YALLAH BYE ! ; de Safieddine et Park, aux éditions Le Lombard, 20,50 € : Bulle d’Or

yallah_bye_couv…YALLAH BYE ! ; de Safieddine et Park, aux éditions Le Lombard, 20,50 €  : Bulle d’Or

Joseph Safieddine nous emmène vivre un épisode que lui et sa famille ont vécu : les bombardements du sud du Liban par Israël en 2006. Ce roman graphique superbement illustré par le dessinateur d’origine coréenne Kyung Eun Park nous fait vivre les bombardements aux côté des civils libanais dépassés par les événements. Un récit prenant, touchant et nécessaire.

Juillet 2006. Comme chaque année, Mustapha El Chatawi retourne près de sa ville d’origine à Tyr, dans le sud du Liban, accompagné de sa famille. Il part avec sa femme Anna, sa jeune fille Mélodie et son fils atteint d’hémophilie Denis. Leur fils aîné, Gabriel, reste quant à lui en France pour préparer un casting et, surtout, profiter du foyer familial libéré pour faire la fête. Il est censé rejoindre sa famille deux semaines plus tard…
Une fois arrivée sur place la famille El Chatawi apprend que des chars israéliens postés à la frontière israélo-libanaise ont été pris pour cible par le Hezbollah. Anna s’inquiète rapidement et se demande si cette histoire ne va pas dégénérer, mais Mustapha lui explique que ce genre d’accrochage est habituel ici. C’est d’ailleurs ce que confirment leurs contacts libanais, dont le grand-père El Chatawi. Mais, alors que le soleil s’est couché, l’armée israélienne bombarde les environs de Tyr en guise de représailles. Anna explique à son mari qu’il serait plus sûr de rentrer en France et son mari de répondre que ce n’est rien, que cela va vite s’arrêter, que c’est habituel ici. Mais les bombardements ne font que s’intensifier au fil des jours et se rapprochent de Tyr. Lorsque Mustapha comprend que la situation est vraiment préoccupante, il est déjà trop tard pour fuir : les ponts et les routes de des alentours ont été détruits. Les voilà coincés à Tyr, au milieu des bombardements, sans espoir de pouvoir quitter le pays…
De son côté Gabriel n’a pas vraiment eu le temps de faire la fête. Il a rapidement appris que le sud libanais étaient sous les bombes israéliennes. Il attend nuit et jour les coups de fil de ses parents et s’informe au mieux en espérant qu’il n’arrive rien à sa famille. Il est réduit à devoir assister aux événements depuis la France, sans pouvoir agir.

Joseph Safieddine s’inspire de ce qu’a vécu sa famille lors de l’été 2006 pour écrire le scénario de Yallah Bye ! Lui, était un peu dans la situation de Gabriel, qui resté en France ne peut qu’assister aux événements au fil des journaux télévisés et prendre des nouvelles de ses proches par téléphone. Et on sent rapidement que cette histoire n’est finalement que peu romancée tant l’humanité transpire des pages. A la lecture, on ressent l’angoisse des personnages bloqués parmi les bombardements, on s’émeut de la solidarité des libanais, on est surpris par leur capacité à ne pas paniquer face au chaos, on est aussi anxieux que Gabriel accroché à son téléphone. Et les personnages paraissent véritables. Il y a Mustapha, qui fier de son pays d’origine et de son art de vivre, refuse de s’inquiéter et de s’imaginer le pire alors que les bombes explosent autour de Tyr. Il y a Anna, qui est submergée par l’angoisse, qui s’inquiète de tout et qui ne désire rien d’autre que de partir et laisser la famille de Mustapha sur place. Il y a Denis, l’hémophile qui vit déconnecté du monde qui l’entoure et préfère se réfugier dans les jeux vidéos. Bref, il y a des êtres humains, avec tous leurs défauts qui vivent les événements comme ils le peuvent. Et il y a tous les personnages, libanais ou non, que l’on croise et auxquels on s’attache rapidement. Le récit est par ailleurs très bien mis en scène et arrive à traiter d’un sujet délicat sans sombrer dans le misérabilisme, préférant retenir l’optimisme des Libanais face aux événements horribles et injustes qu’ils subissent. Bref côté récit, il n’y a rien à redire. On peut avoir l’impression que les 168 pages de l’ouvrage ont tendance à tourner en rond, mais cela permet d’installer l’atmosphère angoissante et suffocante des bombardements, comme si on y était.
Et pour mieux contextualiser cette « Seconde guerre du Liban » Joseph Safieddine a inséré un dossier annexe pour mieux comprendre ce conflit israélo-libanais et  mieux comprendre le parallèle entre ce récit et les événements vécus par lui et sa famille.
Et il n’est pas le seul à insérer un dossier annexe puisque le dessinateur nous offre quelques pages de son carnet de voyage au Liban agrémenté de commentaires, plus distanciés que son associé mais tout aussi justes. Cela permet de faire durer le plaisir. Car le talent de Kyung Eun Park s’exprime tout au long de l’album. Il nous livre des planches à l’aspect visuel unique. Les personnages très expressifs et aux facies semi-caricaturaux s’inscrivent dans la grande tradition franco-belge quand les décors réalistes sont criants de vérité et offrent un aspect carnet de voyage. Ses dessins à l’encre donnent encore un peu plus d’âme à ce one-shot qui n’en manque pourtant pas. C’est aussi grâce à ses qualités de mise en scène qu’on plonge en pleine angoisse et qu’on découvre un Liban profondément optimiste.

