LES MAITRES SAINTIERS, T1 : Á l’accord parfait, 1788, de Bollée et Fino, aux éditions Glénat, 13,90 €

maitres-saintiers-t1-couv…LES MAITRES SAINTIERS, T1 : Á l’accord parfait, 1788, de Bollée et Fino, aux éditions Glénat, 13,90 €

Laurent-Frédéric Bollée et Serge Fino entament une saga familiale sur les Rochebrune, fondeurs de cloches de père en fils. Lorgnant vers le thriller ésotérique, ce premier tome nous conte les mésaventures d’Étienne et François, deux jumeaux que tout oppose.

Printemps 1788. Les jumeaux Étienne et François Rochebrune, fondeurs de cloche de métier, arpentent la campagne à la recherche d’un nouveau chantier. Par une pluie battante, ils font une halte forcée dans une auberge. Là-bas, ils apprennent que les cloches de l’église de Châtellerault sont tellement abîmées qu’elles cassent les oreilles des habitants. Ils se rendent au plus vite dans ce village pour proposer leurs services.
La rumeur populaire dit que les jumeaux portent malheur, mais avec les prix attractifs proposés par les frères Rochebrune, le maire accepte leur proposition sans tergiverser. Ils constatent rapidement que toutes les cloches sont à refondre… et qu’elles arborent de curieuses inscriptions. Étienne, l’intellectuel de la fratrie, mène l’enquête et comprend que ces gravures remettent en cause la Vierge Marie. Il abandonne quelque peu son travail pour approfondir ses recherches. François, à force de travailler seul et de recueillir les plaintes des habitants, énervés par le retard des artisans, accumule de la rancune envers son frère…  Quelques jours plus tard, le cadavre d’une jeune fille est retrouvé non loin de Châtellerault. Les mutilations du corps sans vie font penser à certains que la bête du Gévaudan est de retour.

Pour scénariser cette saga familiale, Laurent-Frédéric Bollée s’inspire de sa famille : les Bollée sont fondeurs de cloches depuis 1715. Un métier que le scénariste connait donc bien mais qu’il place dans un contexte fictionnel. Après un début un peu plat et poussif, l’auteur introduit les prémices de ce qui sera sans doute un thriller ésotérique haletant. D’autre part, il nous montre la confrontation entre ces jumeaux qui ne se comprennent plus et parsème son récit d’un mystère autour de la bête du Gévaudan.
La multiplication des intrigues donne un surplus d’intérêt et de la densité au récit. Toutefois, si le conflit fraternel sert bien la narration, l’enquête sur la bête du Gévaudan donne une impression de dispersion à l’album qui ne fournit que très peu d’éléments concernant l’intrigue principale. Cela plombe un peu la force du récit. Mais l’intérêt du lecteur est cependant ravivé par une fin surprenante et bien amenée.
Quoique classique, le trait réaliste de Serge Fino installe agréablement l’ambiance du récit aidé par la colorisation de Zuzanna Estera Zielinska. Ses dessins fins et détaillés nous offre de jolis décors et des personnages réussis quoiqu’un brin rigides.

Á l’accord parfait, est un tome introductif qui laisse un peu le lecteur sur sa faim. En multipliant les intrigues et en ne dévoilant que peu d’éléments concernant le mystère principal, l’auteur semble en garder sous la pédale pour les prochains tomes. Toutefois, avec son ambiance bien installée, le contexte original de ces fondeurs de cloches et en mêlant thriller ésotérique et saga familiale, Les Maître Saintiers a de bons atouts en main pour devenir une série à succès.

Guillaume Wychowanok

POISON CITY, T1, de Tetsuya Tsutsui, aux éditions Ki-oon, 7,90 € : Bulle de Bronze

poison-city-couv…POISON CITY, T1, de Tetsuya Tsutsui, aux éditions Ki-oon, 7,90 € : Bulle de Bronze

Depuis que son œuvre Manhole a été censurée au Japon, le sujet de la liberté a une certaine résonance pour Tetsuya Tsutsui. En s’inspirant de son expérience, le célèbre mangaka a écrit Poison City : une œuvre prévue en deux tomes qui s’interroge sur les effets que peut avoir la censure sur la création d’un manga. 

