SAUVAGE, Biographie de Marie-Angélique Le Blanc. 1712-1775, de Morvan, Bévière et Hersent aux éditions Delcourt, 24,95€ : Bulle de Bronze

sauvage_couv…SAUVAGE, Biographie de Marie-Angélique Le Blanc. 1712-1775, de Morvan, Bévière et Hersent aux éditions Delcourt, 24,95€ : Bulle de Bronze

 Inspiré d’une histoire vraie, Sauvage, nous raconte l’histoire édifiante de Marie-Angélique Le Blanc, femme originaire d’une tribu canadienne, qui après avoir passé 10 ans dans la nature française va réapprendre à vivre en société. Un album touchant à la narration rondement menée qui nous interroge sur la notion de sauvagerie.

 Septembre 1731, forêt de Saint-Martin-aux-Champs dans la Marne. Quelques cavaliers découvrent une jeune sauvage et à ses pieds, le cadavre d’une jeune noire. Apeurée, la sauvage arrache le chapelet qui entoure le cou de la dépouille et prend la poudre d’escampette. Plus tard, affamée et assoiffée, elle se rapproche du village de Songy, attirée par un troupeau de moutons. Malheureusement, un chien veille au grain… elle devra attendre encore un peu pour se mettre quelque chose sous la dent, d’autant que les villageois du coin l’ont vue et qu’ils croient qu’elle est un démon. Une femme parvient finalement à capturer la sauvageonne avec une anguille en guise d’appât. Les habitants amènent la captive dans la demeure du Vicomte, lui font prendre un bain et découvrent que sous la crasse accumulée, se cachait une peau claire.
Face à ce constat, on essaye de donner un enseignement à cette fille. Mais si la sauvage apprend et s’adapte à une vitesse impressionnante, difficile de lui faire perdre ses habitudes « primitives ». La femme a besoin de viande crue, seule victuaille qu’elle parvient à digérer. Peu à peu, la réputation de la sauvage grandit. Le vicomte l’envoie alors à l’hospice de Châlons pour qu’elle reçoive un enseignement religieux. La femme se souvient de son nom Marie-Angélique, mais elle va mettre encore beaucoup de temps à reconstituer les souvenirs de son passé…

 La vie de Marie-Angélique Le Blanc est édifiante. Certes on connait d’autres histoires du même genre, notamment celle relatée par Truffaut dans L’enfant Sauvage, mais cette Marie-Angélique reste méconnue du grand public. Partie du Canada à l’âge de huit ans pour fuir l’esclavage, elle arrive à Marseille où elle est exploitée par de viles personnes. Elle s’enfuit alors et passe 10 années dans la nature avant d’être capturée à Songy. S’ensuit une longue réadaptation à la civilisation. L’histoire de Sauvage  s’inspire de cette histoire vraie et s’appuie sur le travail de recherche mené par Serge Aroles qui a publié en 2004, Marie-Angélique (Haut-Mississippi, 1712 – Paris, 1775) : Survie et résurrection d’une enfant perdue dix années en forêt.
Bien sûr les auteurs ont romancé cette histoire et comblé les trous. En parallèle de la réadaptation de Marie-Angélique, on assiste à sa quête pour reconstruire son passé. On découvre petit à petit les morceaux épars de sa mémoire qui expliquent comment elle en est arrivée à passer 10 ans en pleine nature. La narration se fait un peu sous la forme d’un puzzle, et cela force aussi le lecteur à se concentrer pour ne pas perdre le fil de ce récit long et complexe. Mais le résultat est touchant, édifiant. Fait de contraste ; l’album nous interroge sur les notions de nature, de société, de civilisation et de sauvagerie. On voit cette femme à la fois douce et violente, qui portée par la foi, perd peu à peu sa bestialité pour rejoindre un monde aristocratique. Si l’on sait que le tout est romancé, l’histoire reste plausible d’autant qu’elle s’appuie sur des fondations historiques solides.
Le dessin de Gaelle Hersent, qui réalise ici sa première bande dessinée, sert parfaitement ce récit fait de contrastes. Il suffit de jeter un coup d’œil à la couverture pour le voir : tout est question de mélange entre violence, bestialité, culture et douceur. Son trait très dynamique parait presque sauvage quand émane de ses couleurs directes une impression de douceur. Un parti pris graphique maitrisé qui bénéficie également de cadrages efficaces.

Sauvage est un album réussi qui s’appuie sur une histoire vraie, édifiante et loin d’être banale. Le récit est finement découpé, bien que l’aspect puzzle demande une bonne dose de concentration. Ce one shot romance une réalité historique avec sobriété et nous offre ainsi une lecture prenante, humaniste et touchante qui donne à réfléchir.

Guillaume Wychowanok

L’ARABE DU FUTUR, T1 : Une Jeunesse au Moyen-Orient (1978 – 1984), de Riad Sattouf aux éditions Allary, 20,90 €

arabe_du_futur_t1_couv…L’ARABE DU FUTUR, T1 : Une Jeunesse au Moyen-Orient (1978 – 1984), de Riad Sattouf aux éditions Alary, 20,90 €

Avec ce premier tome de L’Arabe du futur, Riad Sattouf nous fait vivre sa jeunesse partagée entre la Bretagne, la Syrie et la Libye. Né en France, le jeune enfant va découvrir une culture toute autre en Libye : lui que tout le monde chouchoutait en France va connaitre des relations plus dures. Un portrait drôle et sans retenu de ses parents qui manque toutefois de tendresse…

Fruit de l’union entre une Bretonne et un Syrien, Riad Sattouf voit le jour en 1978 à Paris. Alors qu’il a jusque là grandit dans un cocon avec pour seules agressions extérieures les compliments et papouilles des adultes, il part vivre en Libye dès l’âge de deux ans. En effet, son père vient d’être nommé professeur à Tripoli, une place de choix pour ce passionné de politique issu d’un milieu modeste qui ne jure que par le panarabisme. Là-bas, le père Sattouf va essayer de transmettre son idolâtrie des dictateurs arabes à son fils, car ils représentent la modernité du monde arabe. Riad ne voit alors que très peu le monde extérieur et passe le plus clair de son temps dans le foyer familial.
Puis en 1984, la famille déménage en Syrie, à Homs, terre natale du père Sattouf. Pour le jeune Riad, ce déménagement est synonyme de confrontation. Le jeune aux cheveux blonds se voit malmené par ses cousins qui le qualifient de « juif ». Il va être confronté à la violence, à l’insalubrité et à la bêtise de ceux qui l’entourent. Riad ne veut pas sortir du foyer mais son père insiste pour qu’il aille à l’école pour qu’il devienne un Arabe moderne et éduqué, un Arabe du futur.