Yallah Bye ! est sans aucun doute possible une des toutes meilleures publications de ce début d’année. Tiré d’une histoire vraie, le récit prenant, touchant et très humain parvient à nous faire vivre les bombardements du Liban de juillet de 2006 du côté des victimes sans pour autant sombrer dans le pathos larmoyant. Lorsqu’on referme l’album, on est encore touché par cette histoire et on se dit qu’un tel album se devait d’être publié. Seuls les férus d’action pourront être frustrés par ce one-shot qui se concentre sur les effets psychologiques de la guerre.

Guillaume Wychowanok

L’OMBRE DE SHANGHAI, T1 : Le retour du fils, de Marty, Crépin et Lu, aux éditions Fei, 12,90€

ombre_shanghai_couv…L’OMBRE DE SHANGHAI, T1 : Le retour du fils, de Marty, Crépin et Lu, aux éditions Fei, 12,90€

William Crépin, scénariste de films, Patrick Marty, romancier, et Li Lu, dessinatrice chinoise, nous emmènent dans le quartier français du Shanghai des années 30. L’Ombre de Shanghai nous raconte l’histoire tumultueuse d’un triangle amoureux d’adolescents…

Shanghai, 1930. Cela fait maintenant 10 ans que les parents de Gaspard Cartier l’ont envoyé à Paris afin de le soigner de la tuberculose. Au port, la foule s’amasse pour accueillir la diva Dina Bucci qui voyage sur le même navire que le fils Cartier. C’est donc au milieu de cette foule que se font les retrouvailles entre Gaspard, les parents Cartier et Lila, sœur adoptive chinoise de Gaspard. Cette dernière attendait avec impatience le retour de son frère qu’elle aime plus que tout. Elle qui s’attendait à une effusion de bon sentiments déchante très rapidement : elle passe quasiment inaperçue aux yeux de celui qu’elle considère comme son frère. Le jeune et gentil blond qu’elle connaissait est devenu un grand adolescent hautain et condescendant à l’égard des chinois. Il ne compte d’ailleurs pas passer du temps avec Lila. Sur le bateau il a rencontré la jolie Clara qu’il compte bien revoir au plus vite au lycée français. Mais il ne se doute pas encore que Lila va faire sa rentrée scolaire dans le même établissement scolaire…

L’Ombre de Shanghai se présente sous forme de Manuha (bande dessinée chinoise). On y suit principalement la jeune chinoise Lila qui, lorsqu’elle est blessée par le comportement de son odieux frère, donne naissance à une étrange ombre. Seulement, nous n’en apprendrons pas plus dans ce premier tome qui préfère se concentrer sur la mise en place du contexte, des personnages et des relations qu’ils entretiennent. On assiste donc à des brouilles d’adolescents assez bien mises en scène. On cerne rapidement les enjeux et surtout la personnalité de chaque personnage. On peut d’ailleurs reprocher le manque de nuance et de complexité des protagonistes qui paraissent très archétypaux. Mais ce récit feuilletonesque est aussi l’occasion de découvrir un Shanghai colonial des années 30 méconnu où chinois et « colons » vivent séparés les uns des autres. Un contexte qui vient donc donner de la profondeur au récit quelque peu naïf. Heureusement, les diverses situations sont bien amenées et le récit se révèle prenant malgré l’aspect introductif de ce premier tome.
La dessinatrice chinoise Li Lu illustre ce récit de bien belle manière avec un graphisme fin et réaliste qui donne vie à la ville de Shanghai et les personnages qui le peuplent. Son trait aux origines asiatiques indéniables est très soigné et plus détaillé que ce qu’on peut voir dans un manga. Les couleurs légères donnent au dessin un aspect visuel assez désuet qui colle bien avec l’époque mise en scène.