Tokyo, 2019. Il reste un peu moins d’un an avant que les Jeux Olympiques ne se tiennent au Japon. Le pays du Soleil-Levant compte bien profiter de l’événement pour promouvoir sa culture et afficher sa réussite. Pour cela, pas question de créer la moindre polémique. Le gouvernement, aidé par quelques mouvements citoyens puritains, décide de contrôler toute la production culturelle du pays : toute œuvre jugée trop violente est censurée et les mangas sont en première ligne…
C’est dans ce contexte que Mikio Hibino, âgé de 32 ans, travaille sur un manga d’horreur ultra réaliste intitulé Dark Walker. Le jeune mangaka n’a pas vraiment conscience que publier une telle œuvre dans un contexte pareil relève du parcours du combattant. Intéressés par son projet, les éditeurs vont lui demander de revoir sa copie…

Avec ce manga d’anticipation placé dans un Tokyo liberticide, Tetsuya Tsutsui s’interroge sur les effets que le climat de censure a sur les mangas. On suit le parcours d’un jeune mangaka naïf qui répond aux demandes des éditeurs un peu frileux, en édulcorant à de maintes reprises son manga d’horreur réaliste. A force de modifications, l’auteur ne reconnait plus son œuvre. Pour nous montrer les conséquences de la censure, le récit principal est entrecoupé par des extraits de Darkwalker. On voit alors l’évolution de l’œuvre qui finit par être totalement dénaturée, sans pour autant éviter la sanction du comité de censure : elle est jugée nocive. Ce choix narratif donne du rythme à Poison City tout en illustrant bien le propos de Tetsuya Tsutsui,
Forcément assez fidèle à l’univers du manga et à ses codes, Poison City propose une réflexion sur les limites de la liberté d’expression et les effets qu’a pu avoir la censure sur le 9eme art. Pour asseoir sa réflexion, Tetsuya Tsutsui imagine des conséquences potentielles et revient sur le formatage des comics des années 60 opéré par le Comics Code Authority. Seulement, le problème est traité de manière manichéenne avec des dialogues un brin caricaturaux.
Le trait très fin et lisible de l’auteur confère un cachet réaliste à l’histoire. Sans fioriture, le dessin sert bien le récit qui se veut sincère, aidé par une mise en scène réussie. Toutefois cet aspect épuré donne parfois une impression de vide.

Poison City se pose comme une véritable diatribe dirigée contre la censure. Bien documenté, sincère et intelligemment construit, le récit parait toutefois trop caricatural… espérons donc que le deuxième tome approfondisse la réflexion sur la liberté d’expression. Ce premier tome devrait séduire les lecteurs intéressés par l’univers du manga et de sa création.

A noter que Poison City est également disponible en grand format cartonné proposé au prix de 15 €.

Guillaume Wychowanok

ROSA, T1 : Le Pari, de François Dermaut, aux éditions Glénat, 14,50 € : Bulle d’Or

rosa-t1-couv…ROSA, T1 : Le Pari, de François Dermaut, aux éditions Glénat, 14,50 € : Bulle d’Or

Pour payer les soins de son mari atteint par la tuberculose, Rosa se propose pour participer à un pari graveleux en tant qu’ « arbitre ». Sur un scénario imaginé par l’écrivain Bernard Olivier, François Dermaut dresse un véritable portrait social de la Normandie du début du XXeme siècle.

Il y a 19 ans, Rosa était mariée par ses parents à Mathieu, un veuf de 31ans devenu alcoolique. Étant un propriétaire terrien, il représentait tout de même un bon parti pour elle, jeune fille de campagne issue d’un milieu modeste. Après leur mariage, Rosa comprit rapidement que l’homme n’était pas un cœur tendre… Aujourd’hui ; après 19 ans de vie commune tendre mais sans passion, Mathieu est atteint de tuberculose et le couple est au bord de la ruine.
Un soir, alors que les villageois imbibés se vantent de leurs exploits (plus ou moins) conjugaux dans le bistrot tenu par Rosa au sein de la ferme, un pari fou est lancé pour savoir quel est le  meilleur amant. Pour départager les parieurs, il faut toutefois trouver une fille qui les comparera. De fil en aiguille, Rosa se propose comme « arbitre » à la condition qu’une partie des mises servent à payer un séjour au sanatorium à son tuberculeux de mari.

Avec un tel pitch, on s’imagine être face à une œuvre très osée… pourtant, rien n’en est. Rosa est une histoire juste qui ne sombre pas dans le graveleux. Le sordide de la situation est largement dépassé par l’humanité du récit. Plus que les événements, ce sont les portraits des personnages qui importent. On est face à une véritable étude sociale où chacun est montré dans sa vérité. Et au milieu de ces hommes gris, il y a Rosa, femme forte et fière à l’amour désintéressé qui va peu à peu mener ces hommes par le bout du nez.
Loin de la partie de jambes en l’air à laquelle on aurait pu s’attendre, Rosa soulève de véritables sujets de fond : la place de la femme dans la société rurale d’époque, leurs relations avec les hommes, le pouvoir de l’argent face aux principes moraux et religieux, la force des apparences en politique… Bref, un véritable questionnement sociologique surgit à la lecture de cet album aussi juste qu’astucieux. Certains trouveront toutefois cette Rosa un peu trop pure et dévouée pour être vraiment crédible. Petite incohérence aussi : si Rosa s’est marié à 16 ans à un veuf de 31 ans, ce dernier est de 15 ans son ainé (contrairement aux 25 ans indiqués dans la préface et la quatrième de couverture), mais cela relève du détail et ne justifie pas qu’on passe à côté de cette magnifique histoire.
Le dessin réaliste et fin de Dermaut est dans la même lignée. Son trait est maîtrisé, juste, sans excès et se plait à dépeindre les expressions des personnages. Les cadrages serrés et la mise en scène servent parfaitement ce huis clos, aidé par les aquarelles qui viennent colorées ce petit monde. Mais force est de reconnaître que le parti pris graphique maîtrisé ne plaira pas à tout le monde, avec certaines planches qui paraissent bien denses.