Riad Sattouf, connu pour son humour efficace, nous retrace ses premières années ponctuées par des allers-retours entre la France et le Moyen-Orient. Une sorte de choc des cultures permanent. On suit donc le jeune Riad dans ses pérégrinations au fil d’une narration maîtrisée malgré quelques transitions brutales. La mise en scène assez classique de l’album nous offre une lecture assez fluide et agréable qui permet à l’auteur de nous faire partager son point de vue.
En effet, le point central de l’œuvre est le regard acerbe que Riad Sattouf porte sur son enfance et tout ce qui l’a traversée, en particuliers les personnes. Il y a bien sûr le père, à la personnalité enfantine qui se montre des plus irresponsables et développe une idéologie incohérente, qui jure par la modernité mais n’arrive pas à se défaire des traditions. Il y a également la mère effacée, qui suit son mari partout où il va mais qui n’hésite pas à critiquer son idéologie. Et il y a les personnages secondaires, qui paraissent tous ridicules, qui ont un comportement absurde. En fait tout le monde en prend pour son grade, les Libyens et Syriens semblent être dénués d’humanité, tous traversés qu’ils sont par une idéologie antisémite et bigote. Les bretons sont superstitieux et semblent vivre dans le siècle précédent, mais paraissent déjà plus épargnés. En fait, tous les personnages sont tournés en dérision, montrés dans ce qu’ils ont de plus ridicule… tous sauf un, le petit Riad qui navigue comme il peut avec sa naïveté au milieu de ce décors insalubre et abrutissant. Et c’est bien là où le bât blesse.
On comprend que le jeune Sattouf a très mal vécu ces moments et que les souvenirs sont douloureux. Ici, le regard n’est pas celui d’un enfant naïf, mais bien celui d’un adulte qui reconstruit son passé. S’il a certainement vécu ces moments, il a reconstruit ces souvenirs et certainement romancés, rien de plus normal dans une autobiographie. Ce qui dérange, c’est le regard cynique, acerbe et dénué de nuance qui en résulte, comme si l’auteur venait régler ses comptes avec ses parents. Les personnages paraissent très caricaturaux et la culture du Moyen-Orient est montrée sous ses pires aspects sans que cela serve une réflexion politique. L’album n’est pas inintéressant et on apprend à connaitre ces cultures, la différence entre chiisme et sunnisme par exemple.  Mais on rit finalement rarement, car le décalage créé mène plus souvent à l’effroi ou à l’indignation. En ressort une lecture efficace mais parcourue par un ton trop pessimiste et donneur de leçon. Si la critique caricaturale n’est pas nouvelle dans les œuvres de Riad Sattouf, ici le manque de nuance mène à un constat partisan qui laisse finalement peu de place à la réflexion et qui peut provoquer un certain malaise chez le lecteur.
Le dessin de Riad Sattouf sert bien cette histoire avec un trait tout en rondeur. Extrêmement lisibles, les planches sont tout en bichromie et la couleur dominante change selon le pays où l’on se trouve, histoire de nous signifier la rupture. Un dessin caricatural qui colle bien au récit et nous plonge dans l’univers de l’auteur.

Ce premier tome de L’Arabe du futur, qui a reçu le fauve d’or du festival d’Angoulême 2015, est une lecture drôle et prenante qui se lit d’une traite. Cependant, le regard très acerbe de l’auteur qui se cache derrière le regard d’un enfant naïf parait bien cynique et caricatural. Un ton un peu revanchard qui peut amener certains lecteurs à ressentir un malaise. Un point finalement assez peu soulevé sur cette œuvre qui semble faire l’unanimité alors qu’il y a matière à débat. Certes, l’album est maîtrisé mais il est certain qu’il n’est pas pour plaire à tout le monde. Mais au moins Sattouf a le mérite d’aller jusqu’au bout de son projet sans compromission, engageant son cœur comme son art dans le récit. On attend tout de même les prochains tomes… en espérant y trouver un peu plus de nuance et de tendresse.

Guillaume Wychowanok

JIM HAWKINS, T1 : Le testament de Flint, de Sébastien Vastra aux éditions Ankama, 14,90 €

jim_hawkins_couv…JIM HAWKINS, T1 : Le testament de Flint, de Sébastien Vastra aux éditions Ankama, 14,90 €

Pour sa première bande dessinée en solo, Sébastien Vastra nous propose une adaptation libre de L’île au trésor de Stevenson. Avec un récit plutôt fidèle à l’œuvre originale, Jim Hawkins se démarque par son parti pris graphique et ses personnages zoomorphiques. Une belle aventure en perspective qui met un peu de temps à se mettre en route.

