LE RAPPORT DE BRODECK, T1 : L’Autre, de Manu Larcenet, adapté de Philippe Claudel, aux éditions Dargaud, 22,50 € : Bulle d’Argent

brodeck-t1-couv…LE RAPPORT DE BRODECK, T1 : L’Autre, de Manu Larcenet, adapté de Philippe Claudel, aux éditions Dargaud, 22,50 € : Bulle d’Argent

Avec Le Rapport de Brodeck, Manu Larcenet exécute sa première adaptation. Tiré du roman éponyme de Philippe Claudel, cet album nous envoie dans un village allemand isolé au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Un récit sur fond d’événements tragiques qui impressionne par sa force et sa noirceur. 

Lorsque Brodeck passe la porte de l’auberge du village, il se retrouve face à une assemblée d’hommes qui le fixent. Tous sont debout, immobiles, et l’absence de « l’Anderer » couplé à quelques indices lui font comprendre qu’un grave événement vient de se dérouler. Il faut dire que cet étranger détonnait dans un tel village : il observait, dessinait, sondait tout autour de lui, bref, il dérangeait. Sa mort était inévitable.
Brodeck rédige habituellement des rapports sur la flore locale, et c’est pourquoi les habitants lui demandent d’écrire le compte-rendu de ce qui s’est passé. Lui, le seul homme du village à ne pas avoir assisté au funeste épisode, va devoir expliquer la mort de l’Anderer et disculper tous les coupables. Surveillé, il va prendre en charge ce récit comme il peut, avec les éléments que les habitants veulent bien lui livrer. La culpabilité et l’incompréhension s’installent dans son esprit et, dans cette atmosphère lourde, des souvenirs qu’il voudrait avoir oubliés refont surface : il avait passé 2 ans dans un camp de concentration avant de s’installer dans le village.

Avec son parcours atypique, Manu Larcenet a déjà démontré à maintes reprises qu’il est un artiste complet. L’auteur a même marqué le monde du 9eme art avec Blast, une histoire sombre, profonde et déroutante qui explorait  l’inconcevable. Avec cette adaptation du roman de Philippe Claudel, il continue de sonder l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir et de plus dérangeant. Étouffante, dérangeante, et ténébreuse, cette œuvre prend véritablement aux tripes. On est plongé dans le huis-clos de ce village isolé en pleine campagne allemande avec la nausée et la gorge serré, comme si l’ont partagé la situation insoutenable de Brodeck. Entre désir de raconter la vérité et nécessité de protéger sa famille, il est face à un véritable dilemme. Rien ne peut le délester de sa charge et la culpabilité l’attend à tous les tournants. Pourtant, s’il est obligé de mentir, il veut aussi honorer la vérité, retracer l’histoire de l’inconcevable : comment le village a déshumanisé « l’Anderer » pour mieux le faire disparaitre. Cela, Brodeck l’a lui-même vécu dans un camp de concentration et, dans ces circonstances, ses démons ne peuvent que le hanter. Seule l’immensité de la nature, lui permet d’avoir encore un semblant d’intimité et de libre-arbitre.
Vous l’aurez compris, Le Rapport de Brodeck est un récit poignant et oppressant qui « brille » par sa profondeur et sa noirceur. Les thèmes abordés, en filigrane ou non, sont nombreux et le constat est noir. Parcouru par la voix off de Brodeck, cet album est une véritable invitation à la réflexion sur les plus sombres penchants de l’homme en société, une réflexion qui se mène avec la tête et les tripes. Bien sûr, tout cela est en grande partie hérité du travail de Philippe Claudel. On pourra d’ailleurs trouver à l’album un ton moins personnel et plus distancié que ce à quoi nous a habitué Larcenet. Toujours est-il que le récit est impressionnant d’habileté et qu’il est quasi impossible de rester indifférent  à cette histoire et à son atmosphère suffocante.
Si l’ambiance de l’album est si bien installée, c’est sans aucun doute grâce à sa remarquable partition graphique. Larcenet semble encore avoir franchi une étape. Le trait du dessinateur est toujours aussi reconnaissable et garde son expressivité exacerbée tout en prenant un tournant réaliste. Les planches en noir et blanc installent une ambiance à la limite du soutenable et touchent l’ineffable du bout du crayon.

Avec Le Rapport Brodeck, Manu Larcenet prouve une nouvelle fois qu’il est un auteur inclassable, une figure singulière du monde du 9eme art. En 160 pages, il remue notre esprit et nous offre un récit grave et profond qui ne laisse pas indemne. Malgré une narration plus impersonnel que dans ses précédentes œuvres, le premier tome de ce diptyque est une véritable réussite. Un album puissant qui donne à réfléchir sans intellectualiser et dans lequel la violence est bien plus insoutenable que n’importe qu’elle scène sanglante… À ne pas mettre entre toutes les mains.

Guillaume Wychowanok

FACE D’ANGE, T1, de Koldo et Unzueta , aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

face-ange-couv…FACE D’ANGE, T1, de Koldo et Unzueta , aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

Avec Face d’Ange, Koldo et Angel Unzueta ont concocté un polar aux accents fantastiques. Dans l’ambiance des polars noirs des années 50, on suit Paul qui essaye d’élucider le mystère qui entoure le meurtre de son ex-femme. Un album à la croisée des genres simple et efficace.