Juste, humain, astucieux, profond, Rosa est un des meilleurs albums de cette année. Grâce à une palette de personnages tous aussi vaniteux les uns que les autres, à un contexte bien retranscrit et à la cruauté sociale qui est dépeinte, Ce premier tome a un petit goût de Maupassant. On attend la suite et fin de ce succulent huis clos dans le prochain tome !

Guillaume Wychowanok

CENTAURUS, T1 : Terre Promise, de Léo, Rodolphe et Janjetov aux éditions Delcourt, 12 € : Bulle d’Argent

centaurus-t1-couv…CENTAURUS, T1 : Terre Promise, de Léo, Rodolphe et Janjetov aux éditions Delcourt, 12 € : Bulle d’Argent

Après Kenya et Namibia, le duo Rodolphe/Léo revient, cette fois-ci secondé par Zoran Janjetov au dessin (qui a déjà œuvré sur Avant l’Incal et Les Technopères). De la collaboration de ce trio de choc résulte Centaurus, une série SF qui ne brille pas par son originalité mais qui fait preuve d’une grande maîtrise des codes du 9eme art.

Il y a 400 ans, un immense vaisseau monde quittait la terre atone et exsangue. A son bord, les derniers survivants de l’humanité parcourent l’univers à la recherche d’une planète habitable. Le vaisseau tubulaire simule la gravité et le grand public ne sait rien de cette expédition. Certains se doutent toutefois que ce monde est artificiel et les jumelles, Joy et June, sont de ceux-là. Lorsqu’on connait leurs extraordinaires talents, cela n’a rien d’étonnant : June a beau être aveugle, elle a la capacité de communiquer par la pensée…
Après avoir assisté à un combat entre Bram, un homme bien charpenté mais un peu bas du front, et un ours, une jeune femme vient leur faire une annonce surprenante : elles sont invitées à se rendre à la capitale pour parler des étranges dessins de June… Elles acceptent à la condition d’être accompagnées par Bram.
Une fois sur place, le gouvernement leur explique la vérité de la situation, de ce vaisseau mère et de son but. Ces informations n’étonnent que Bram mais une autre annonce les interpelle : Vera, un satellite d’une étoile proche, serait habitable ! Les jumelles et Bram feront partie de l’équipe de reconnaissance. Sur place ils vont découvrir un monde nouveau.

Avec Rodolphe et Léo aux commandes du scénario, on se doute que Centaurus a un fort potentiel. Lorsqu’on découvre l’intrigue principale, on se dit pourtant qu’on est en face d’un album qui reprend des thèmes SF déjà vus. Mais on voit rapidement que Léo et Rodolphe évitent la redite grâce à leur style narratif. On suit ce groupe de héros hétéroclites, on découvre avec eux la réalité de leur monde puis on les suit dans leurs périlleuses aventures.
Les habitués des œuvres du duo ne seront pas vraiment dépaysés, mais il est évident que les auteurs maîtrisent leur sujet. Le récit est fluide, clair et bien construit. On sait où l’on va et on ne se perd pas dans des envolées SF trop délirantes ou obscures. Toutefois, Rodolphe et Léo entretiennent le suspens en esquissant des événements inquiétants à venir. Centaurus est donc une lecture très agréable qui baigne dans un univers SF riche qui porte la marque de Léo.
Le dessin réaliste de Zoran Janjetov est clairement influencé par les précédentes œuvres de Léo et il suffit de regarder la faune qui peuple Véra pour s’en convaincre. Le résultat est assez agréable et les personnages, les décors, les bêtes et autres vaisseaux spatiaux sont croqués avec un talent, dans un style assez épuré. Certains détails, telles que les ombres, mériteraient toutefois plus d’attention, car en l’état ils gâchent certaines cases.

Certes Centaurus ne surprendra ni les habitués des œuvres de Léo, ni les férus de SF, pourtant le plaisir de lecture est bien là. Grâce à une mise en scène et un récit maîtrisé, cet album nous embarque dans son univers sans qu’on ait envie de résister. Avec ce premier tome introductif prenant, on attend forcément la suite de pied ferme.

