OUTCAST, T1 : Possession, de Kirkman et Azaceta aux éditions Delcourt, 16,95 € : Bulle d’Argent

…OUTCAST, T1 : Possession, de Kirkman et Azaceta aux éditions Delcourt, 16,95 € : Bulle d’Argent outcast-t1-couv

Après le succès planétaire de The Walking Dead, la nouvelle série de Robert Kirkman était attendu avec impatience. Le scénariste met de côté le récit post-apocalyptique et les zombies pour se tourner vers la bd horrifique. Dans Outcast, le mal est dissimulé et ne peut-être délogé qu’à grands coups d’exorcisme.

 Kyles Barnes vit seul dans sa maison, isolé du monde extérieur. L’homme arpente son foyer, forcé de vivre loin de sa femme et de son enfant, hanté par un passé violent et le souvenir d’une mère devenue folle. Dans un état dépressif et plombé par les remords, Kyle est convaincu qu’il est maudit et que les membres de sa famille ont été possédés par des démons.
Seule Megan, sa sœur, accepte encore de lui rendre visite et tente de lui apporter son soutien. Alors que Kyle fait les courses avec sa sœur, le révérend Anderson lui fait la discussion avant de lui demander de l’aide. Le religieux semble penser que Kyle a le pouvoir de combattre les démons et lui demande de l’assister lors d’un exorcisme. Les deux hommes rendent alors visite au fils d’une famille rongé par le mal. Sur place ils découvrent une scène aussi horrifique qu’intrigante.

Kirkman laisse les zombis de The Walking Dead se reposer un temps pour nous plonger dans un récit purement horrifique. Sa nouvelle œuvre parait plus réaliste et ne laisse s’installer le fantastique que progressivement aux détours de scènes du quotidien. La violence est bien présente, mais elle n’est pas exacerbée, elle n’est montrée que par touches pour mieux nous saisir lorsqu’elle survient dans son apparence la plus crue. Bref, avec Outcast, Robert Kirkman prouve une nouvelle fois qu’il sait comment construire un récit.
Le scénariste prend le temps d’installer son intrigue et ses personnages. Si l’atone Kyle Barnes nous parait un peu antipathique au début, des flashbacks viennent peu à peu nous instruire sur son passé douloureux. Passé des débuts un peu lents, on plonge dans cet univers inquiétant. L’horreur s’installe peu à peu et le rythme va alors crescendo pour atteindre des sommets de puissance. Du coup l’intrigue sur fond d’exorcisme qui peut paraitre un peu classique acquiert une véritable force, aidée par une excellente mise en scène.
Si Outcast parvient à installer son atmosphère étouffante si efficacement, c’est aussi grâce au travail de qualité proposé par Paul Azaceta. Avec son trait réaliste et épais, le dessinateur joue des ombres, des contrastes et des cadrages pour installer de l’anxiété dans l’esprit du lecteur. Les scènes sanguinolentes ne sont alors que plus terrifiantes. Pourtant, l’album ne sombre pas dans le gore ou dans la violence gratuite, le mal est diffus, il se fait voir par touches. Les personnages sont très bien croqués et les possédés dégagent quelque chose de malsain qui a de quoi nous faire frissonner. Les couleurs très réussies d’Elizabeth Breitweiser participent également à renforcer l’ambiance de cet album qui en met plein les yeux.

La bd horrifique est un genre particulièrement exigeant qui demande une grande maîtrise pour parvenir à instiller la peur et l’angoisse dans l’esprit du lecteur. Robert Kirkman et Paul Azaceta ont remporté leur pari haut la main. Les qualités d’Outcast font oublier les longueurs du début et le pitch assez classique. L’atmosphère devient rapidement étouffante et on frissonne régulièrement à la vue des possédés aux allures diaboliques. Les amateurs d’horreur ont de quoi être comblés : de nombreux tomes sont prévus ainsi qu’un une série télévisée.