Los Angeles, 1959. Alors qu’il se remet difficilement de tous ses verres de whiskey, Paul Ares reçoit un appel. Bill, procureur général, lui annonce que Diane, son ex-compagne, a été assassinée dans une chambre d’hôtel. Une fois sur place pour identifier le corps, Paul découvre que le meurtre entretient d’étranges similitudes avec celui qu’il a lui-même perpétré en Corée sur une prostituée. L’homme ne tarde pas à se disputer avec Bill, qui s’est récemment fiancé avec Diane… Mais il doit rapidement ravaler sa colère car une tâche importante lui incombe : il doit désormais s’occuper de sa fille, Callie, qu’il a délaissée depuis des années. Vétéran de la guerre de Corée, Paul n’avait pas vraiment assumé son rôle de père au revenir de la guerre. Il préférait alors la compagnie de l’alcool. Pas étonnant que Callie n’ait pas vraiment envie de vivre aux côtés d’un père dont elle ignore tout…
N’ayant pas le choix, elle retourne vivre dans le ranch de son père et au bout de quelques jours, les relations père-fille se détendent. Mais, alors qu’elle n’arrive pas à s’endormir, la jeune fille a d’étranges visions. Elle voit le fantôme de sa mère qui rejoue la scène de son meurtre pour tenter de lui expliquer ce qui s’est réellement passé…

Le nouveau diptyque scénarisé par Koldo mélange polar noir et fantastique horrifique dans un récit qu’on croirait tout droit sorti des années 50. Si le début de l’histoire semble nous emmener en terrain connu avec le meurtre d’une ex-femme qui réveille la culpabilité d’un ex-mari, l’histoire prend rapidement un tournant fantastique qui rappelle Sixième sens. A tout cela, l’auteur ajoute un soupçon de légende amérindienne pour donner un résultat moins classique qu’il n’y parait. Entre suspens et horreur, le récit habilement construit ne souffre d’aucun temps mort et on se retrouve propulsé dans cette histoire en quelques cases à peine.
Le scénariste esquisse des pistes sans jamais trop en dévoiler et suscite notre curiosité avec des apparitions fantomatiques et autres éléments étranges. L’intrigue avance avec une fluidité déconcertante et on regrette, une fois ce tome terminé, une vitesse de lecture trop rapide. D’un côté, cette simplicité de lecture procure un véritable plaisir et permet de profiter pleinement de l’ambiance fifties de l’album.
Le trait d’Angel Unzueta couplé à des trames de points, vient renforcer cette ambiance rétro qui rappelle les œuvres de Roy Lichtenstein, les simples aplats de couleurs en moins. Sa mise en scène et son sens du cadrage donnent un aspect dynamique aux planches… ce qui tranche un peu avec les personnages qui semblent comme figés. Globalement, l’aspect graphique désuet est réussi et est modernisé par une colorisation numérique qui abuse un peu des effets de lumière.

Simple, efficace et moins classique qu’il n’y parait, Face d’Ange est une lecture agréable et sans prise de tête qui se démarque par sa grande fluidité. Le mélange des genres auraient pu donner une impression de fourre-tout, mais le résultat s’avère maîtrisé. Aidé par le graphisme des planches, l’album exhale un parfum 50’s qui devrait rappeler à certains de bons vieux polars noirs comme L.A Confidential. Suite et fin de cette histoire frissonnante à suspens dans le second tome.

Guillaume Wychowanok

UN HOMME DE JOIE, T1 : La ville monstre, de Hautière et François aux éditions Casterman, 13,95 € : Bulle d’Or

homme-de-joie-couv…UN HOMME DE JOIE, T1 : La ville monstre, de Hautière et François aux éditions Casterman, 13,95 € : Bulle d’Or

Après avoir œuvré sur De briques et de sang, Régis Hautière et David François reviennent avec le premier tome d’Un Homme de Joie, prévu pour être un diptyque. Ils nous emmènent, cette fois-ci, dans le New York des années 30 où Sacha tente de survivre comme il le peut. Seulement, suite au krach de 1929, la situation économique n’est pas vraiment favorable à la réussite sociale… 

En quête d’un avenir plus favorable et tout simplement pour survivre, Sacha a quitté son Ukraine natale pour rejoindre les États-Unis. Après avoir passé avec succès l’inévitable étape Ellis Island et son avalanche de questions, il foule enfin le sol new-yorkais, 50 dollars en poche. Il se rend alors chez son cousin Pavlo, histoire d’avoir un endroit où dormir le temps de trouver du travail. Mais la femme de son cousin, a déjà trop de bouches à nourrir et ne l’entend pas de cette oreille… Heureusement, il trouve finalement un logement de fortune au dernier étage d’un immeuble que l’ancienne propriétaire a légué à ses chiens.
Sacha se met alors en quête d’un travail, mais les prétendants sont beaucoup plus nombreux que les élus. Un soir, alors qu’il promène un des chiens de son immeuble, le jeune immigré sauve, involontairement, la vie de Tonio, une petite frappe de New York… Pour le remercier, le mafieux lui offre un premier travail sur le chantier d’un building. Sacha gagne ses premiers dollars, pas de quoi rouler sur l’or, mais lorsqu’il recroise Tonio, ce dernier lui propose de faire des extras, de nuit…