Le jeune Jim Hawkins a un avenir tout tracé : commis de cuisine au sein de l’auberge familiale « L’Amiral Benbow ». Pourtant il rêve d’horizons plus vastes. Passionné par la piraterie, il lit tous les romans qui mettent en scènes ces forbans qui partent à l’aventure au gré de leurs envies. Mais il manque à ce jeune lion de 15 années le déclencheur qui lui fera quitter le foyer familial, d’autant qu’il ne compte pas abandonner son père mourant…
C’est alors que débarque Bill Bones, un vieux morse qui a une défense cassée et qui demande une chambre au sein de l’auberge. Alors qu’il siffle son verre de rhum, Bill demande à Jim de le prévenir s’il aperçoit un pirate à la jambe de bois. Le morse qui se fait appeler Capitaine narre ses histoires à qui veut bien les entendre au sein de l’auberge, mais ne dévoile pas tous ses secrets… Obsédé par le pirate unijambiste, il scrute l’horizon de sa longue vue. Dans sa chambre, le morse garde un coffre dont le contenu pourrait bien susciter des convoitises…

 Sébastien Vastra s’attaque à un monument du roman d’aventure : L’ïle au trésor de Stevenson. Il est loin d’être le premier à en proposer une adaptation mais fait preuve d’originalité en choisissant des personnages zoomorphiques à la Blacksad. Ce choix mis à part, la version de Vastra paraît très fidèle à l’aventure originale, bien qu’il s’agisse d’une adaptation libre. Ce premier tome se focalise sur Jim Hawkins qui nous narre cette histoire et ses états d’âme à la première personne. Un choix qui nous immerge dans la psychologie du personnage grâce à une prose maîtrisée et parfois poétique. Mais ce narrateur est bavard, parfois trop, retardant la plongée dans l’aventure. D’autant que le jeune Jim ne laisse pas beaucoup de place aux personnages secondaires pour s’exprimer. Cela donne une impression de longueur à un récit qui est pourtant bien découpé. Les quelques changements par rapport à l’œuvre originale donnent toutefois du rythme à l’intrigue. Sébastien Vastra s’y connait en bd et sait raconter une histoire, cela se voit, et la lecture est agréable grâce à sa prose maîtrisée. Mais globalement, cet album ne prend pas vraiment de risque en suivant assez fidèlement le déroulé de l’œuvre de Stevenson. En revanche, sa partition graphique est remarquable.
Dès le premier coup d’œil, on ne peut que constater la parenté avec Juanjo Guarnido et son Blacksad. Mais on s’aperçoit rapidement que Vastra ne livre pas une simple copie de style. Car l’auteur/dessinateur a un style bien à lui avec son trait détaillé et énergique et une mise en scène créative. Ses personnages sont expressifs à souhait. On voit immédiatement en Jim Hawkins un personnage rêveur et encore un peu naïf sous ses traits de lionceaux. Mais ne vous fiez pas à ce seul personnage, car on a droit à des personnages au physique beaucoup moins engageant, avec des gueules cassées qui transpirent la fourberie, Kong John Silver en tête. Les décors sont tout aussi réussis tout comme la mise en scène créative. A lui seul, le dessin suffit à installer l’ambiance de plus en plus sombre de ce premier tome, notamment grâce à ses couleurs un peu délavées qui ne laissent que peu de place aux teintes chatoyantes. Visuellement, ce premier tome de Jim Hawkins approche la perfection, bien que la mise en couleur paraisse gommer les détails du dessin avec ses teintes sombres.

Jim Hawkins est  une adaptation très sage de l’œuvre de Stevenson. Agréable, le récit manque un peu de sel pour nous transporter vraiment quand la narration à la prose châtiée se révèle un peu trop introspective. En revanche, le pari de transposer cette histoire dans un univers animalier est relevé haut la main. Le testament de Flint est donc une lecture plaisante et magnifiquement illustrée qui connait des débuts un peu laborieux. Si les 3 prochains tomes prévus se révèlent plus surprenants, on sera alors en présence d’une excellente série d’aventure.

Guillaume Wychowanok

MEDEE T2 : Le Couteau dans la plaie, de Le Callet et Peña aux éditions Casterman 15€

medee_t2_couv…MEDEE T2 : Le Couteau dans la plaie, de Le Callet et Peña aux éditions Casterman, 15 €

Après un premier tome qui nous montrait Médée pendant sa « tendre » enfance, Le Couteau dans la plaie nous dévoile sa vie de jeune femme. Après avoir aidé ses neveux à s’enfuir, voilà que Médée les aide à dérober la toison d’or, jalousement gardée par Aetes, son père. Entre trahison et libération Médée accomplit peu à peu son destin tragique. 

Au loin, un navire approche des terres de Colchide… . Quelle n’est pas la surprise, lorsque les habitants apprennent que les navigateurs ne sont autres que les 4 neveux de Médée accompagnés des Argonautes et de leur cher, Jason d’Iolchos. Le roi les avait laissés partit en pensant les abandonner à une mort certaine et voici qu’ils reviennent à bord de leur navire avec une requête, et pas des moindres. Jason demande au roi de lui donner la toison d’or. L’occasion pour Aetes de préparer un plan menant ses « adversaires » à une mort certaine. Si Jason parvient à apprivoiser un des taureaux qui gardent la toison d’or, alors il pourra se saisir de la toison sinon lui et son équipage seront tous exécutés. Mais ces nouveaux arrivants ne sont pas dupes et savent que quoi qu’il arrive, le roi fera tout pour les tuer. C’est pour cela qu’ils ont caché leur bateau en arrivant. Mais encore faut-il s’emparer de la toison d’or. Heureusement pour Jason, Médée a été subjuguée par sa beauté, dès le premier regard. Elle qui ne désire rien d’autre que de quitter la Colchide se propose d’aider Jason dans sa quête mais pose une condition : Jason doit l’épouser.