Guillaume Wychowanok

GUNG HO édition Deluxe 2.2 : Court-circuit, de Von Kummant et Von Eckartsberg aux éditions Paquet, 25 € : Bulle d’Or

gung-ho-t2-2-couv…GUNG HO édition Deluxe 2.2 : Court-circuit, de Von Kummant et Von Eckartsberg aux éditions Paquet, 25 € : Bulle d’Or

Après une attente d’un peu plus de 7 mois, le tome 2.2 de Gung Ho en édition Deluxe est arrivé et avec lui le tome 2 en format normal. L’occasion pour les lecteurs que nous sommes de nous replonger dans cet univers post-apocalyptique où la jeunesse est aussi fougueuse qu’irresponsable. Cet opus est toujours aussi agréable à lire et à contempler, dommage que l’intrigue avance à pas de fourmis.

Pour relire le résumé du premier tome et notre avis sur le tome 2.1, cela se passe ici !

Suite à l’attaque du train d’approvisionnement par les rippers, Kingsten mène l’enquête. C’est que cet accident a de lourdes répercussions : la colonie n’a pas suffisamment de munitions pour se défendre en cas d’attaque massive. Et quand le chat n’est pas là, les souris dansent…Depuis que Yuki, la fille du maître d’arme, est arrivée Zack n’a d’yeux que pour elle et en oublie Pauline, sa précédente conquête.
Alors que Zack et Sal sont censés effectuer une garde de nuit, le premier propose d’aller rejoindre Yuki et Sophie sur leur lieux de garde. Les hormones aidant, les deux adolescents quittent leur poste de garde pour rejoindre les deux filles. Problème : Sophie a été remplacée par Pauline. Pas de quoi refroidir Zack qui se montre entreprenant avec Yuki… Mais la nouvelle venue est convoitée : Zack et Holden vont déterrer la hache de guerre pour ses beaux yeux. Leur affrontement aura forcément des répercussions.

Ce tome 2.2 est dans la droite lignée du précédent. Le récit est toujours aussi fluide grâce à une mise en scène aux petits oignons.  Après un passage psychologique, cet opus nous envoie au cœur de l’action avec ces jeunes têtes brulées. C’est que les adolescents ont les hormones qui bouillent toujours plus et n’hésitent pas à enfreindre les règles pour assouvir leurs pulsions. Malheureusement pour eux, ils vont découvrir que leur irresponsabilité peut avoir de funestes conséquences.
Sans pour autant délaisser la violence, la série préfère nous montrer comment des adolescents se comporteraient dans un monde où le danger est omniprésent et où les règles sont forcément drastiques. Et un adolescent reste un adolescent, quel que soit le contexte. Plutôt que de jouer la carte du gore à tous les étages Gung Ho aime jouer avec la tension. On aimerait toutefois que l’intrigue avance un peu : l’histoire semble faire du surplace quand nos questions ne sont pas près de trouver des réponses.
On retrouve la partition graphique de Von Kummant avec ses planches faites d’aplats de couleurs sans encrages. Un style visuel instantanément reconnaissable et maîtrisé à la perfection qui ne laisse aucune place à l’approximation. Le travail des personnages et toujours aussi exceptionnel, tout comme les décors et arrière-plans qui regorgent de détails. On se prend à contempler certaines planches pendant plusieurs minutes, surtout dans le grand format de l’édition Deluxe qui permet de profiter à plein du travail de Von Kummant.

Ce tome 2.2 de Gung Ho est toujours aussi prenant et réussi. Les jeunes vivent leur jeunesse malgré tout, dans un monde où la mort guette à chaque instant. On aimerait toutefois que les querelles enfantines passent au second plan pour laisser place à l’intrigue qui tourne au ralenti. En tout cas, cette série est un complément de choix pour les amateurs de Walking Dead qui retrouveront leurs thèmes de prédilection traités avec un peu plus de psychologie et un peu moins de gore.

À noter que pour ceux qui auraient une bourse modeste ou qui ne sont pas particulièrement réceptifs à l’art de Von Kummant, le tome 2 de 80 pages  est disponible pour la somme de 15 €.

Guillaume Wychowanok

HELENA T2, de Jim et Lounis Chabane, aux éditions Bamboo, 16,90 € : Bulle de Bronze

helena-t2-couv…HELENA T2, de Jim et Lounis Chabane, aux éditions Bamboo, 16,90 € : Bulle de Bronze

Après un premier opus qui nous a laissé un peu perplexe, voici venir le deuxième et dernier tome d’Héléna. Une conclusion plus rythmée et intense que son prédécesseur qui prouve une nouvelle fois que Jim est un artiste sensible qui sait s’entourer de bons dessinateurs. Amoureux de sentiments torturés, Héléna est fait pour vous.