A première vue, ce premier tome d’Un homme de joie propose une intrigue très classique : un immigré des pays de l’Est tente de faire son trou dans la grosse pomme et finit par fricoter avec les milieux mafieux pour engranger quelques dollars supplémentaires. Seulement, cet album le fait de bien belle manière. Le récit très fluide ne traine jamais en longueur et nous plonge quasi-instantanément dans le New York des années 30. Sacha parait bien démuni pour faire face à sa nouvelle ville et accepte sa condition sans se plaindre. Avec son caractère très passif, pas étonnant qu’il se laisse embarquer dans des affaires louches sans poser de question. Si le personnage principal peu paraitre un peu trop atone, Un homme de joie propose une galerie de personnages secondaires réjouissante avec Lafayette, l’équilibriste reconverti en ouvrier du bâtiment dévasté par la culpabilité ou encore les jumelles Magda et Léna, filles de joie au caractère bien trempé. Et chacun de ces personnages à sa part de mystère, un parcours sinueux à cacher.
Le récit fait donc la part belle aux visages qui composent la ville qui ne dort jamais, autre personnage fondamentale du récit. Mais le véritable point fort de l’album est sa capacité à restituer les différentes atmosphères de cette ville. On découvre les quartiers les plus poisseux qui côtoient les établissements les plus luxueux, on étouffe au pied des immenses buildings et on croit voler lorsqu’on surplombe la ville.
Et ce travail sur les ambiances est parfaitement servi par le dessin et les couleurs de David François. Son trait d’apparence brumeuse recèle un foisonnement de détails impressionnants. Les planches sont subtiles, ornées de coups de pinceaux et d’encre de chine et donnent vie à un New York fantasmé, à son architecture moderne qui tutoie le ciel. L’attention portée à la mise en couleur permet d’installer l’atmosphère envoutante, mystérieuse et tentatrice de la ville.  Et s’il s’agit d’un album à ambiances, le dynamisme est aussi au rendez-vous, et il suffit de regarder le saut périlleux que réalise Lafayette au sommet d’un vertigineux building pour s’en convaincre. Les cadrages sont maîtrisés à la perfection et permettent de restituer le jeu des faux-semblants qui s’incarne dans les relations entre les différents personnages. À ce titre, la dernière planche de l’album est tout simplement à couper le souffle.

D’apparence classique, Un homme de joie se révèle être un album à ambiances très réussi. La narration très maîtrisée nous fait vivre des situations inattendues et sa mise en scène habile se joue de nos perceptions pour mieux nous surprendre. À tout cela s’ajoute une partition graphique sensible et majestueuse qui fait de cet album une véritable pépite. Suite et fin de cet envoûtant voyage dans le second tome !

Guillaume Wychowanok

UN CERTAIN CERVANTES, de Christian Lax, aux éditions Futuropolis, 26 € : Bulle de Bronze

un-certain-cervantes-couv…UN CERTAIN CERVANTES, de Christian Lax, aux éditions Futuropolis, 26 € : Bulle de Bronze

Après 3 ans d’absence, Christian Lax revient avec une lecture moderne du célèbre roman de Miguel de Cervantès : Don Quichotte. Plutôt que de proposer une simple adaptation, Un Certain Cervantès préfère dresser un parallèle entre un ancien GI brisé par la guerre en Afghanistan, désabusé par sa société, et le célèbre chevalier idéaliste qui aime à se battre contre les moulins à vent. 

Mike Cervantès joue les cowboys dans un village pour les touristes en Arizona. Malheureusement, son goût pour la marijuana a eu raison de sa tranquillité : afin d’éviter une condamnation pour avoir cultivé des plans de cannabis, l’homme accepte de s’engager dans l’armée et est envoyé en Afghanistan. Blessé lors d’une attaque de talibans, il est fait prisonnier et malgré ses multiples tentatives d’évasions, il est toujours rattrapé et finit par être amputé de son avant-bras gauche.
Lorsqu’il rentre en Arizona, Mike refuse de révéler son handicap au grand jour à ceux qu’il connait, et les maltraitances qu’il a subies lors de sa détention lui vrillent un peu l’esprit. Lorsqu’il voit le peu d’importances qu’accorde la société à ses pairs, il n’hésite pas à s’attaquer, à coup de barre à mine, à une succursale de banque avant d’être interpellé par les forces de l’ordre.
Alors qu’il purge sa peine dans le pénitencier du comté, l’homme se plonge dans la lecture et fait une découverte qui va changer sa vie : Don Quichotte, l’œuvre de son illustre homonyme Miguel de Cervantès. Il s’identifie rapidement à ce chevalier qui perdit l’usage de sa main gauche lors d’une bataille et qui fut détenu comme lui. Il décide comme sa nouvelle idole d’aider son prochain par tous les moyens et de lutter contre toute forme d’injustice et d’obscurantisme. Il sera le Don Quichotte des temps moderne avec sa Mustang en guise de Rossinante !

 Plutôt que la simple carte du remake, Christian Lax préfère jouer celle du parallèle. C’est sciemment que son personnage va décider de rejouer le destin du chevalier littéraire le plus idéaliste et le plus jusqu’au-boutiste qui soit. Forcément cette identification ne se fera pas sans douleur, et Mike Cervantès va peu à peu sombrer dans la folie douce en conversant avec son modèle. Son aventure faite d’idéaux purs et de rêves littéraires ne peut d’ailleurs finir que dans la tragédie. Car Mike est un justicier des plus maladroits, son jugement est faussé par les lectures qu’il idéalise, et son manque de nuance l’amène souvent à prendre les mauvais choix… Mais dans sa lutte contre le mal, le personnage va tout de même aider, à sa manière son prochain, et faire quelques rencontres qui le marqueront.
La part picaresque de l’œuvre originale est bien respectée, mais il faut avouer que, malgré ses 200 pages, le récit passe un peu vite sur ces rencontres qui se succèdent à (trop) grande vitesse alors que le périple se révèle un peu longuet. De son modèle, ce one-shot préserve aussi la critique sociale qui est pondérée par l’humour. Ainsi, l’auteur évite de tomber dans le simple étalage de lieux-communs et apporte un certain recul à la lecture, aidé par ce personnage attachant et déjanté. On a déjà entendu ce discours sur les tares des U.S.A mais pas vraiment sous cette forme et sur ce ton là.
Si la structure et le ton du récit risquent de ne pas faire l’unanimité, il en va tout autrement du dessin. Le trait réaliste de Lax fait des merveilles. Tout en nuances de gris colorés, les planches exaltent un certain sens de la nostalgie et de la mélancolie. Les personnages sont croqués à merveille et sentent  la vie quand les décors nous envoient au fin fond de l’ouest américain.