Avec le premier tome, on a appris à connaître Médée, on l’a vue enfant partagée entre l’amour de son père et celui de son oncle et de ses neveux. Une enfance inédite qui étoffait bien la figure de Médée surtout connue pour son histoire tragique et meurtrière. Le couteau dans la plaie se concentre sur la fin de son adolescence et sur les événements qui ont fait basculer son destin. Elle qui connaît désormais l’ampleur de la folie de son père et qui est devenue magicienne selon ses désirs, recherche à s’émanciper. En trahissant son père pour suivre le chemin de Jason, elle ne fait pourtant que changer d’enfer. Car pour les Argonautes Médée n’est rien d’autre qu’une magicienne barbare et Jason n’accepte de l’épouser que pour s’accaparer la toison…
On continue donc la revisite du mythe de Médée mais cette fois-ci les événements sont déjà connus des amateurs de mythologie. Cet opus s’avère plus rythmé et fait avancer l’intrigue en plaçant les jalons annonciateurs du destin tragique de Médée. On la voit courir de plein gré dans le piège qui se referme sur elle. Loin d’être passive, la magicienne prend son avenir en main, menant Jason à la toison d’or sans que celui ci ne coure de grands périls. Comme dans le mythe originel on voit la fourberie des hommes, leurs faux-semblants, leur désir de paraître plus que ce qu’ils sont. Bref leurs faiblesses. Et c’est là que le scénario de ce deuxième tome pêche un peu. Sans doute pour donner une image féministe ou du moins pour réhabiliter la magicienne, les auteurs ont quelque peu adapté les événements de l’histoire originelle (ici situés à la fin de ce deuxième tome). Médée perd d’ailleurs en capacité d’action, puisqu’elle subit les exactions des Argonautes plutôt que de les commettre. On a alors l’impression que Médée est dédouanée de ses méfaits, quelle n’est pas la femme forte qu’elle est censée être, mais une femme fragile et sensée, piégée malgré elle au milieu d’atrocités. Elle devrait pourtant avoir franchi une étape sur le chemin  de la vengeance et de la cruauté. Étrange sensation qui donne une version assez manichéenne du mythe pourtant pas dénué de sens et de symbolisme psychologique. Cependant, cela ne gâche pas le plaisir de lecture, qui est toujours au rendez-vous, notamment grâce à son ambiance dépaysante. Et puisqu’il s’agit de revisiter la figure de Médée ces changements sont justifiés, bien qu’elle paraisse moins forte.
On retrouve Nancy Peña au dessin avec son style bien singulier et son trait fin et détaillé qui magnifie décors et personnages. Ses planches nous emmènent en pleine antiquité grecque grâce à des motifs antiques et de magnifiques drapés. Le dessin s’assombrit progressivement, mimant le tragique de la situation et le piège qui se referme sur la jeune magicienne. Les intérieurs de Colchide sont toujours plus noirs quand l’horizon est toujours plus lumineux. On remercie alors la mise en couleur de Céline Badaroux Denizon et de Sophie Dumas qui installe particulièrement bien l’atmosphère tragique.

Avec un premier tome qui nous plaçait face à l’enfance de Médée, la série nous montrait une facette inconnue de la magicienne au destin tragique, étoffant ainsi sa personnalité et sa psychologie. Dans ce deuxième tome on retrouve les prémices du mythe originel. On perd en découverte du personnage mais on avance dans l’intrigue au fil de planches toujours aussi belles et judicieusement colorées. Ce deuxième tome est une lecture plaisante, un peu en deçà de nos attentes, mais qui parvient à nous montrer efficacement le dilemme de Médée. En revanche les changements que l’on constate à la fin de l’album par rapport au mythe original inquiètent et on espère qu’il ne s’agit pas d’en faire une victime plutôt qu’une actrice des événements.

Guillaume Wychowanok

SILAS COREY, T3 : Le Testament Zarkoff 1/2, de Nury et Alary aux éditions Glénat, 14,95 €

silas_corey_t3_couv…SILAS COREY, T3 : Le Testament Zarkoff 1/2, de Nury et Alary aux éditions Glénat, 14,95 €

Voici venir le deuxième cycle de Silas Corey ! Ce sont toujours Fabien Nury et Pierre Alary qui sont aux commandes de la série. Après un premier cycle très apprécié, on attendait la suite des aventures de Silas Corey de pied ferme. Un troisième opus qui s’inscrit dans la droite lignée de ses prédécesseurs et manque du coup un peu de fraîcheur…

 Paris, 11 novembre 1918. La France entière fête la fin de la guerre qui a vu mourir des centaines de milliers de français. Au milieu de la foule en liesse, un homme se fait poignarder. Pendant ce temps, Silas siffle des verres entre deux bouffées d’opium dans un bouge. Nam, son assistant vient alors l’alerter : l’homme poignardé pendant la célébration était Albert Percochet, un détective privé, et il est mort dans la chambre d’hôtel de Silas.
Alors qu’il cherche à comprendre pourquoi Percochet est mort, Corey apprend qu’il travaillait pour madame Zarkoff, qui vit dans son manoir en Suisse depuis le dénouement de l’affaire Aquila. Celle qui régnait sur le trafic d’armes en Europe est mourante. De quoi ameuter les actionnaires de l’entreprise qui espèrent récupérer l’empire Zarkoff. Seulement Madame Zarkoff leur annonce une nouvelle qui va les décevoir quelque peu : elle a un héritier ! Elle charge Silas Corey de le retrouver, mais les actionnaires ne vont pas manquer de lui compliquer la tâche.

Après deux tomes qui ont séduit le public et la presse voici que le troisième tome pointe le bout de son nez, synonyme de nouveau cycle. Il  faut dire que Silas Corey apportait un peu de fraicheur dans la bd d’espionnage avec son héros fourbe et rusé qui n’hésite pas à jouer les agents triples, histoire de multiplier ses revenus. Une sorte de James Bond à la française avec le contexte historique en plus. Dans le testament de Zarkoff, on voit d’abord un Silas Corey morne qui ne tarde pas à reprendre du poil de la bête. On le retrouve alors dans toutes ses contradictions et ses nuances. Le récit est dynamique et bien construit et on entre assez vite dans cette histoire où l’héritage de Madame Zarkoff est au cœur des préoccupations. C’est que dans cette période d’après-guerre où chaque pays doit se reconstruire, il est important d’attirer un des plus grands vendeurs d’armes d’Europe…
Une nouvelle fois, Fabien Nury se sert d’un contexte historique réel pour écrire son histoire. Une nouvelle fois, il le fait bien, avec un récit ciselé et très bien construit qui se joue à un rythme effréné. Mais pourtant, on ne retrouve pas le plaisir du premier cycle. D’une part parce qu’on connait désormais la recette et ce héros nuancé qui est aussi attachant qu’exaspérant : on perd donc en fraicheur. Mais aussi parce que les enjeux de la mission de Silas Corey paraissent de moindre envergure. Il ne s’agit plus d’éviter de perdre la guerre mais de s’assurer la prospérité économique française… forcément, on perd en tension et en intensité.
Le dessin semi-réaliste de Pierre Alary est toujours aussi plaisant. Ses personnages (principaux) ont une véritable identité visuelle, les décors sont splendides, en particulier les paysages parisiens. La mise en scène est aussi réussie avec des scènes d’action tout en mouvement et en tension. Mais là aussi, on a l’impression que les planches sont moins fraîches… On trouve ainsi des planches qui manquent de finition et on pense notamment à la planche 31 (page 33) où la jolie Marthe semble se  métamorphoser en une étrange créature… Des défauts qui dérangent un peu, d’autant plus qu’ils ternissent une belle composition graphique.