En ne dévoilant que très peu d’éléments sur son aspect fantastique, L’Ombre de Shanghai entretient le suspens et le mystère mais manque un peu de contenu. Malgré cette intrigue au point mort, Le Retour du Fils est un tome introductif réussit qui plante bien le décor. On attendra donc la suite pour se faire un avis définitif mais on peut d’ores et déjà voir les qualités de mise en scène de l’œuvre qui fait la part belle aux sentiments. Finalement, L’Ombre de Shanghai devrait plaire aux adolescents amateurs de mangas et à ceux qui cherchent une lecture qui sort des sentiers battus.

Guillaume Wychowanok

HOLLY ANN, T1 : La Chèvre sans cornes, de Toussaint et Servain aux éditions Casterman, 13,50 € : Bulle de Bronze

holly_ann_couv…HOLLY ANN, T1 : La Chèvre sans cornes, de Toussaint et Servain aux éditions Casterman, 13,50 € : Bulle de Bronze

La chèvre sans cornes entame une nouvelle série policière qui se déroule dans la Nouvelle Orléans de la fin du XIXème siècle. On y suit une enquête complète menée par Holly Ann, une quarteronne autochtone à l’esprit fin qui a de mystérieux talents. C’est aussi l’occasion de découvrir la Louisiane de la fin du XIXème, son quotidien et son Vaudou.

Georges Gerbeaux, fils d’une riche famille d’exploitants blancs a disparu sans laisser de trace. Face à l’incompétence de la police locale, les parents Gerbeaux font appel à Holly Ann, une métisse au caractère bien trempée qui posséderaient d’étrange talent. Sage décision, car Holly Ann connait chaque secret de la ville de Louisiane…
Seulement Georges n’est pas le seul disparu… La gouvernante vient en effet solliciter l’aide de la jeune femme. Son fils, Martin, un adulte qui a l’intelligence d’un jeune enfant est également introuvable. Si le premier venu serait vite tenté de faire du jeune noir un coupable tout trouvé, Holly Ann préfère penser qu’il s’agit bien de deux disparitions et qu’elles seraient liées. En faisant marcher son réseau, elle ne tarde pas à trouver une première piste…

Holly Ann ne perd pas de temps pour introduire son personnage principal et nous plonger dans l’enquête. Holly Ann est d’ailleurs un des points forts de cette histoire, puisque cette femme de caractère qui connait tout de sa ville et n’hésite pas à narguer les forces de l’ordre, se révèle rapidement très attachante. De plus, elle garde une part de mystère grâce à ses étranges talents qu’on a du mal à cerner. Seule ombre dans l’écriture du personnage : son intelligence semble un peu trop extraordinaire, à tel point qu’on a parfois l’impression qu’elle connait déjà les résultats de l’enquête avant de l’avoir menée. Le récit se montre quant à lui beaucoup plus classique, avec une enquête prenante mais qui n’est pas des plus originales tant que ce soit dans sa structure, sa mise en scène ou son dénouement. Heureusement, ce classicisme est quelque peu gommé par un autre point fort de l’œuvre : son contexte. Au fil de l’histoire, on apprend à connaître la Nouvelle Orléans de la fin du XIXème siècle, ses coutumes, son ambiance et ses rites Vaudou. Cela rend la lecture agréable surtout que le récit laisse parfois entrevoir des éléments de fantastiques, sans pour autant tomber dans la fantasmagorie. Certains faits étranges trouvent des réponses bien rationnelles quand d’autres laissent planer le doute…
Si on prend du plaisir à parcourir les rues de la ville de Louisiane et ses alentours, c’est notamment grâce au coup de crayon de Stéphane Servain. Son dessin moderne et léger et sa mise en page dynamique gardent assez de réalisme pour plaire au plus grand nombre. Et lorsqu’on regarde les rues de la Louisiane où semblent régner la chaleur, les bayous ou la moiteur, on comprend que Servain excelle dans l’art de retranscrire des paysages. On regrette juste que quelques petites cases manquent de précisions et de lisibilité. Mis à part ces menus défauts, on a droit à un aspect visuel très agréable et réussi.

Ce premier tome d’Holly Ann est une lecture plaisante qui fait oublier le classicisme de son intrigue en flirtant avec le fantastique. Le contexte de la Nouvelle Orléans et son atmosphère unique sont bien retranscrits et donnent de la profondeur à cette œuvre. Il est également appréciable d’avoir droit à une enquête menée de bout en bout ce qui rend la fin de la bd moins frustrante que dans bien des séries. L’album entretient toutefois assez de mystère autour de son personnage principal pour qu’on ait envie d’en apprendre plus dans les prochains tomes !

Guillaume Wychowanok

Cases Blanches, de Runberg et Martin aux éditions Bamboo

cases_blanches_couv…Cases Blanches, de Runberg et Martin aux éditions Bamboo

 Cases Blanches  nous invite de l’autre côté de la BD dans le quotidien des auteurs et dessinateurs. Un one shot qui dresse un constat fidèle du business de la BD en suivant les déboires d’un dessinateur en manque d’inspiration.