 Sous des atours dépareillés, Un Certain Cervantès offre une véritable tranche de rébellion dans ce qu’elle a de plus utopique. Le parallèle avec Don Quichotte et savamment orchestré et comme dans l’œuvre originale, on ne sait pas où cela va nous mener. Le propos, un peu convenu, et le manque d’émotions sont contrebalancés par  le dessin original et expressif de Lax. Un Certain Cervantès a de quoi toucher le rebelle idéaliste qui sommeille en chaque lecteur.

Guillaume Wychowanok

EMMETT TILL, Derniers Jours d’une Courte Vie, d’Arnaud Floc’h aux éditions Sarbacane, 19,50 € : Bulle de Bronze

emmett-till-couv…EMMETT TILL, Derniers Jours d’une Courte Vie, d’Arnaud Floc’h aux éditions Sarbacane, 19,50 € : Bulle de Bronze

En France, si le cas de Rosa Parks est connu de tous, l’histoire d’Emmett Till l’est beaucoup moins alors qu’elle est tout aussi importante pour la lutte du mouvement afro-américain des droits civiques. Arnaud Floc’h se propose de combler nos lacunes avec cette histoire édifiante dans laquelle l’atrocité des faits n’a d’égale que la bêtise de leurs auteurs.

Un vieux bluesman afro-américain accepte de répondre aux questions d’un journaliste. Ce dernier n’est pourtant pas vraiment intéressé par la musique mais s’intéresse plutôt aux liens que l’artiste avait avec Emmett Till qu’il a connu 60 années plus tôt. Le bluesman accepte alors de se livrer et de revenir sur les événements atroces qui sont survenus alors qu’il n’avait que 13 ans.
Août 1955, Mississippi. Emmett Till, alors âgé de 14 ans, a quitté Chicago pour passer des vacances chez son grand-oncle. Le jeune afro-américain a du mal à suivre les conseils de sa mère qui l’a prévenu que dans le sud, les noirs n’ont pas vraiment les mêmes droits que dans le nord américain, qu’ils ont des règles à respecter. Pour impressionner les jeunes du coin, Emmett Till rentre dans une épicerie réservée à une clientèle blanche. Il « offense » alors Carolyn, la vendeuse, qui le fait sortir de sa boutique non sans le menacer. Le Chicagoan ne sait pas encore qu’il vient de signer son arrêt de mort…
Lorsque Roy Bryant, mari de Carolyn, apprend ce qu’il s’est passé, il part chez l’oncle d’Emmett accompagné de son demi-frère. Après l’avoir kidnappé, les deux hommes le torturent avant de le jeter encore vivant dans la rivière, un ventilateur attaché autour du coup. Un peu plus tard, la justice acquitta les deux bourreaux qui ne tardèrent pas, non sans fierté, à raconter leurs méfaits aux journaux…

Emmett Till, revient donc sur une affaire effroyable et révoltante qu’il semble nécessaire de rappeler au vu de l’actualité qui secoue la communauté afro-américaine. Cette histoire est d’ailleurs un des événements qui a poussé la communauté afro-américaine d’alors à se révolter contre les lois ségrégationnistes et contre leur condition. Forcément partisan, le récit d’Arnaud Floc’h se propose de combler les trous qui résident encore dans le déroulé officiel des faits. Mais cette part de fiction n’atténue nullement l’atrocité des faits. L’auteur épargne notre sensibilité et suggère la violence dans ce qu’elle a de plus insupportable sans la mettre au devant de la scène, grâce à un habile jeu de cadrage.  De plus, le ton assez journalistique et la narration séquencée permettent de prendre un peu de distance avec les atrocités relatées. Arnaud Floc’h évite ainsi le piège du pathos larmoyant tout en suscitant la révolte, mais on peut, du coup, avoir l’impression d’avoir un peu trop de recul par rapport à ce qui nous est montré.
Le dessin réaliste de l’auteur nous permet de nous immerger dans l’atmosphère lourde des bayous. Les planches sont sobres et très bien mises en scène : il émane d’elles comme un parfum de fatalité et d’incompréhension. La mise en couleur de Christophe Bouchard aide grandement à poser les différentes ambiances et son jeu des contrastes nous fait saisir toute l’injustice de cette époque.

Si Emmett Till n’est pas un album qui brille par son génie narratif, il n’en demeure pas moins un récit nécessaire. Toujours juste et jamais dans l’outrance, ce one-shot a de quoi révolter les âmes à défaut de les faire pleurer. Bouleversant, édifiant et poignant par moments, il nous relate l’horreur, l’injustice et la stupidité dans sa vérité, sans forcer le trait. Pour parfaire notre compréhension des événements, un cahier historique s’est glissé en fin d’ouvrage. Emmett Till, est tout simplement une bande dessinée à lire.