Silas Corey semble avoir un petit coup de mou avec ce premier tome du Testament de Zarkoff. On retrouve bien la patte de Nury au scénario et celle d’Alary au crayon, mais le tout a perdu un peu en fraîcheur et en intensité. Pour ceux qui ont apprécié le premier cycle des aventures de Silas Corey, ce troisième tome reste une lecture prenante et rythmée.

Guillaume Wychowanok

UNDERTAKER, T1 : Le Mangeur d’or, de Dorison et Meyer aux éditions Dargaud, 13,99 € : bulle d’argent

undertaker_couv…UNDERTAKER, T1 : Le Mangeur d’or, de Dorison et Meyer aux éditions Dargaud, 13,99 € : bulle d’argent

 Après avoir transposé vers les terres vikings l’histoire de Mobydick dans Asgard, Ralph Meyer et  Xavier Dorison s’attaquent au Far West avec Undertaker. On y suit un croque-mort des plus habiles et mystérieux. Un stickers indique sur la couverture : « Le plus grand western depuis Blueberry »… verdict ?

Jonas Crow est un croque-mort qui sillonne les routes du Grand Ouest accompagné de son vautour, Jed, à bord de son corbillard. Il se rend à Anoki City où il a trouvé une dépouille à inhumer et pas n’importe laquelle : celle de Joe Cusco, l’ancien mineur devenu millionnaire. Mais ce job est moins ordinaire qu’il n’y parait. D’abord, parce que Cusco est encore en vie et qu’il a prévu de mettre fin à ses jours après avoir indiqué ses dernières volontés au croque-mort. Ensuite, parce que le millionnaire a décidé d’être enterré auprès du filon qui lui a permis de devenir riche. Pour ce faire, Jonas sera accompagné de Rose, la gouvernante loyale et bigote du futur défunt. Mais le vrai problème est que le riche mineur a décidé d’emporter sa fortune dans sa tombe en avalant l’intégralité de son or. Et ce qui devait rester un secret éternel ne tarde pas à faire grand bruit !
Apprenant le secret de la mort de Cusco, les mineurs se révoltent. Eux qui se sont usés dans ses mines pour des peccadilles n’acceptent pas vraiment de voir une petite fortune leur passer sous le nez. Dans ces conditions, difficile pour Jonas Crow d’aller enterrer le cadavre du millionnaire. Mais le croque-mort a plus de ressources qu’il n’y parait tout comme Rose et Mme Lin, la cuisinière chinoise qui les accompagne.

N’y allons pas par 4 chemins : ce premier tome d’Undertaker est une entrée en matière des plus réussies. Bien que présomptueux, le stickers de la couverture n’est pas immérité. Comme Blueberry, son illustre prédécesseur, Undertaker, ne se débarrasse pas des poncifs du Far West. On retrouve le shérif qui a sa propre vision de la justice, la soif d’or généralisée, les servants qui n’attendent que le bon moment pour retourner leur veste, les faux semblants, les répliques sèches et cinglantes… Bref, les habituels visages et situations des westerns. Mais Xavier Dorison ne cède pas à la facilité et n’oublie pas de donner sa propre vision du western. Ici, le scénario est haletant, on va de rebondissement en rebondissement et on oublie les plans statiques des vieux westerns. Les scènes d’actions sont bien amenées et les dialogues sont empreints d’un humour corrosif. Car quand on suit un croque-mort, il faut s’attendre à des répliques grinçantes et parfois sordides.
Comme souvent, ce sont les personnages qui donnent de l’intérêt à une bd d’aventure. Et ici la palette des personnages est des plus colorées. Certes, on croise l’habituel shérif sans foi ni loi et quelques autres figures déjà croisées mais on a droit aussi à des personnages plus originaux. Il en va ainsi de notre croque-mort qui n’hésite pas à prononcer quelques mots grinçants et à jouer de la gâchette… on est loin de l’image du fossoyeur habituel. Il y a aussi Cusco, ce self-made man, qui ne veut pas que ce qu’il a gagné puisse profiter à d’autres. Sans parler de Rose qui derrière ses apparences de puritaine cache une vérité plus complexe… Tout comme l’intrigue, la personnalité des personnages se complexifie et s’étoffe au fil des pages. Et comme des joueurs de poker, chaque protagoniste cache bien son jeu, histoire de ne pas se coucher trop tôt. Rythmé, prenant, drôle et doté de personnages bien construits, le récit d’Undertaker est une réussite, malgré un début peut-être un tantinet longuet…
Les planches signées par Meyer, nous plonge instantanément dans le Far West. Si les personnages sont charismatiques, c’est en grande partie grâce à son trait réaliste qui leur donne vie. Lors des scènes d’actions on les croirait bouger devant nos yeux et leurs visages sont expressifs sans tomber dans l’exagération. Les décors sont toutefois un ton en dessous, mais restent de grande qualité, notamment grâce à la mise en couleur réussie. Mais la copie de Ralph Meyer n’est pas parfaite non plus, et certains écueils n’échapperont pas aux lecteurs  aguerris : on peut ainsi voir, un plan en plongé que la topographie des lieux rend normalement impossible et, quelques planches plus loin, des proportions étranges dans un escalier où des nains semblent côtoyer un géant… Si ces détails peuvent un peu gêner la lecture, force est de constater que le dessin de Ralph Meyer est globalement maîtrisé.