Après plusieurs années à travailler dans l’ombre, Vincent Marbier connait un succès fulgurant suite à la parution du premier tome du Sentier de L’ombre. Ce succès « à la Blacksad » avec ses quelques 125 000 exemplaires était inespéré quand on sait que plus de 5000 bandes dessinées paraissent chaque année. Forcément, les fans, son scénariste et son éditeur espèrent que Vincent Marbier termine les planches du deuxième tome au plus vite. Oui mais voilà, le dessinateur qui n’a jamais été sous le feu des projecteurs a un peu de mal à assumer cette notoriété et n’arrive pas à remplir les cases du deuxième opus. Il a beau faire du jogging pour se changer les idées, l’inspiration ne vient pas.
Au contraire, Vincent Marbier en vient à se questionner. Il se voile la face et cache son mal être et son incapacité à continuer la série à ses proches, son scénariste et son éditeur. Seulement, il va rapidement devoir faire face à la réalité car son éditeur compte bien renflouer ses caisses avec le deuxième tome de cette série à succès. Et pour entretenir la médiatisation, Vincent est invité à dévoiler les dix premières planches du tant attendu tome 2…

Dans Cases Blanches, Sylvain Runberg joue de la mise en abyme pour nous faire découvrir le monde de la bande dessinée dans sa vérité. On suit donc ce dessinateur un peu paumé, qui ne sait pas vraiment gérer son succès et qui refuse d’admettre qu’il est en panne d’inspiration. Ce personnage parait très vraisemblable et n’est pas sacralisé, au contraire. Il vit un quotidien des plus banals et souffre des mêmes maux que tout le monde, en témoigne son récent divorce. C’est en le suivant qu’on découvre peu à peu le monde de la bd dans ce qu’il a de plus vrai. On assiste ainsi aux séances de dédicaces où les dessinateurs y vont tous de leur petite anecdote, à l’incompréhension des uns face au succès des autres. C’est aussi l’occasion pour le scénariste de dresser un état des lieux sur le business de la bd et ces libraires qui peinent à boucler les fins de mois avec les 5000 titres qui paraissent chaque année. On voit aussi les tentatives des éditeurs pour débaucher les vedettes des autres maisons d’édition…
Bref, l’auteur nous montre le monde de la bd dans sa vérité, loin de l’idée idéalisée qu’on peut en avoir. Seulement, si ce portrait est réussi et bien amené, le récit l’est moins. La vie banale et très vraisemblable du dessinateur qui nous est proposée au début de l’œuvre sombre peu à peu dans l’invraisemblable. Sans trop en dévoiler, Vincent Marbier va user de mensonges dignes de Pinocchio et rencontrer des imprévus bien peu plausibles. Cela mine malheureusement la crédibilité du récit.
Cela est d’autant plus dommage que le dessin d’Olivier Martin donne vie à ce personnage. Ses dessins sont simples, sans fards et les aquarelles aux teintes sépia nous plongent dans le quotidien anxieux et quasi-dépressif de Vincent Marbier. 

Cases Blanches est donc un portrait très réussi et fidèle du business de la bande dessinée. Malheureusement, la crédibilité du récit est minée par des événements invraisemblables. Dommage, car le début du récit amène habilement l’aspect documentaire de l’album. Cases Blanches contentera ceux qui veulent découvrir le monde de la bd de l’intérieur mais ne séduira pas les amateurs de bonnes histoires.

Guillaume Wychowanok

ROMA, T1 : La malédiction, d’Adam, Boisserie, Convard, Penet et Lançon, aux éditions Glénat : Bulle de Bronze

Roma_T1_couv…ROMA, T1 : La malédiction, d’Adam, Boisserie, Convard, Penet et Lançon, aux éditions Glénat : Bulle de Bronze 

Le regretté Gilles Chaillet, décédé en 2011, avait comme projet de raconter Rome de ses origines troyennes à son futur hypothétique. Ce projet se réalise avec Roma, une série prévue en 13 tomes, qui mêle faits historiques et mythologie avec pour clé de voûte la malédiction du Palladium. La malédiction, est un tome introductif qui traîne un peu en longueur pour installer une ambiance particulière et revenir sur les origines de la ville aux 7 collines.