Guillaume Wychowanok

H.Ell, T2 : La Nuit, Royaume des assassins, de Desberg et Vrancken, aux éditions Le Lombard, 14,45 € : Bulle de Bronze

hell-t2-couv…H.Ell, T2 : La Nuit, Royaume des assassins, de Desberg et Vrancken, aux éditions Le Lombard, 14,45 € : Bulle de Bronze

Avec H.Ell, les auteurs d’IR$ s’attaquent à un univers radicalement différent : le médiéval teinté de fantastique. Mais ne vous attendez pas à un ouvrage de Fantasy, mais plutôt à un thriller médiéval sombre et angoissant. Ce tome 2 confirme le début prometteur de la série en entretenant le suspens.

Résumé du premier tome : Suite à une faute irréparable, le chevalier Harmond Ellmander a tout perdu : titre, femme et enfants. Plutôt que de le bannir, le Roi a décidé qu’il serait questeur : lui qui était habitué aux fastes de la cour, va devoir enquêter sur de sordides affaires dans les bas-fonds les plus crasseux de la cité. Et le désormais surnommé H.Ell ne va pas vraiment avoir de temps pour assimiler les bases de son nouveau statut car on fait appel à lui pour résoudre une mystérieuse affaire. Le corps d’une prostituée a été retrouvé dépecé et en partie dévoré… Et les cadavres démembrés et rongés ne vont pas tarder à se multiplier.
Au cours de son enquête, H.Ell va découvrir un monde qui lui était inconnu. Il va voir la crasse, la débauche et la mort de très près. Mais il va aussi faire des rencontres inattendues, à commencer par Nayade, une prostituée multiforme qui peut prendre l’apparence souhaitée par son client.

Avec H.Ell, ne vous attendez pas à des elfes qui pourfendent des escadrons de dragons à dos d’aigles géants. Non, ici le monde médiévale dépeint est bien plus terre à terre avec son lot de violence, de sexe et de mystère. Et s’il y a bien des phénomènes fantastiques, ceux-ci sont aussi rares qu’inquiétants. Cette recette n’est pas sans rappeler Game of Thrones, mais H.Ell préfère se focaliser sur le seul personnage de Harmond Ellmander plutôt que de dresser une fresque géopolitique. On suit ainsi son enquête dans une atmosphère oppressante. Mais son nouveau métier n’est pas son seul fardeau et il doit vivre avec le manque des personnes qu’il aime et tenter d’échapper aux coups fourrés dont il est la cible.
Efficace, le récit peut toutefois embrouiller le lecteur avec ses multiples flashbacks parcourus par la voix du héros et sa prose laconique et obscure. Mais force est de constater que le suspens est très bien entretenu et que le lecteur veut connaitre la suite une fois le tome refermé. Car si l’enquête est bel est bien résolue en fin d’ouvrage, de nombreuses questions restent en suspend.
Aidé par une belle mise en couleur, le dessin de Bernard Vrancken sert admirablement le récit sombre de la série. Ses planches installent sans peine les ambiances poisseuses des auberges et la réalité crue des bas-fonds où la bienséance n’est qu’un mot inconnu. On regrette toutefois le manque du dynamisme du trait de Vrancken qui semble figer les personnages.

Bref, H.Ell a de quoi attirer les amateurs de thriller ou d’univers médiévaux à la recherche d’une lecture adulte. L’atmosphère violente et oppressante de l’album est bien servie par des planches aux ambiances travaillées. Seules les personnages, un peu figés, le pitch de base un peu classique et la narration un peu poussive ternissent le beau tableau que représente cette série.

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu le premier tome, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

 Dans ce deuxième tome, H.Ell commence à comprendre que la créature multiforme qu’il a occise n’était sans doute pas la seule représentante de son espèce. Il apprend qu’une puissante drogue, le poison bleue, se propage dans la cité. Peut-être que cette drogue a un rapport avec ces créatures multiformes avides de chair humaine ?
L’enquête prend un nouveau tournant et H.Ell commence à comprendre qu’il n’a pas toutes les cartes en main pour faire la lumière sur cette histoire. En coulisse, les complots s’ourdissent et le simple questeur est bien seul pour faire face à tous ces problèmes… sans compter qu’il ne digère pas encore le fait d’être tenu à l’écart de sa famille.

Ce deuxième tome nous plonge un peu plus profondément dans l’univers cruel d’H.Ell. Certaines de nos questions trouvent des réponses mais, dans l’ensemble, on reste plongé dans un voile de mystère. En amenant de nouvelles briques à son édifice, Stephen Desberg entretient le suspens, mais on espère que les prochaines révélations seront à la hauteur des attentes suscitées !

Guillaume Wychowanok

ROUTE 78, de Cartier et Alwett, aux éditions Delcourt, 19,99 €

route_78_couv…ROUTE 78, de Cartier et Alwett, aux éditions Delcourt, 19,99 €

Éric Cartier nous propose un récit autobiographique dans lequel il raconte sa traversée des États-Unis en compagnie de sa femme. Les jeunes amoureux espéraient alors rallier San Francisco, point de chute des hippies, en quelques jours à peine. Malheureusement pour eux, ils arrivent dix ans trop tard et le flower power n’anime plus vraiment les États-Unis…

1978, New York. Les poches vides, Éric et Patricia viennent d’arriver aux U.S.A. Ils espèrent rejoindre le pays des hippies, San Francisco, en quelques jours. Eux qui espèrent devenir instituteur ne se rendent pas encore vraiment compte de l’ampleur de la tâche… Mais leur première nuit va rapidement leur donner quelques indices. Ils devaient dormir chez la connaissance d’un ami qu’ils dérangent en pleine querelle amoureuse… Ils passeront donc leur première nuit aux USA à la belle étoile, cachés dans les buissons d’un parc.
Heureusement, le couple est complémentaire : si Éric ne pense pas vraiment à l’argent et préfère dépenser ses quelques pièces pour acheter des joints, Pat’ a les pieds sur terre et le sens des priorités. Pour traverser le pays, il leur faudra bien quelques dollars. Pour cela, ils vont vendre quelques dessins d’Éric, histoire d’amasser assez pour leur traversée. Une fois sur la route, ils se rendent rapidement compte que leur voyage ne sera ni court ni aisé.

