrations des contes et fables. Le seul bémol de l’album est à la fin, avec une fausse fin qui casse le rythme haletant de l’album, pour nous replonger dans une dernière péripétie qui traine un peu en longueur. Heureusement tout se termine par un final mature, attendrissant, mais pas larmoyant.

Graphiquement, l’album est tout aussi enchanteur avec ses aquarelles, ses couleurs franches et ses traits légers. Le village où tout se déroule est bucolique et ensoleillé à souhait mais il réserve aussi son lot de lieux effrayants et sordides. Et, selon la région du monde des esprits visitée, la couleur dominante varie : après un prologue en noir et blanc inquiétant, on va des teintes verdâtres des mondes souterrains au rouge vif du château de l’ogre en passant par les nuances de bleu des paysages hivernaux… Un traitement graphique de haute volée, où la seule contrainte est l’imagination de l’auteur.

Mascarade est une œuvre délicate et poétique qui s’approprie les contes pour mieux parler de notre réalité, du voyage initiatique qu’est l’enfance. Les jeunes ados apprécieront cet album féerique, quand les adultes seront touchés par ce récit métaphorique. Une rhapsodie envoûtante avec pour seule fausse note une dernière partie qui traîne un tout petit peu en longueur.

Guillaume Wychowanok

KINDERLAND, de Mawil aux éditions Gallimard

kinderland_couv…KINDERLAND, de Mawil aux éditions Gallimard

Avec Kinderland, Mawil nous emmène sur les lieux de son enfance : Berlin-Est à la veille de la chute du mur de Berlin. Un album autobiographique plaisant, qui nous plonge dans la jeunesse et son innocence et qui place le contexte historique dans un arrière plan lointain.

Mirco est un jeune enfant de 12 ans qui vit à Berlin-Est en 1989. Ce matin là, c’est sa petite sœur qui le réveille sans prendre aucune précaution. Un bien mauvais début de journée… surtout que quelques instants plus tard sa mère entre dans la chambre alors que l’enfant constate avec étonnement qu’il a une érection matinale. Il a alors à peine le temps de prendre son petit déjeuner et de filer en cours. Problème, la ligne de bus est déviée et il se retrouve à un arrêt qu’il ne connait pas. Heureusement, il croise Torsten, le nouveau, qui va l’aider à retrouver le chemin de l’école. Avec tout ça, Mirco arrive en retard. Surprenant pour ce premier de la classe. Mais les véritables problèmes commencent lorsqu’il décide d’affronter les grands dans une partie de ping-pong effrénée…

Mawil nous invite à découvrir Berlin-Est dans un récit autobiographique à hauteur d’enfant. Et qui dit enfant, dit insouciance : les écoliers ont leurs propres problèmes alors les problèmes des adultes passent un peu inaperçus à leurs yeux. Du coup le récit s’intéresse surtout à la vie de ces écoliers et leurs affrontements à coup de smashs autour d’une table de ping-pong. On entraperçoit le quotidien des est-berlinois qui payent des fortunes pour des objets qui sont banals de l’autre côté du mur, on voit en filigrane l’endoctrinement de la jeunesse, le flicage de la population, la disparition de familles (fuite vers l’ouest ? coup de la Stasi ?)… Mais tout cela apparait comme des détails, tant l’histoire est centré sur les problèmes enfantins.
Du coup on a droit à l’histoire d’une enfance en ex-Rda assez légère, sans drame, assez divertissante mais pas vraiment touchante ou émouvante. Il s’agit clairement d’un Berlin-Est vu par un enfant, mais quand la quatrième de couverture annonce que « Mawil dépeint une Allemagne de l’Est très réaliste » on reste un peu sur notre faim. Et la fin de l’ouvrage de 300 pages est à l’effigie du reste de l’album, puisqu’on voit la chute du mur de Berlin sans grandes explications et ces enfants qui ne saisissent pas l’importance du moment, trop concentrés qu’ils sont sur leurs menus problèmes et leur désir d’émancipation.
Mawil parvient à restituer l’ambiance enfantine avec un dessin très innocent et plaisant. On découvre des trognes inattendues, des personnages attachants, d’autres repoussants. La mise en scène et le dessin très dynamique donnent une véritable impression de mouvement et du coup les matchs de ping-pong sont haletants et épiques.