1250 av. J-C ;  Léonidas et Aquilon, respectivement général et prêtre de la cité troyenne, font face au siège des Achéens. Les deux amis vont jusqu’à mettre leur vie en jeu en allant faire une virée dans le camp adverse pour subtiliser le drapeau d’Achille. Pas de quoi gagner une guerre…
Quelques jours plus tard, Athanéa et Thaïs, deux jeunes et belles vierges se présentent aux portes de la cité troyenne. Elles disent avoir trouvé une magnifique idole aux pouvoirs divins : si des vierges honoraient cette statue au sein du temple Palladium, Troie s’attirerait les faveurs des dieux. Seulement, si cette statue va aider les troyens à gagner une bataille, elle ne va pas tarder à causer leur perte…

La malédiction annonce ce que sera la série Roma : une histoire de Rome mêlant faits historiques et mythologie. Les trois scénaristes de ce premier tome ont décidé de ne pas commencer avec la fondation de Rome par Rémus et Romulus (qui n’apparait que dans les dernières pages de l’album) mais plutôt avec ses origines troyennes. Si l’entame manque de dynamisme elle installe  une ambiance sombre, malsaine et  introduit ce qui sera sans doute le thème central de la série : la malédiction du Palladium qui va frapper Rome à travers bien des générations. Pour ajouter un peu de rythme, on assiste tout de même à quelques scènes de bataille épiques. En plus de nous faire revivre la fameuse histoire du cheval de Troie, ce tome introductif met également en valeur ce qui sera le quotidien de Rome : superstition, intrigue, trahisons et confrontations entre clans et familles.

Le dessin réaliste et sans fioriture de Régis Penet colle parfaitement à ce récit (semi) historique. Les décors semblent fidèles et les personnages vraisemblables. Toutefois son style parait souvent trop sage, hormis les scènes de bataille au dynamisme très épique. Heureusement la mise en couleur offre des teintes ternes et sombres qui nous plongent dans l’atmosphère malsaine de cette malédiction du Palladium.

En donnant droit de cité à la mythologie, Roma se différencie des habituels récits historiques. La malédiction, met bien en place son ton et son ambiance particulière au détriment du rythme de l’album. Reste à voir si les différents tomes qui suivront sauront se montrer plus rythmés et s’ils formeront un tout cohérent car les dessinateurs ne seront pas les mêmes d’un opus à l’autre.

Guillaume Wychowanok

Sans Pardon, de Yves H. et Hermann aux éditions Le Lombard : Booofff

sans_pardon_couv…Sans Pardon, de Yves H. et Hermann aux éditions Le Lombard : Booofff

 C’est avec son fils, Yves H ; au scénario qu’Hermann revient au western. Plus de 30 ans après avoir œuvré sur Comanche,  le dessinateur nous montre qu’il n’a pas son pareil pour croquer le Wyoming parcouru par des truands et autres shérifs. De son côté Yves H. signe un scénario aussi noir que faiblard.

 1876, dans le Wyoming, le shérif Masterson aidé de ses hommes, traque Buck Carter, un tueur sans pitié. Pour le retrouver, le shérif use de tous les moyens. En ce moment, il joue du couteau sur un homme attaché entre deux arbres pour qu’il donne la planque du fugitif. Lorsqu’on lui tranche l’oreille, l’homme lâche les informations : Buck Carter est allé retrouver sa femme et son fils au ranch Dagget.
Elizabeth espérait pouvoir élever son fils Jeb en toute quiétude, loin de son mari. Un hors-la-loi alcoolique et sanguin n’est pas le compagnon rêvé pour mener une vie de famille. Et voilà qu’il frappe à la porte et impose sa présence à sa femme et son fils. Peu de temps après, le shérif et ses hommes arrivent et déclenchent une fusillade avant de mettre le feu au ranch. Buck Carter parvient à prendre la tangente dans les bois, mais Elizabeth et Jeb sont aux mains du shérif. Masterson menace de tuer Elizabeth si le hors-la-loi ne se rend pas. L’ultimatum arrivé à son terme, Jeb voit sa mère exécutée par le shérif, dans la plus grande indifférence. Et ce n’est que le début des ennuis pour Jeb qui va vivre une captivité atroce avec la vengeance comme seul espoir.