Pour relire notre avis sur le tome 1, cela se passe ici !

On retrouve Simon avec Éloïse, la meilleure amie d’Héléna, là où on les avait laissés dans le tome précédent. Après avoir couché ensemble, ces deux-là vont faire le point sur leur situation amoureuse. Éloïse veut vivre au jour le jour, ne plus penser aux conséquences de ses actes et à son ex-compagnon qui a refait sa vie amoureuse. Pour Simon, c’est plus compliqué : il ne parvient pas à oublier Héléna, son amour qui lui colle à la peau.
C’est dans cet état d’esprit qu’il reçoit un appel d’Héléna, tout fraîchement revenue de son séjour en Sicile avec Thomas. Elle demande à Simon s’il peut venir la chercher à l’aéroport, car la femme de Thomas les a surpris à l’aéroport. Sans hésiter, il s’exécute, ne voulant pas rater une occasion de passer du temps avec celle qu’il aime. Mais rapidement, Héléna lui annonce qu’elle va mettre fin à leurs rendez-vous du jeudi. Les espoirs de Simon s’effondrent et celui-ci va tout faire pour connaitre les raisons de cette décision.

Après un premier tome qui posait les fondements de cette histoire d’amour complexe et qui finissait par tourner un peu en rond, le deuxième tome corrige le tir. D’abord au niveau du rythme : la situation répétitive des rendez-vous du jeudi laisse rapidement place à un emploi du temps beaucoup moins structuré. Simon n’est plus dans la routine des rendez-vous, mais dans l’urgence. Dans cet état d’anxiété, difficile de faire les bons choix. On l’accompagne dans son combat, on le suit dans ses pérégrinations et on a toujours l’impression d’être face à une tête de mule. Agaçant, entêté, excessif et passionné, Simon fleure bon l’humanité, c’est un personnage véritable. Bref, le récit est rondement mené et nous livre une conclusion inattendue et touchante. La boucle est bouclée. Les réfractaires au genre ne changeront toutefois pas de position, car certains événements et certaines situations peuvent paraître invraisemblables et la fin un peu trop pathétique. Mais pour les habitués des récits amoureux à la fois complexes et sensibles, Héléna a tous les atouts pour séduire.
Louis Chabane continue sur sa lancée : comme dans le premier tome, il livre de jolies planches au trait réaliste, qui rappellent les dessins de Jim dans Une Nuit à Rome. Le dessinateur croque avec justesse les émotions des personnages et fait preuve d’une grande maîtrise du cadrage et de la mise en scène. Aidé par les couleurs lumineuses de Delphine, le travail de Chabane donne de la force à l’album tout en restant sobre.

Alors qu’on se demandait où Jim voulait en venir à la fin du premier opus, ce deuxième tome répond à toutes nos questions avec brio. Son histoire, d’apparence légère, révèle une profondeur insoupçonnée grâce à un final qui prend nos attentes à contrepied. Si le lecteur passe outre certaines invraisemblances, Héléna sera pour lui un manège à émotion, tant il dépeint le sentiment amoureux avec justesse et sincérité.

Guillaume Wychowanok

KORALOVSKI, T1 : L’oligarque, de Philippe Gauckler aux éditions Le Lombard, 12 € : Bulle de Bronze

koralovski_couv…KORALOVSKI, T1 : L’oligarque, de Philippe Gauckler aux éditions Le Lombard, 12 €: Bulle de Bronze

Avec Koralovski, Philippe Gauckler nous propose de revisiter la situation géopolitique contemporaine. Alors que le pétrole serait une ressource inépuisable, les grands dirigeants tels que Vladimir Khanine feraient tout pour cacher cette information au grand public. Quand un ancien magna du pétrole, déchu et emprisonné, est au fait de la situation, il n’est pas étonnant qu’il devienne une cible prioritaire…

Pour avoir été le roi du pétrole russe Viktor Koralovski a écoppé de plus de dix années d’emprisonnement. C’est que Vladimir Khanine n’accepte pas vraiment qu’on puisse être plus puissant que lui et qu’on défende des causes politiques différentes des siennes… Alors qu’il arrive à passer incognito au sein de la forteresse pénitentiaire CP 66, la prison est prise d’assaut par des hélicoptères. Dans le brouhaha des combats, Koralovski parvient à s’évader de la prison grâce à l’aide d’un autre prisonnier qui l’avait reconnu. Après quelques minutes de marche, les deux fuyards entendent une énorme détonation : le centre pénitentiaire a été anéanti par un tir de missile.
Au cours de sa fuite, le milliardaire russe va rapidement comprendre que le groupe qui a attaqué la prison cherchait à l’exfiltrer. C’est que l’homme sait que la fin du pétrole n’est qu’un mythe et cette information dérange en haut lieu !