Aidé par Audrey Alwett, Éric Cartier a accepté de mettre en cases le road trip qu’il a effectué en 1978 avec sa femme. A l’époque, les deux amoureux étaient de jeunes idéalistes qui se lançaient dans une aventure  pas vraiment préparée. Forcément romancé, le récit de Route 78 est juste et sincère. Le voyage nous est montré sous tous ses aspects, des plus positifs aux plus sordides. Traverser les États-Unis en auto-stop n’est pas une chose aisée et la qualité du trajet dépend fortement du chauffeur. Des rencontres, Pat’ et Éric vont en faire des bonnes comme des mauvaises. S’ils ne parviennent pas à toucher du doigt leur quête de flower power, au moins découvrent-ils la réalité de l’Amérique profonde. Les hippies se font rares mais les U.S.A des années 70 ont de nombreux personnages à faire découvrir : les routiers redneck qui ne jurent que par leur calibre, les parents toxicomanes qui élèvent leur fille au milieu des seringues usagées, les vétérans du Vietnam… Décidément les Hippies sont loin, et la profusion de bons sentiments imaginée par le couple de voyageurs n’est finalement pas au rendez-vous. Dans l’Amérique en crise qu’ils traversent, les fleurs ont laissé place à un tableau beaucoup plus noir.
Car Route 78 est un voyage initiatique qui se construit sur une rencontre ratée. Tous les déboires qu’ont vécus Éric et Patricia pendant cette traversée participent à leur passage à l’âge adulte. Sincère et touchant, ce récit parvient à nous plonger dans les ambiances vécues et une sensation grandit page après page : la désillusion. Malheureusement, en mimant ce voyage qui s’éternise pour finalement durer 2 longs mois (au lieu des quelques jours prévus), l’album finit par tirer en longueur alors que l’on comprend où l’auteur veut en venir. Du coup une certaine lassitude et une volonté d’arriver au bout du périple s’installe (un peu comme pour les personnages). Aussi, les lecteurs qui ne sont pas à l’aise avec la langue de Shakespeare risquent d’être gênés par des dialogues qui regorgent d’argot anglais (les obligeant à faire de nombreux allers-retours entre les planches et le lexique situé en fin d’œuvre).
Graphiquement, Route 78 est un voyage plaisant. Son trait semi-réaliste donne des personnages assez caricaturaux mais plein de vie. De la puissance et de la spontanéité se dégagent des cases qu’on devine savamment construites. Le dessin d’Éric Cartier est très expressif et on a vraiment l’impression d’accompagner les personnages dans les endroits les plus accueillants comme les trous à rats les plus crasseux. On prend plaisir à (re)traverser les paysages des États-Unis notamment grâce à la mise en couleur précise de Pierô Lalune.

Route 78 est un road trip dans les U.S.A de la fin des années 70 qui fleure bon la sincérité et les souvenirs. Forcément, le tout peut se montrer parfois un peu caricatural. La volonté de l’auteur de donner un aperçu « total » de ce voyage est plaisante, mais cela apporte aussi une impression de longueur en fin d’ouvrage. Avec son propos original et désenchanté, ce one shot séduira sans peine les amateurs de voyages décalés.

Guillaume Wychowanok

LE SCULPTEUR, de Scott McCloud, aux éditions Rue de Sèvres, 25 € : Bulle d’Argent

le-sculpteur-mccloud-couv…LE SCULPTEUR, de Scott McCloud, aux éditions Rue de Sèvres, 25 € : Bulle d’Argent

Scott McCloud revisite le mythe de Faust en l’amenant vers les thématiques de la création et de l’amour. Proposant un point de vue sincère et personnel sur le monde de l’art, Le Sculpteur est un roman graphique dans lequel on suit un sculpteur qui accepte de n’avoir plus que 200 jours à vivre pour pouvoir sculpter tout ce qu’il touche à l’aide de ses seules mains. 

David Smith n’a pas mis bien longtemps pour faire parler de lui et il n’était encore qu’un jeune sculpteur lorsque ses œuvres singulières attirèrent l’attention des galeristes. Mais l’artiste n’a pas su capitaliser sur ce début prometteur et aujourd’hui il traverse un véritable vide artistique. C’est qu’il s’est brûlé les ailes en attirant les foudres de son premier investisseur, heureusement il garde le contact avec un ami galeriste. Seulement, l’absence de rentrées d’argent et ses loyers en retard le rapprochent chaque jour un peu plus de la banque route.
Alors qu’il rumine ses idées noires dans un bar de New York, son oncle Harry vient s’asseoir en face de lui. Cet oncle, censé être mort depuis quelques années, lui montre le comics qu’il avait dessiné lorsqu’il était enfant et dans lequel il s’était imaginé en « Super-Skulteur ». Harry propose alors un pacte à son neveu : il aura le pouvoir de modeler à sa guise tout ce qui lui passe sous les mains, mais 200 jours plus tard il mourra. David Smith accepte et s’il veut accomplir sa destiné d’artiste, mieux vaut ne pas s’éparpiller… 