Undertaker s’approprie les classiques du western pour les accommoder à sa propre sauce. On a droit à un récit dynamique et prenant qui ne sombre pas dans la facilité et met un peu de côté la violence crue et gratuite qui fleurit dans nombre de bd de western. Le trait de Meyer installe particulièrement bien l’ambiance de la série malgré deux ou trois maladresses. On attend la suite pour vérifier qu’Undertaker est le plus grand western depuis Blueberry… mais en tout cas c’est un western original et réussi !

Guillaume Wychowanok

LES 3 FRUITS, de Zidrou et Oriol aux éditions Dargaud, 16,45€ : Bulle de Bronze

3-fruits-couv…LES 3 FRUITS, de Zidrou et Oriol aux éditions Dargaud, 16,45€ : Bulle de Bronze

Après le très remarqué La Peau de l’ours, Zidrou et Oriol se réunissent pour Les 3 fruits, un conte sombre et cruel. Les auteurs traitent du sujet de la mort dans un récit symbolique illustré par des cases puissantes et oniriques.

Un roi voit sa fin arriver après 40 années de règne. Il est un époux comblé par sa magnifique femme avec qui il a eu quatre enfants, une fille et trois garçons. Une vie bien remplie et beaucoup de choses à perdre… de quoi lui faire redouter la mort plus que toute autre chose. Il va tout faire pour trouver un moyen de repousser l’ultime échéance. Il convoque tous ceux qui pourraient l’aider dans sa quête d’immortalité : son fou et les plus brillants savants du royaume. Tous lui font comprendre que son objectif est impossible à atteindre, tous agacèrent le roi par leur incompétence et tous y perdirent la tête.
Un étrange mage vient alors voir le roi et affirme connaitre le secret de la vie éternel. Mais le prix à payer est des plus élevés : manger la chair du plus brave de ses fils. Le souverain prêt à tout accepte ce pacte, mais encore faut-il savoir lequel de ses fils est le plus brave…

Avec La peau de l’Ours, Oriol et Zidrou offraient une immersion dans le milieu de la mafia sicilienne dans un récit puissant et émouvant. On change d’horizon avec Les 3 fruits et son univers de conte médiéval, mais on garde la puissance du récit. Zidrou reprend ici nombres des éléments classiques du conte : un monde médiéval baigné de magie et de créatures fantastiques, le souverain aimé de son peuple, des princes hardis, des quêtes héroïques et une atmosphère sombre et onirique. Mais il réutilise ces éléments à son compte en y ajoutant des touches de modernité tels que les personnages féminins forts. La narration emprunte aux contes leur rythme répétitif (ici ternaire) qui imprime ses formules dans nos têtes comme une ballade inéluctable. Une lecture rythmée qui réserve de nombreuses surprises mais ne se perd jamais dans les fioritures. Comme dans les vieux contes, on va à l’essentiel, dans un récit puissant et symbolique, où la cruauté et les vices sont montrés sans détours. Les 3 fruits parvient à s’inscrire dans la tradition des contes en y imprimant une signature moderne. Les amateurs du genre seront donc comblés, mais ce one shot ne convaincra pas les adeptes de récits plus terres à terres, moins manichéens et moins monolithiques. Le final sous forme de l’habituel deus ex machina le confirme.
Le dessin d’Oriol, en parfaite adéquation avec le récit et son atmosphère, fait des merveilles. Ses cases sont puissantes, la pénombre y domine et ne laisse que peu de place à quelques lueurs étouffées. Le trait est nerveux et joue de l’impression de flou pour installer une ambiance vaporeuse. Les couleurs sombres bénéficient de nombreux effets de matière, donnant l’impression d’être face à des toiles expressionnistes. Les planches exhalent un parfum de tourment, de puissance et d’étrangeté. Une composition graphique très réussie qui sert parfaitement le récit. Les adeptes de réalisme et de dessins détaillés et très lisibles pourront être décontenancés par cet aspect visuel original et très stylisé.

Avec Les 3 fruits, Zidrou et Oriol livrent un conte aussi beau qu’inquiétant. Récit et dessins se servent mutuellement pour nous plonger dans l’univers singulier du one shot, qui apporte au conte traditionnel une touche de modernité et de féminité. Sa narration très classique ravira les habitués du genre mais ne suffira peut-être pas à séduire ses réfractaires.

Guillaume Wychowanok

TRAHIE T1, de Runberg et Urgell aux éditions Dargaud, 14,99 €

trahie_couv…TRAHIE T1, de Runberg et Urgell aux éditions Dargaud, 14,99 €

Après Millenium,  Sylvain Runberg adapte un nouveau thriller psychologique suédois : Trahie, de Karin Alvtegen. En résulte un diptyque tout en tension sur les thèmes de l’adultère et des enfants pris à partis au milieu des querelles parentales. Un premier tome prenant et anxiogène qui demande au lecteur une bonne dose de concentration.