Inspiré de la Russie contemporaine, Koralovski lorgne vers le thriller économico-politique et rappelle par certains points Largo Winch. Si les noms ont été modifiés, on reconnait rapidement Vladimir Poutine en la personne de Vladimir Khanine, et on voit que Koralovski a de nombreux points communs avec Mikhaïl Khodorkovski. En y ajoutant une conspiration visant à cacher le fait que le pétrole serait une ressource inépuisable, Philippe Gauckler pose un contexte original qui lui permet de développer une intrigue complexe. On suit ainsi les déboires du milliardaire fugitif alors qu’il essaye de trouver un endroit sûr et de comprendre ce qui lui est arrivé. En parallèle, alors que le président Khanine est en voyage officiel à Berlin, on découvre une bombe nucléaire dans les sous-sols de la capitale allemande.
Ce premier tome nous fait passer de scènes d’actions haletantes aux analyses géopolitiques didactiques et ne nous laisse que peu de temps de répit. Les enquêtes parallèles semblent se répondre et on essaye, en même temps que le personnage, de comprendre les tenants et les aboutissants des événements. Seulement, la somme des intrigues et des passages didactiques rend ce premier tome très dense dans son propos, et la pléthore de personnages introduits demande au lecteur de rester bien attentif.
La densité se retrouve dans la mise en page qui multiplie les cases et regorge de texte. Mais, sans faire des merveilles, le dessin semi-réaliste de l’auteur sert bien le récit en mettant de côté tous les effets de style qui auraient pu rendre l’aventure moins vraisemblable. On aurait toutefois apprécié des couleurs moins sombres pour mieux apprécier les planches de l’auteur.

Quoique classique, Koralovski est un thriller économique et politique efficace. Ce premier tome séduira les habitués du genre et autres amateurs de Largo Winch par son propos adulte et son intrigue sophistiquée. Espérons toutefois que les prochains tomes proposeront une narration et une mise en page moins denses et plus fluides.

Guillaume Wychowanok

LE MAGICIEN DE WHITECHAPEL, T1 : Jerrold Piccobello, de Benn aux éditions Dargaud, 15,99 €

magicien-whitechapel-t1-couv…LE MAGICIEN DE WHITECHAPEL, T1 : Jerrold Piccobello, de Benn aux éditions Dargaud, 15,99 €

Avec Le Magicien de Whitechapel, Benn nous entraîne à Londres en pleine époque victorienne. On y suit les traces de Jerrold Piccobello, un prestidigitateur tombé en disgrâce, qui revient sur les lieux de son enfance et se rappelle son parcours tortueux. Une longue introduction qui plante bien le décor pour nous laisser sur un final inattendu.

Londres, Piccadilly Circus, 1887. Jerrold Piccobello, magicien de renommée nationale, passe une audition. Son numéro est réussi, mais il essuie un nouveau refus. Il faut croire que son temps est révolu, d’autant qu’il est réputé pour être un véritable casse-pieds. S’il a l’habitude des rejets, la situation le plonge dans le désespoir. C’est dans cet état d’esprit que le magicien se rend dans un bar, sur les lieux de son enfance. Il retrace alors son parcours : son père ; dit « le cracheur », tricheur professionnel qui a payé de sa vie son astuce des dés truqués, la fuite avec sa sœur pour échapper au meurtrier de son père, le bar de Jenny où ils ont dû vivre, The Eagle, un théâtre où il a découvert le monde du spectacle…
Lorsqu’il décide d’entrer dans le théâtre, devenu une véritable ruine, il se souvient de ses débuts en tant qu’illusionniste et de la rencontre qui a changé sa vie. C’est ici, qu’il a rencontré Virgil Webb, le talentueux magicien qui lui a tout appris. Il va faire, dans ce théâtre, une rencontre qui va, une fois de plus, bouleverser son existence.