Connu pour ses œuvres théoriques sur la bande dessinée, Scott McCloud rappelle avec Le Sculpteur qu’il est aussi un praticien du 9ème art. Et l’homme montre qu’il a une belle sensibilité. Sans renier sa parenté avec le monde des comics, Le sculpteur se relève être un portrait psychologique sur fond de réflexion autour de l’acte de création et son contexte. S’il tire une partie de ses influences des bd de super-héros, ce one shot propose un récit subtil et sincère qui préfère la retenue à l’excès.
On est placé face à cet artiste, un peu trop attaché à ses convictions pour réussir et qui se retrouve face à un océan de possibilités. Sa situation le pousse à réfléchir sur  l’acte de création, sur sa valeur, sur son absolue. L’auteur en profite pour nous montrer un milieu plombé par des protagonistes cyniques et opportunistes qui ne jurent que par la réputation et la reconnaissance. Un propos un brin convenu qui ne sombre toutefois pas dans le discours lourd et moralisateur. Scott McCloud préfère la subtilité. Ainsi la romance que va vivre notre super sculpteur est assez fine et parait authentique. Elle n’échappe pas à quelques passages un peu niais… mais quelle véritable histoire d’amour n’en comporte pas ? Finement découpé, l’ouvrage contient toutefois quelques longueurs, ce qui n’est pas étonnant au regard de ses 485 pages. Heureusement, les incursions ponctuelles d’éléments fantastiques apportent toujours un peu de renouveau à l’intrigue et nous donne envie d’aller jusqu’au bout.
Graphiquement, les planches du Sculpteur ne plairont pas à tous. Le dessin est réussi et assez détaillé, mais l’aspect ultra lisible du trait parait assez impersonnel. De plus, de la colorisation entièrement faite de bleu, de noir et de blanc peut se dégager une impression de froideur. En revanche, côté mise en scène, les lecteurs devraient être unanimes. Les cadrages et les découpages des planches sont astucieux et on sent que son passé de théoricien a servi sa pratique.

Dans la réflexion sans être cérébral, dans la romance sans être à l’eau de rose, Le sculpteur est une œuvre qui fait appel à notre cœur tout comme à notre esprit. Sensible et faisant preuve de retenu, Scott McCloud livre une bande dessinée sincère et personnelle qui malgré son discours un peu convenu a le mérite de ne pas donner des leçons. Il faut toutefois ne pas être réfractaire aux romances et aux longueurs pour se laisser séduire.

Guillaume Wychowanok

WARM UP, T2 : A tombeau ouvert, de Renaud Garreta aux éditions Dust, 13,95 € : Bulle de Bronze (voire mieux pour les motards)

warm-up-t2-couv…WARM UP, T2 : A tombeau ouvert, de Renaud Garreta aux éditions Dust, 13,95 € : Bulle de Bronze (voire mieux pour les motards)

Renaud Garreta propose une série sur l’univers de la compétition de moto qui tranche avec la pléthore d’œuvres humoristiques consacrées au monde du deux roues. Warm Up, nous envoie sur les circuits les plus prestigieux et nous fait suivre en parallèle une intrigue sur fond d’affaire mafieuse.

Résumé du tome 1 : Les frères Neves sont deux passionnés de moto. Nathan, l’aîné de la fratrie, est un véritable équilibriste et enchaine les victoires en championnat national de superbike… Pas de quoi rouler sur l’or. Pour mettre sa famille à l’abri du besoin, il s’intéresse aux lucratives courses sur route…
De son côté, Chad a trouvé un moyen plus juteux pour utiliser ses talents de pilote : le go fast. Seulement, quand cela ne se passe pas comme prévu, les commanditaires demandent des comptes. Et dans les organisations mafieuses, on ne fait pas dans la demi-mesure.
Pour sortir son petit frère de la mouise dans laquelle il s’est empêtré, Nathan va accepter de participer aux courses les plus dangereuses qu’il soit, histoire de racheter la dette de Chad auprès de la mafia…

On connait bien les séries humoristiques consacrées à la moto telles que Joe Bar Team ou Litteul Kevin, et force est de constater qu’elles se servent toujours des mêmes clichés. Avec son ambiance adulte et réaliste, Warm Up souffle donc un vent de fraîcheur. Oscillant entre compétition de moto et histoire mafieuse, Warm Up s’adresse aux amoureux de bécane.
Exit l’arsouille entre deux bières sur fond d’humour, place au pilotage et à la tension. On découvre les coulisses de la compétition de moto, on assiste à des courses pleines de tension, on suit les déboires de Chad avec la mafia et l’on voit le conflit familial éclater. On peut toutefois regretter que l’intrigue et les personnages sonnent un peu cliché… mais qu’importe, cet album est réalisé par un passionné de deux roues, et cela se voit !
Graphiquement, pour peu que l’on adhère au style photo réaliste de Renaud Garreta, Warm Up est un régal. La mise en page est des plus dynamiques et les bécanes paraissent plus vraies que nature. Pendant les courses, on se croirait presque face à des photographies. Cependant, cela est moins vrai lorsque les personnages quittent leur casque : les différents protagonistes n’ont pas de véritable identité visuelle… mais pas de quoi gêner la lecture.