Lorsqu’on ouvre Sans Pardon, on ne peut qu’être subjugué par le talent d’Hermann. Le dessin réaliste est détaillé et les panoramas sont de toute beauté. On (re)découvre les paysages à la fois réalistes et fantasmés du Wyoming dans des cases à la composition puissante. Les visages expressifs des personnages renforcent le réalisme : on partage la souffrance des victimes, on est saisi par la folie froide des bourreaux. Et que dire de cette magnifique mise en couleur directe qui donne un surplus d’âme aux planches ? Et bien tout simplement que cela ne suffit pas à rattraper un récit bien trop plat.
Le récit imaginé par Yves H. est loin d’être à la hauteur des fabuleux dessins de son père. Le récit commence sur les chapeaux de roue avec une scène de torture qui prend aux tripes, mais c’est un des rares moments où le récit s’avère prenant ou poignant. Les personnages sont traités superficiellement, ils paraissent n’avoir aucun passé et on en apprend finalement que très peu sur les motivations de chacun. Le sujet est la traque de Buck Carter et du coup tout le reste est passé sous silence. Ce qui aurait pu renforcer la tension de l’album ou lui donner un aspect symbolique, mais rien n’en est. L’absence de background participe à l’impression d’être face à un pastiche de western : les fusillades s’enchainent dans un déroulement implacable sans qu’on saisisse les enjeux de ces affrontements.
Les personnages sont caricaturaux à souhait avec ce shérif sans foi ni loi prêt à commettre les pires exactions, le mauvais père hors-la-loi sans cœur et sans valeur et le jeune meurtri rongé par son désir de vengeance. Ces trois là se traquent les uns les autres sans douter. On assiste alors à de nombreuses scènes qui mettent en avant la violence gratuite… comme s’il s’agissait de combler les manques d’un récit finalement bien creux. Si on ne passait pas autant de temps à admirer le travail d’Hermann, il faudrait au maximum 20 minutes pour lire cette maigre histoire.

Sans Pardon donne l’impression d’être bien vide pour un one shot. Après ces affrontements inexpliqué, ces fusillades sanglantes mais sans enjeux et ces personnages sans histoire, on referme l’album en pensant qu’on a assisté à un grand mais magnifique rien. Dommage, car le dessin d’Hermann nous plonge immédiatement dans ce Wyoming de western à la fois beau, sauvage et puissant.

Guillaume Wychowanok

Ulysse 1781 T1 : Le Cyclope 1/2, de Dorison et Herenguel aux éditions Delcourt

ulysse_1781_couv…Ulysse 1781 T1 : Le Cyclope 1/2, de Dorison et Herenguel aux éditions Delcourt

Le très prolifique Xavier Dorison s’associe à Eric Herenguel pour revisiter l’histoire d’Ulysse. L’antiquité grecque a laissé place aux États-Unis en pleine guerre d’indépendance. Un premier tome qui ravit nos pupilles mais qui manque de profondeur.

1781, Yorktown, alors que la guerre d’indépendance prend fin, la ville d’Annapolis expulse l’armée anglaise hors de ses murs. De son côté, le capitaine Ulysse McHendricks, qui s’est distingué lors de la bataille de Yorktown, récupère d’un match de boxe épique. Pendant que son ami médecin suture ses plaies, Mack, son fils, vient lui apporter de bien mauvaises nouvelles. Sa ville natale, New Itakee, qu’il n’a pas revue depuis 5 ans est tombée sous le joug des anglais. Les tuniques rouges prennent un malin plaisir à martyriser la population locale d’autant qu’ils tiennent un « otage » bien utile : Penn, l’épouse d’Ulysse. Le capitaine ne perd pas de temps pour rassembler son équipage et récupérer son navire, L’Acheron. Commence alors son voyage vers New Itakee…

Après s’être attaqué à L’Île au trésor avec Long John Silver, Xavier Dorison adapte très librement l’Odyssée d’Homer. On retrouve donc ce personnage principal parti à l’aventure en laissant derrière lui sa famille qui se décide à rentrer chez lui. Mais Ulysse a bien changé : c’est désormais un officier écossais assez premier degré qui navigue sur la terre ferme. De son ancêtre littéraire, il a gardé la soif d’aventure mais pas l’esprit rusé. McHendricks parait têtu et bas du front : pas de quoi en faire un héro charismatique. On assiste ainsi à de belles scènes d’actions qui manquent clairement de subtilité et de roublardise. Dorison garde donc la tonalité épique de L’Odysée, mais en écarte l’espièglerie. L’équipage subit des attaques, mais avec une mise en scène qui utilise le hors-champs à tout va, le lecteur reste dans le flou. Résultat : le récit se déroule, les scènes d’action se succèdent mais les surprises sont rares tout comme les révélations.
Un coup d’œil à la couverture d’Ulysse 1781 suffit pour voir sa parenté avec Long John Silver. Pourtant ce n’est pas Lauffray qui officie au dessins mais Herenguel, et son travail est tout aussi remarquable. Les scènes d’action sont d’une fluidité exceptionnelle, les personnages sont très expressifs, les cadrages très dynamiques (malgré un usage un peu excessif du hors-champ), les décors sont contemplatifs. Le travail d’orfèvre de Herenguel et la mise en couleur numérique réussie de Sébastien Lamirand nous permettent d’apprécier des planches de grande qualité. 