Le moins que l’on puisse dire est que Benn sait installer un décor et une ambiance. Ici, il nous immerge dans le Londres en pleine époque victorienne où la misère et la brutalité des uns n’ont d’égal que la bonté et l’innocence des autres. L’auteur nous conte l’histoire de ce magicien tombé au plus bas qui se plonge dans ses souvenirs. On suit alors des épisodes sordides, sa découverte du monde du spectacle et son parcours initiatique en tant que prestidigitateur. Un homme torturé dont le portrait prend une grande place dans cet album, mais qui laisse toutefois de l’espace aux personnages secondaires tels que le formidable Virgil Webb, ce magicien coureur de jupon qui prend les tricheurs professionnels à leur propre jeu.
On a donc droit à de longs flashback, parcourus par la voix de Jerrold Piccobello et sa prose joliment désuète. Ce choix narratif met en évidence le point faible de cet album : le magicien est très prolixe, ce qui créé des longueurs dans le récit. De ce fait, malgré la multiplication d’historiettes pour le moins tourmentées, on a l’impression que le récit n’avance pas… jusqu’aux dernières pages. Car en fin d’ouvrage s’opère un twist final qui remet tout en cause et semble emmener l’histoire, jusqu’ici très rationnelle, dans des méandres inattendus.
Le dessin semi-réaliste et torturé de Benn colle parfaitement à l’ambiance de l’album et à la psychologie du personnage principal. Les protagonistes transpirent la sveltesse et la grâce victorienne tout en dégageant une impression de désenchantement. Les décors, s’ils installent bien l’ambiance du Londres où les coins les plus crasseux côtoyaient les édifices les plus somptueux, mériteraient parfois un peu plus d’attention.

Benn installe avec minutie son personnage principal et son contexte, mais ce premier tome, très introductif, frustre un peu par son intrigue principale qui fait du surplace. Mais grâce à son trait si reconnaissable et au twist final, l’auteur parvient à titiller notre curiosité. Résultat : on attend le prochain tome avec impatience pour voir la tournure que prendront les événements… en espérant que les deux tomes à venir se montreront moins bavards et plus dynamiques.

Guillaume Wychowanok

DETECTIVES T3 : Ernest Patisson, Hantée, de Herik Hanna et Ceyles aux éditions Delcourt, 14,95 € : Bulle de Bronze

detectives-t3…DETECTIVES T3 : Ernest Patisson, Hantée, de Herik Hanna et Ceyles aux éditions Delcourt, 14,95 € : Bulle de Bronze

Après Miss Crumble et Ricard Monroe, c’est au tour d’Ernest Patisson de faire montre de ses talents d’enquêteur hors pair. Ce troisième tome de Détectives nous emmène en 1922 dans un manoir isolé au cœur d’une petite île écossaise que les rumeurs disent hanté… Pas de quoi mettre à mal le pragmatisme du détective helvétique ! 

Le Capitaine Philips fait appel à Ernest Patisson, une vieille connaissance, pour venir en aide à des amis qui vivent des moments anxiogènes. Cela fait plus de quinze ans que James Wallace et sa femme, Marissa, vivent dans le manoir familial, seule demeure d’une petite île écossaise. Mais depuis deux ans, Marissa Wallace dit être perturbée par des manifestations fantomatiques : le spectre de George Wallace, son ancêtre, ne cesserait de la persécuter. La vie reculée du couple n’est plus vraiment apaisante.
Alors que Patisson et Philips embarquent pour l’île, le capitaine du navire leur fait part de sa version des faits. Selon lui, l’île est maudite et les Wallace payent pour les méfaits de leurs aïeuls. Une fois sur place, l’enquêteur suisse fait connaissance avec les Wallace ainsi que tous ceux qu’ils accueillent : leur neveu et son épouse, leur notaire et leurs domestiques. Alors qu’Ernest débute ses investigations pour comprendre ce qu’il se passe vraiment dans ce manoir, le sang ne tarde pas à couler…

Tiré de l’univers de 7 détectives, chaque tome de la série Détectives se concentre sur un des enquêteurs de l’œuvre originale (et peut se lire indépendamment des tomes précédents). Cette fois-ci il s’agit d’Ernest Patisson, un Suisse aussi cartésien que soucieux de son apparence. On le suit donc dans son enquête où il va devoir lever le voile fantastique des événements pour en faire éclater la vérité. Dans le huis clos de ce manoir, il va devoir trouver le coupable qui est forcément dans les parages. Un récit qui s’inscrit donc dans la veine des « whodunit » et qui devrait ravir les amateurs d’Agatha Christie. On est rapidement séduit par l’enquêteur à l’accent suisse et aux capacités d’investigation extraordinaires. Cet homme se plait à étaler son esprit déductif et à entretenir sa moustache.
Porté par des dialogues aux tournures volontairement désuètes, le récit rend hommage aux classiques du genre en n’oubliant pas d’esquisser moult mauvaises pistes et en installant une ambiance pesante, où chaque personnage est un suspect. Le scénario ne sombre pas dans les affres du fantastique sans pour autant évincer mystère et folie. Cependant, on peut regretter un dénouement un peu facile. D’ailleurs, les férus d’enquête et autres pratiquants de Murder Party, s’ils portent attention aux détails, pourront l’anticiper dans les grandes lignes. Mais grâce à son intrigue bien ficelée, adroitement construite et teintée d’humour, cette bd se révèle captivante.
Les planches de Ceyles participent grandement au plaisir de lecture. Il livre des personnages charismatiques et bien campés dans un style original et soigné. Les décors qu’il nous donne à voir sont tout aussi réussis : détaillés et cohérents, ils nous immergent dans l’époque et l’ambiance de cette histoire. Le travail du coloriste, Lou, est d’ailleurs assez remarquable sur ce point et contribue à l’installation de l’atmosphère singulière de l’album.