Warm Up est une lecture grand public qui a de quoi flatter les passionnés de moto. En abandonnant l’image du motard un peu beauf qui ne jure que par la bière et l’arsouille, la série dresse un portrait plus actuel et adulte. Renaud Garreta porte un regard sincèrement passionné sur cet univers et le montre avec des planches ultra réalistes. Dommage toutefois que l’histoire et les caractères des personnages soient un brin trop stéréotypés.

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu les premiers tomes, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

Coup dur pour la famille Neves : depuis son « accident » sur le circuit de Macao, Nathan est en état de mort cérébral. Comprenant qu’il est à l’origine des malheurs de son frère, Chad est pris de remord et broie des idées noires. Fig lui propose de faire des essais pour, peut-être, intégrer le monde de la compétition moto. Mais Miguel et son gang de mafieux n’en a pas fini avec lui et compte bien faire de Chad leur recrue à temps plein. Cette fois Chad n’a plus son frère pour le protéger et va devoir surmonter sa colère et son sentiment de culpabilité pour espérer faire les bons choix.

Dans la droite lignée du premier tome, A tombeau ouvert, continue sa plongée dans l’univers de la moto. Parsemé de références à cet univers, le récit gagne en finesse en se focalisant sur Chad et sa situation désespérée. Espérons que Warm Up continue de se bonifier au fil des opus.

Guillaume Wychowanok

DEUX FRERES, de Gabriel Bá et Fábio Moon, aux éditions Urban Comics, 22,50 €

deux-freres-couv…DEUX FRERES, de Gabriel Bá et Fábio Moon, aux éditions Urban Comics, 22,50 €

Après les très appréciés Daytripper et l’Aliéniste, les frères brésiliens Gabriel Bá et Fábio Moon remettent le couvert avec Deux Frères. Tiré du roman du même nom écrit par Milton Hatoum, ce one-shot nous conte l’histoire d’une famille libanaise expatriée au Brésil qui se déchire peu à peu, minée par le conflit de deux frères jumeaux. Une œuvre complexe tout en contraste où l’amour se dispute à la haine.

Vivant dans une famille d’origine libanaise installée à Manaus, les jeunes frères jumeaux Omar et Yaqub se disputent l’amour d’une fille alors qu’ils n’ont que 13 ans. De cette confrontation, Yaqub écope d’une cicatrice au visage qu’il gardera pour le restant de ses jours, tout comme sa rancune envers son frère. Halim et Zana, les parents de ces jumeaux que tout oppose, décident de les éloigner l’un de l’autre. Yaqub est alors envoyé au Liban pour vivre dans la famille d’Halim pendant qu’Omar, en tant que petit protégé de Zana, reste dans la demeure familiale avec ses parents et Dominguas, une fille indienne adoptée par la famille.
5 ans plus tard, Yaqub revient à Manaus, mais loin d’avoir calmé le jeu, la séparation des deux frères n’a fait que renforcer leur rivalité. Yaqub, rationnel et travailleur, ne supporte plus de voir son frère cadet chouchouté par la mère, qui vit de farniente et de soirées arrosées. Le conflit est inévitable et toute la famille va en pâtir…

Après L’Aliéniste, les auteurs adaptent de nouveau une œuvre littéraire brésilienne. Avec Deux frères, on assiste à une confrontation tragique entre des frères jumeaux que tout oppose. Construit autour du contraste entre ces deux protagonistes, le récit est tendu des premières aux ultimes pages de l’ouvrage. On découvre peu à peu les divers événements qui constituent ce drame familial où l’amour laisse peu à peu place à l’incompréhension, à la rancœur et à la destruction. Émouvant, touchant, glaçant, dérangeant et parfois drôle, ce récit complet a de quoi éveiller les sentiments du lecteur. À condition toutefois qu’il accepte de fournir quelques efforts…
Avec de nombreuses ellipses temporelles et retours en arrière, le récit se dévoile sous la forme d’un puzzle narratif qui dévoile peu à peu les parts d’ombres de l’histoire sans pour autant tout expliciter. Seulement, ce puzzle demande une bonne dose de concentration et rend la lecture un peu éprouvante, surtout que malgré quelques passages humoristiques, l’ambiance de l’ouvrage est des plus pesantes. Baigné dans un réalisme pessimiste, Deux frères tire un peu en longueur pour se conclure sur un final sinistre et cynique. Mieux vaut donc ne pas broyer des idées noires avant d’entamer la lecture.
On retrouve la patte graphique de Gabriel Bá et Fábio Moon dans ces planches réalisées à quatre mains. Leurs traits stylisés sont puissants, dynamiques et l’aspect épuré des cases cachent un sens aigu du détail. Tout en noir et blanc, l’album joue des contrastes et des jeux de lumières pour construire une mise en scène réussie. Mais si l’on comprend bien que ce choix permet de servir le jeu des oppositions, on ne peut s’empêcher de penser que la couleur aurait permis de profiter des ambiances si dépaysantes de l’Amérique Latine et de distinguer visuellement les deux frères de manière instantanée.

Deux Frères est une tragédie familiale qui touche les cœurs et les esprits. Toutefois il aurait été appréciable de l’amputer de quelques pages et de simplifier un peu la trame narrative qui avec l’atmosphère noire de l’ouvrage rend la lecture un peu éreintante. Aidé par des dessins puissants des auteurs, ce roman graphique prend aux tripes et parvient même à signifier l’ineffable. Une œuvre qui séduira les lecteurs aguerris qui ne craignent pas la noirceur des sentiments.

Guillaume Wychowanok