Ulysse 1781 est une petite déception scénaristique. On en attendait beaucoup de cette revisite de l’Odyssée par Dorison et le résultat final manque de profondeur. Hormis les quelques lignes de l’œuvre originelle qui parsèment l’album et la trame générale du récit. Reste une bd d’aventure divertissante, magnifiquement mise en image par le talentueux Herenguel.

Guillaume Wychowanok

THE CREEP, de Case et Arcudi, aux éditions aux éditions Urban comics : Bulle de Bronze

the_creep_couv…THE CREEP, de Case et Arcudi, aux éditions aux éditions Urban comics : Bulle de Bronze

John Arcudi et Jonathan Case nous emmènent au cœur d’une triste enquête. The Creep est un polar en quatre actes prenant et maîtrisé.

Deux mois après la mort de son meilleur ami, Curtis, un jeune adolescent se suicide à son tour. La police n’a pas approfondi l’enquête et, désespérée la mère de Curtis décide de prendre les devants. Elle envoie un courrier au détective Oxel Kärnhus, un amour de jeunesse à qui elle a brisé le cœur. Seulement en quelques années, le détective a bien changé. Atteint d’une maladie dégénérative, il a vu sa voix et son corps se transformer. Moqué par la plupart des gens, Oxel tire pourtant parti de son état : les personnes qu’il interroge, pris de peur ou de pitié, lui divulgue volontiers les informations qu’il recherche. Oxel accepte de mener l’enquête pour la mère de Curtis car si son physique a changé, son esprit reste le même : celui d’un homme hypersensible.

The Creep a tout du bon polar noir : un privé contacté par un ancien amour de jeunesse, une histoire de suicide qui cacherait une histoire plus sordide, une intrigue qui se dévoile progressivement… Mais John Arcudi ajoute une touche personnelle à cette recette classique en la personne d’Oxel. On a l’habitude des détectives torturés, mais cet homme dévisagé par la maladie et maladroit donne de la vie au récit. Forcément meurtri par sa condition, c’est la sensibilité et la subtilité que cache son allure de gorille qu’on découvre peu à peu. On voit alors l’enquête à travers le prisme de ce personnage empli d’humanité.
Les dessins épurés de Jonathan Case collent bien à l’atmosphère de ce récit. Les couleurs sont assez froides et les traits réalistes nous font vivre le quotidien froid et routinier de l’enquêteur. Comme pour amener une touche de chaleur, les flashbacks qui reviennent sur le parcours des adolescents qui se sont suicidés bénéficient de couleurs chatoyantes et d’un style plus doux. La mise en scène et les cadrages sont globalement très réussis et correspondent aux codes du genre. Seulement on regrette que Case ne se soit pas montré plus audacieux dans ses planches.

The Creep est un polar noir classique dans son intrigue comme dans sa structure. En revisitant la figure du détective privé, Arcudi parvient toutefois à livrer un récit prenant et humain. Jonathan Case offre un dessin qui sied tout à fait au polar, sans prendre trop de risque. Un comics qui séduira donc tous les amateurs de polar et autres férus d’enquêtes.

Guillaume Wychowanok

BRANE ZERO T1 : , de Mathieu Thonon aux éditions Akileos : Bulle de Bronze

brane_zero_couv…BRANE ZERO T1 : , de Mathieu Thonon aux éditions Akileos : Bulle de Bronze

Pour sa première publication dans le monde de la bande dessinée Mathieu Thonon nous propose un récit de science-fiction post-apocalyptique sur fond d’univers parallèles, le tout teinté de manga. Prévu en deux tomes, Brane Zero mêle originalité, dynamisme et modernité.

2054, un jeune homme filme l’exploit qu’il tente de réaliser : effectuer le premier voyage temporel de l’histoire pour retourner 8 ans plus tôt. En 2046, la terre n’est déjà plus qu’un vaste champ de ruines où des monstres bleus mènent la vie dure aux humains. Les Langoliers, comme on les appelle, engloutissent les couleurs et pétrifient toute forme de vie.
C’est dans ce contexte qu’un jeune garçon, Henri, et son grand père tentent de survivre. S’ils s’en sont assez bien sortis jusqu’à présent, c’était sans compter Egan et ses sbires. Ces derniers font un plan pour ces deux prisonniers : en faire des appâts à Langolier. Mais lorsqu’un de ces monstres bleus arrive, rien ne se passe comme prévu. Henri parvient à fuir, mais son grand-père est pétrifié. Le jeune garçon ne peut désormais compter que sur lui-même.