Ce troisième tome de Détectives est une lecture prenante et astucieusement construite. On regrette juste que le dénouement ne soit pas aussi surprenant et espiègle que ce que laisse envisager le récit. Grâce à son ambiance à la Agatha Christie, son personnage principal charismatique et ses belles planches, ce troisième tome à de quoi séduire les amateurs de mystères à résoudre.

Guillaume Wychowanok

JOUR J, T19 : La Vengeance de Jaurès, de Blanchard, Pécau, Duval et Séjourné aux éditions Delcourt, 14,95 € : Bulle de Bronze

jour-j-jaures-couv…JOUR J, T19 : La Vengeance de Jaurès, de Blanchard, Pécau, Duval et Séjourné aux éditions Delcourt, 14,95 € : Bulle de Bronze

La série Jour J continue de réécrire l’Histoire avec La Vengeance de Jaurès. Cette fois-ci pas de grande envolée uchronique mais un léger remaniement de l’historique qui nous emmène sur les traces d’un tueur qui compte bien venger la mort de Jaurès. En résulte un sympathique polar où l’on croise des têtes connues… 

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès, alors leader socialiste français, est assassiné par Raoul Villain. Au sortir de la guerre, en 1919, le meurtrier de Jaurès est acquitté et part profiter de sa liberté sur les îles Baléares. Un verdict qui choque les partisans socialistes. Emplis d’amertume ils votent une consigne visant à traquer et tuer Raoul Villain.
11 années plus tard, l’assassin de Jaurès vit tranquillement à Majorque. Personne ne connait son nom et tous l’appellent « El Loco ». Alors qu’il sort de chez lui pour se rendre au bistrot du coin, un homme l’attend au coin d’une rue et lui loge une balle dans la tête. Jaurès est désormais vengé. Malheureusement, l’histoire ne s’arrête pas là. Sans que personne ne comprenne pourquoi, plusieurs personnes sont assassinées à Paris et les analyses balistiques ne laissent pas de place au doute : le meurtrier est le même que celui de Raoul Villain. Les enquêteurs font alors tout leur possible pour trouver le lien entre toutes ces victimes et remonter jusqu’à l’assassin…

Pour ce 19eme tome de Jour J, les auteurs décident de changer l’Histoire à minima en imaginant cette vengeance de Jaurès commanditée par les socialistes. Si ce choix oublie un peu la dimension uchronique de la série, il a le mérite de nous proposer une intrigue claire et vraisemblable. On se retrouve donc face à une histoire policière où il est question de trouver un tueur mais surtout ses commanditaires. Bien sûr, on ne tarde pas à comprendre qu’en haut de l’État, personne ne veut que le lien soit fait entre les meurtres au risque de chambouler la situation politique. Les habitués de la série pourront être déçus d’être face à une légère variation de l’Histoire plutôt qu’à une réinvention mais il faut avouer que cette intrigue resserrée gagne en vraisemblance et en cohérence là où elle perd en fiction. Ce récit garde toutefois sa valeur historique en nous plongeant dans le contexte d’époque et est parsemée de références historiques méconnues du grand public (l’existence d’un corps franc pendant la Première guerre mondiale par exemple). Dommage cependant que le suspens ne soit pas vraiment au rendez-vous et qu’on connaisse un peu trop rapidement les tenants et aboutissants de l’enquête.
Les planches signées Séjourné servent bien le récit avec un style qui colle tout à fait à la dimension historique de l’album. Son trait réaliste et léger donne vie aux personnages et plante bien les décors sans fioritures. Si le résultat n’est pas vraiment majestueux, on apprécie la sobriété du dessin qui n’en fait pas trop et qui nous donne l’occasion de croiser des personnages malheureusement disparus. En effet, certains protagonistes empruntent leurs traits à des acteurs connus et on apprécie de revoir les faciès si singuliers de Jacques Villeret ou de Bernard Blier à des moments inattendus. Autant d’atouts qui font oublier la mise en scène un peu convenue de l’album.

Ce 19eme tome de Jour J prend le risque de décontenancer ses adeptes en proposant une variation historique assez anecdotique plus qu’une uchronie. Toutefois ce choix permet d’élargir le public de la série en proposant une enquête policière baignée d’éléments historiques. La vengeance de Jaurès est donc une lecture agréable (et, dans une moindre mesure, didactique) qui devrait séduire les amateurs de polar.

Guillaume Wychowanok