Kinderland est un album à hauteur de tête blonde qui nous offre un récit naïf, rieur et plaisant. Extrêmement bien mis en scène, surtout lorsqu’il s’agit des matchs de tennis de table, l’album manque cependant de profondeur. Il ne parvient pas vraiment à nous plonger dans le Berlin-Est d’époque et ses enjeux. Lorsqu’on referme l’album, on se rend compte qu’on a vraiment plongé dans la vie savoureuse d’un enfant, mais on se dit qu’à quelques détails près, l’histoire aurait pu se passer n’importe où.

Guillaume Wychowanok

LES GARDIENS DU LOUVRE, de Jirô Taniguchi aux éditions Futuropolis (Musée du Louvre)

gardiens_du_louvre_couv…LES GARDIENS DU LOUVRE, de Jirô Taniguchi aux éditions Futuropolis (Musée du Louvre)

Jirô Taniguchi nous fait découvrir le Louvre à sa manière. Entre rêve et réalité, l’alter ego de l’auteur japonais dialogue avec Corot, Van Gogh et autres esprits d’œuvres picturales et sculpturales dans une œuvre plaisante mais très documentaire.

Après un voyage collectif en Europe, un auteur de mangas japonais décide de faire une halte à Paris, histoire d’aller contempler les œuvres des musées de la capitale. Mais une fois sur place, la solitude et la fièvre l’empêchent de sortir de son lit. Quand il parvient enfin à s’extirper de sa chambre d’hôtel, il prend le temps de se restaurer avant de partir tête baissée en direction du Louvre. Une fois entré dans le musée (ce qui, avec la foule, n’a pas été une mince affaire) il se réfugie dans l’aile Denon, peu fréquentée. C’est le moment que choisie la fièvre pour le rattraper. Pris de vertiges, l’homme s’effondre avant de se réveiller face au fantôme de la Victoire de Samothrace. Cette gardienne du Louvre va lui offrir une visite guidée onirique dans les dédales du Louvre… et il ne s’agit là que d’une première rencontre…

Apprécié pour ses ouvrages empreints de poésie (Quartier Lointain, Un zoo en hiver, Le journal de mon père…) Jirô Taniguchi répond à la commande du musée du Louvre. Il signe là un album assez documentaire dans lequel il distille sa culture et son univers. Première surprise à l’ouverture de l’album : s’il reprend au manga le sens de lecture, le format est franco-belge !
Deuxième surprise, à la lecture : plutôt que de rester au Louvre en 2013, on jongle entre les époques et les lieux pour en apprendre plus sur le musée du Louvre, les œuvres qu’il renferme et leurs auteurs. Ces voyages sont prétextes à rencontrer les artistes européens tels que Vincent Van Gogh et Jean-Baptiste Corot mais aussi des artistes Japonais épris de peinture française comme Asai Chû. Si on apprend des choses, le récit manque tout de même de dynamisme. Le ton est finalement très explicatif, documentaire. On se croirait dans une visite guidée onirique et introspective du Louvre, un essai sur l’art européen et les liens qu’il a entretenu avec l’art japonais. Exception faite de l’anecdote sur la bataille menée par les dirigeants du Louvre pendant la seconde Guerre Mondiale pour sauver les œuvres du pillage, l’album manque globalement de tension et de cohésion. Dommage car l’aspect fantastique aurait pu amener du piquant à l’ouvrage.
Côté dessin, Tanigushi rend une copie particulièrement soignée avec ces couleurs directes aux nuances subtiles. Que ce soit les décors intérieurs ou urbains, les paysages bucoliques, les personnages ou les œuvres, tout est traité avec une grande finesse dans un style forcément japonisant.

Les Gardiens du Louvre, est une visite guidée singulière et personnel du Louvre, un dialogue rêveur avec l’art. Dommage que la bande dessinée souffre d’un récit décousu et un peu trop documentaire malgré l’incursion du fantastique et l’anecdote très prenante et méconnue du Louvre sous l’occupation Nazi.

Guillaume Wychowanok