Les scénarios post apocalyptiques ont la côte ces derniers temps. Heureusement, Mathieu Thonon exploite un chemin peu exploré : celui des mondes parallèles. On suit ainsi les déboires d’Henri qui tente de survivre dans un monde post-apocalyptique, dans une histoire dynamique et riche en rebondissements. Les évènements s’enchainent à grande vitesse. Au fil des pages on collecte des bribes d’informations sur ce monde et ses enjeux : il serait questions de mondes parallèles qui influencent plus ou moins la réalité. Les principes physiques invoqués par les scientifiques dans l’album sont assez complexes et restent assez flous, ce qui peut gêner la compréhension de l’histoire. Mais c’est aussi ce qui fait le sel de cet album, puisqu’on se pose nombres de questions et on tente d’y répondre avec les quelques informations glanées au fil du récit.
Lorsqu’on regarde les planches on identifie instantanément la pâte graphique de ce premier tome. Les dessins sont typés mangas et rappellent furieusement Akira de l’illustre Otomo. Mais l’auteur-dessinateur parvient à revisiter cette influence avec style. On a ainsi droit à des Langoliers au design aussi original que coloré et des planches en noir et blanc parsemées de touches de couleur. Finalement, si l’influence d’Otomo est flagrante, le rendu est singulier et offre une partition graphique réussie (hormis quelques cases qui manquent de lisibilité et de finesse).

Brane Zero apporte un peu de fraîcheur dans le monde des bd de science fiction et des univers post-apocalyptique. Le récit est mené tambour battant dans univers visuel atypique bien que fortement influencé par Akira. Difficile toutefois de se faire un avis tranché tant les incertitudes sont nombreuses. De nombreuses questions sont en suspend et il faudra un tome 2 bien fourni pour y répondre avec clarté. Croisons les doigts pour que le deuxième tome ne déçoive pas nos attentes et que Brane Zero ne tombe pas dans les habituelles incohérences des récits de voyages spatio-temporels.

Guillaume Wychowanok

ASGARD, Intégrale T1 et T2, de Dorison et Meyer aux éditions Dargaud

asgard_couv…ASGARD, Intégrale T1 et T2, de Dorison et Meyer aux éditions Dargaud

Dargaud rassemble les deux tomes d’Asgard dans une intégrale agrémentée d’un joli cahier graphique. Embarquez avec Xavier Dorison et Ralph Meyer pour une pêche au Krökken dans les eaux du Northland.

40 années auparavant, la malédiction d’Asgard commençait. Né avec une seule jambe, ce skraëling (homme laid) est obligé de vivre à l’écart des autres vikings. Grâce aux enseignements de son père, il est devenu un des chasseurs les plus célèbres  du Northland et est désormais surnommé « Pied-de-fer ». Avec les attaques de Krökken essuyées par ses drakkars, le village de Dyflin hésite à faire appel à ce paria. Comme un signe du destin, le chasseur à la jambe de fer ramène la seule survivante d’une attaque de Krökken, une esclave affranchie du nom de Sieglind.
Les services du skraëling ont un prix et une fois assuré d’empocher 2000 talents pour la tête du monstre marin, le chasseur constitue son équipage. Quelques heures plus tard, les voilà sur un drakkar à la recherche du Krökken. Ils doivent faire vite s’ils veulent tuer le monstre avant le grand froid. Parmi l’équipage, il se murmure qu’il pourrait s’agir du Jörmundgand, le serpent-monde annonciateur de la fin du monde viking : le Ragnarök.

Dorison nous joue une variation sur le thème de Moby Dick  dans le froid des mers du Fjördland. Dès les premières planches de l’intégrale, le talent de l’auteur nous immerge dans l’univers viking, sa mythologie, sa culture et ses coutumes. On assiste à une belle entrée en matière avec un portrait du chasseur infirme aussi juste qu’impitoyable. On entre ensuite rapidement dans le vif du sujet, les scènes de chasse entrecoupées de courtes digressions qui étoffent le background de cette histoire. Seulement, difficile de couvrir en deux petits tomes un univers aussi riche et beaucoup de pistes esquissées restent sans suite. Le récit d’aventure est dépaysant, prenant et poignant. Dommage que la deuxième partie du récit nous place face à une situation tragique qui traine parfois en longueur. Cette attente débouche de plus sur une fin attendue qui laisse de nombreuses questions en suspend.
Grâce aux talents de dessinateur de Ralph Meyer, cette aventure en territoire viking reste toujours prenante. Les planches font la part belle au mouvement et la chasse au Krökken prend souvent des allures cinématographiques. Le froid est palpable dans chaque case et la mise en scène aérée permet de profiter au mieux des scènes d’actions et des magnifiques paysages du Fjördland.

Asgard est un récit d’aventure somme toute assez classique mais exploite bien l’univers viking et bénéficie d’une mise en scène aux petits oignons. Cette intégrale met en évidence la continuité entre les deux tomes tant elle se dévore d’une traite. Dommage que la deuxième partie du récit souffre de quelques longueurs et que l’histoire réserve si peu de surprises.

Guillaume Wychowanok