 Lorsqu’Eva apprend que son mari Henrik est lassé de leur relation, son sang bouillonne. Elle voudrait savoir depuis quand Henrik est dans cet état d’esprit, s’il a une relation extraconjugale, comprendre comment ils en sont arrivés là. Sa volonté de savoir se cogne au aux mensonges lapidaires de son mari. La jeune femme part alors se réfugier auprès de leur fils, Axel, là où elle peut encore cultiver les faux-semblants et faire croire à un avenir sans faux pas.
Un peu plus tard, dans un hôpital de la ville, le jeune Jonas veille sur Anna, la femme qu’il aime. Celle-ci est plongée dans le coma, et Jonas espère pouvoir repasser du temps avec elle sur « leur ponton », quand elle sera guérie. Le personnel de la clinique s’inquiète de voir un jeune homme passer autant de temps auprès de la comateuse. Mais Anna est une des rares choses à laquelle Jonas se raccroche, lui qui a vécu une enfance traumatisante.
Alors qu’Eva et Jonas n’ont rien en commun, ils vont finir par se croiser…

 Les suédois savent construire des thrillers psychologiques et anxiogènes, Trahie en est un exemple parfait. Le récit y est dénué d’action ou d’aventure et pourtant l’effroi y est palpable. Dans l’adaptation du roman de Karin Alvtegen par Sylvain Runberg, on retrouve bien l’atmosphère oppressante et froide qui fait le sel du genre. On part de situations dures mais assez banales pour en découvrir toutes les conséquences qu’elles peuvent avoir. Ainsi, on suit Eva, qui comprend peu à peu que son mari la trompe et qui entretient un désir de vengeance en cherchant comment rendre la monnaie de sa pièce à son mari. Parallèlement, on voit Jonas à travers deux époques. Enfant, il a vu son père pratiquer l’adultère au quotidien et s’est ensuite retrouvé au milieu des disputes parentales pour finir par être détesté par sa mère. Aujourd’hui, il a dû apprendre à vivre seul et isolé, condamné à chercher l’amour d’une mère à travers une figure féminine. Les personnages sont bien écrits, plausibles, avec une attention particulière portée à leur personnalité psychologique. On apprend à les comprendre au fil des pages, on découvre leurs obsessions, leurs projets dans une montée en puissance qui fait battre le palpitant jusqu’à un final tout en tension. Mais si le récit est bien construit, sa complexité demande de la concentration, surtout que visuellement, l’album nous plonge un peu dans le flou.
Lorsqu’on ouvre Trahie, le trait de Joan Urgell est plaisant et colle bien à l’atmosphère de l’intrigue. Les planches sont froides, comme envahies de tensions et de non-dits et les personnages et décors paraissent réalistes. Pour différencier les trois histoires, le dessinateur a même créé trois ambiances graphiques, pour bien les distinguer. Pourtant, cela ne suffit pas. Les personnages semblent si visuellement similaires qu’on a du mal à les différencier. On est alors dans le flou, forcé de revenir en arrière pour bien cerner la situation, ce qui n’est jamais bon signe dans une bande dessinée. Dommage donc que le trait maîtrisé d’Urgell, n’aide pas à la compréhension d’une œuvre à la structure narrative assez complexe.

Trahie est un thriller psychologique qui prend au trippe et parvient à faire monter la tension grâce à sa structure bien ficelée. Dommage que le dessin nuise à la compréhension de ce premier tome et nous empêche de rentrer vraiment dans l’intrigue. Malgré cela, l’album devrait plaire aux amateurs de thrillers psychologiques où le malaise s’installe sans une goutte de sang.

Guillaume Wychowanok

TIN LIZZIE, T1 : La Belle de Ponchatowla, de Monfery et Chaffoin, aux éditions Paquet, 13,50 € : Bulle de Bronze

TIN_LIZZY_mep_couv.indd…TIN LIZZIE, T1 : La Belle de Ponchatowla, de Monfery et Chaffoin, aux éditions Paquet, 13,50 € : Bulle de Bronze

Tin Lizzie nous emmène en 1908, lorsque grâce à la Ford T, l’automobile se démocratise relativement. L’arrivée de cette voiture dans la ville reculée de Ponchatowla est synonyme de liberté et de découverte. Ce premier tome offre une lecture sympathique quoiqu’un peu rapide et enchante par ses jolies planches.

Jake Lebey, Newyorkais de 65 ans, vient d’apprendre la mort de son vieil ami Rhod Fitzpatrick. Il repense aux moments passés à ses côté et plus particulièrement à cet été de 1908, à Ponchatowla dans le Mississippi.
Jake est alors un jeune enfant qui habite chez son grand-père, le Colonel Lebey, un riche planteur de la région. Celui-ci a acheté une Ford T rutilante de quoi faire pâlir d’envie les habitants du coin. Mais le Colonel ne compte pas vraiment frimer à bord de l’engin : il demande à son régisseur, Rhod, de modifier la voiture pour en faire un tracteur… une idée qui relève de l’hérésie selon ce dernier.
Mais pas le temps de tergiverser. Comme chaque année, le Colonel doit se rendre à la foire de Saint-Rochelle. Rhod va alors profiter de l’absence de son patron pour profiter de la Ford qu’il rebaptise « Tin Lizzie ». Il apprend à Jake à conduire non sans se faire une petite frayeur. Mettant totalement de côté la mission que lui a confiée le Colonel, il propose à l’enfant « d’emprunter » la voiture pour aller faire une virée à New Bay, la grande ville de l’état du Mississippi. Jake hésite, mais son désir de liberté l’emporte. Les voilà partis pour New Bay, dans un voyage qu’ils ne sont pas prêts d’oublier.

Tin Lizzie revient donc sur l’époque où les automobiles commençaient à fleurir aux U.S.A, redéfinissant par là même la perception qu’avaient les gens de l’espace. Avec la voiture, de nouveaux horizons se dévoilaient et une impression de liberté et d’aventure bourgeonnait. Les anciens ne voyaient alors pas vraiment que le monde qu’ils connaissaient allait vite être bouleversé. Mais qu’importe, avec La Belle de Ponchatowla, le lecteur est aux côtés de la jeunesse. Et le moins que l’on puisse dire c’est que les jeunes hommes que l’ont suit sont fougueux et pleins de ressources. Il y a le jeune Jake qui désire s’éloigner des plantations de Ponchatowla mais qui ne voudrait pas froisser son grand-père. Il y a aussi Rhod, ce régisseur qui rêve de reconquérir un amour de jeunesse qu’il a laissé partir, non sans regrets. Puis, il y a Louis, cet afro-américain aux airs de Dandy porté sur le poker. Des personnages pleins d’humanités, pour lesquels on a rapidement de la sympathie et qui nous font sourire pendant tout le voyage. Oh, et bien sûr, il y a Tin Lizzie, sans laquelle leur périple n’aurait pas été possible. Le récit s’articule principalement autour de ces protagonistes, de leurs échanges plein d’humour, de leurs bourdes, de leurs fourberies. Une histoire pleine de bonne humeur vue à travers le prisme de l’enfance, quand Jake découvre un monde qu’il a toujours rêvé de parcourir. Dommage toutefois que cette lecture naïve soit si rapide et n’offre pas un peu plus de contenu. On aurait aimé profiter de cette atmosphère un peu plus longtemps.
Le dessin colle parfaitement à l’ambiance du récit. On a des personnages aux facies caricaturaux qui parcourent les jolis paysages de la Louisiane dans une atmosphère de dessins animé. Monféry a un trait léger et surtout un grand sens du mouvement. Associés à des cadrages bien choisis, les dessins semblent bouger face à nos yeux et donnent l’impression d’être face à un bon vieux cartoon. A cela s’ajoutent les couleurs pastelles de Julie Weber qui donnent aux planches une atmosphère douce et guillerette.

Ce premier tome de Tin Lizzie nous envoie faire une virée en Ford T à l’époque où cela n’avait vraiment rien de banal. Une aventure sympathique et bourrée de bonne humeur qui plaira à toute la famille. Les plus regardants et les plus âgés pourront toutefois regretter le manque de profondeur de l’album et sa rapidité de lecture. On attend tout de même avec impatience le deuxième et dernier tome pour continuer ce rallye du sourire.

Guillaume Wychowanok

BUFFALO RUNNER, de Tiburce Oger aux éditions Rue de Sèvres, 17€ : Bulle de Bronze

buffalo_runner_couv…BUFFALO RUNNER, de Tiburce Oger aux éditions Rue de Sèvres, 17€ : Bulle de Bronze

Avec Buffalo Runner, Tiburce Oger donne sa version du western crépusculaire mais aussi de l’histoire de la conquête de l’Ouest. On y suit Ed Fisher, un homme qui n’a vécu que de sa gâchette, et qui raconte sa vie faite de pertes et de sang à une fille qu’il a sauvée des mains des indiens.

Henri Ducharme et ses deux enfants, Andrew et Mary, ont quitté la Nouvelle-Orléans pour s’établir en Californie à la recherche de meilleurs lendemains. Mais lorsque les voyageurs se font attaquer par une bande d’indiens, leur rêve d’Eldorado prend fin. Edmund Fisher, un vieux cowboy qui passait par là, n’hésite pas à leur porter secours et arrive juste à temps pour sauver Mary. La jeune fille est bouleversée par la mort de ses proches et les violences qu’elle a subies.
Mais le temps n’est pas encore au réconfort : les bandits ont sans doute quelques collègues qui les attendent plus loin. Le vieux propose alors à Mary de se réfugier dans le repaire désormais vide des bandits. Là, ils vont se préparer pour faire face aux indiens qui ne manqueront pas de les attaquer au petit matin. Et pour ne pas être surpris, pas question de s’endormir. Pour faire passer le temps, Ed commence à retracer sa vie et l’homme a vécu de nombreux épisodes de la conquête de l’Ouest…

Comme tout bon western, Buffalo Runner est construit autour d’un cowboy charismatique qui sait se servir de son revolver. Mais l’âge d’or du Far West est passé et ici le héros n’est pas fait d’orgueil, de silence et de répliques cinglantes. Edmund Fisher est un vieux cowboy, usé par la vie et fatigué par le cycle perpétuel de violence. C’est que l’homme a eu une existence bien remplie : il a été élevé par les indiens qui ont tué ses parents, il a été racheté par des comancheros qui l’ont placé dans une famille de paysans qui l’ont exploité et battu, puis il a participé à la guerre de Sécession, chasser les bisons, fait régner l’ordre dans l’exploitation de riches européens… Et chaque fois qu’il commençait à s’entourer de proches, les indiens les lui ont repris. Pas étonnant qu’il ait fini par haïr les peaux rouges. C’est là toute la qualité du récit de Tiburce Oger car à travers la vie de ce vieux briscard c’est l’histoire de l’Ouest qui nous est contée. Et le moins que l’on puisse dire c’est que cette histoire est entachée de sang. Comme dans tout western, la violence crue est très présente et parfois gratuite. Mais Ed Fisher n’est pas dénué de regrets et de remords. Oger livre donc sa version du western, une version moderne plus humaine et raisonné sur une époque historique parfois trop idéalisée. Toutefois, si les histoires du cowboy sont prenantes, les passages où l’on revient  aux côtés de Mary et Ed cassent un peu le rythme de la lecture, bien qu’ils permettent de faire monter la tension. D’autre part, la fin, très surprenante, pourra en agacer plus d’un mais correspond tout à fait au ton de l’œuvre.
Graphiquement, il est évident que Tiburce Oger a un style bien à lui. Son trait ne plaît pas forcément au premier regard, avec ses personnages aux visages caricaturaux et très expressifs qui parcourent des décors réalistes. Et pourtant, le dessin très maitrisé sert bien le récit. L’auteur a un sens certain du mouvement et de la mise en scène. Et les paysages qu’il nous offre à voir sont immenses, sauvages, beaux. On est plongé dans l’ambiance du Far West, notamment grâce aux couleurs directes. Bref, une partition graphique maîtrisée qui pourra même faire changer d’avis les réfractaires des premiers instants.

Buffalo Runner est un western crépusculaire qui revient largement sur la conquête de l’Ouest et ses dérives. Ce one shot offre un récit prenant, rythmé, empli de violence mais pas dénué d’humanité. Les dessins très réussis pourront toutefois en rebuter plus d’un tout comme la fin de l’œuvre. Les amateurs de western apprécieront, tout comme ceux qui voudrait avoir une représentation du Far West qui ne soit pas idéaliste.

Guillaume Wychowanok