Guillaume Wychowanok

L’ÎLE DES JUSTES, Corse, été 42, de Piatzszek et Espé, aux éditions Glénat, 18,50 € : Bulle d’Argent

ile-des-justes-couv…L’ÎLE DES JUSTES, Corse, été 42, de Piatzszek et Espé, aux éditions Glénat, 18,50 € : Bulle d’Argent

Avec L’Île des justes, Stéphane Piatzszek et Espé rendent hommage au peuple corse qui a redoublé d’effort pour protéger les juifs en exil pendant la Seconde Guerre mondiale. Une fiction ancrée dans un contexte historique bien réel, une histoire touchante qui magnifie la solidarité face à l’adversité.

Marseille. Été 42, alors que la France est occupée. Henri et Suzanne Cohen sont prêts à fuir la ville en compagnie de Sacha, leur jeune fils. Leur but est de rejoindre la Corse pour ensuite se rendre en Palestine. Leur départ est finalement précipité lorsqu’une rafle a lieu dans leur rue. Henri est arrêté et Suzanne et son fils iront seuls sur l’île de beauté.
Dès son arrivée sur l’île, Suzanne est arrêtée alors que Sacha est mis à l’abri par les Corses. Elle parvient finalement à prendre la fuite et à rejoindre le village de Canari où le prêtre local a protégé son fils. Les jours s’éclaircissent alors pour Sacha et sa mère qui se sentent en sécurité dans le vieux moulin prêté par le prêtre. Mais les beaux jours prennent fin lorsqu’ils sont dénoncés au nouveau préfet de l’île par une lettre anonyme… Heureusement, ce dernier ne fait pas une priorité de la traque des juifs.

Alors que les œuvres sur la Seconde Guerre mondiale sont nombreuses, les efforts des Corses pour enrayer la déportation des juifs réfugiés ou résidants sur l’île de beauté sont assez méconnus du grand public. Stéphane Piatzszek et Espé, participent à corriger le tir avec L’Île des Justes. L’histoire romanesque de Suzanne Cohen que les auteurs nous narrent montre par l’exemple la réalité historique de la Corse pendant l’Occupation.
Dès l’arrivée de la mère et du fils sur l’île de beauté, on ressent la tension que cachent les paysages ensoleillés des lieux. Une atmosphère oppressante que vient enrayer la bienveillance émouvante (de la plupart) des habitants de l’île. On est saisi par cette solidarité quasi-inconditionnelle et pourtant, le récit ne sombre pas dans le pathos larmoyant et propose une vision nuancée. Les personnages sont d’ailleurs dépeints dans cet état d’esprit : simpliste aux premiers abords, leur psychologie recèle une part d’ombre et de secret. La tension et la force de l’album ne retombent qu’à la fin de l’album qui semble un peu expédiée…
Graphiquement, Espé propose un travail soigné et très réussi. Son trait semi-réaliste n’est pas sans rappeler Il était une fois en France, avec des personnages tous plus expressifs les uns que les autres. Les décors ont également droit à un traitement de choix et restituent parfaitement l’ambiance inimitable des paysages de la Corse. La colorisation d’Irène Häfliger qui joue des contrastes et fait la part belle aux couleurs chaudes et lumineuses aide d’ailleurs à installer cette atmosphère unique.

Sorti pour le soixante-dixième anniversaire de la Libération, L’Île des Justes nous raconte avec justesse le rôle méconnu des Corses pendant l’Occupation. Un récit romanesque qui nous fait vivre avec émotion des événements de la Seconde Guerre mondiale sans trop en faire. L’intrigue est magnifiée par le dessin d’Espé et ne souffre que d’une fin un peu trop expéditive. Un one shot qui a de quoi attirer à la fois les adeptes de récits historiques et les amateurs d’histoires touchantes et émouvantes.

Guillaume Wychowanok

LES ENFANTS DE LA RESISTANCE, T1 : Premières actions, de Dugomier et Ers, aux éditions Le Lombard, 10,60 € : Bulle d’Argent

enfants-de-la-resistance-couv…LES ENFANTS DE LA RESISTANCE, T1 : Premières actions, de Dugomier et Ers, aux éditions Le Lombard, 10,60 € : Bulle d’Argent

Après avoir œuvré sur Hell School et Les Démons d’Alexia, le duo Ers / Dugomier délaisse le fantastique pour s’attaquer à la fiction historique. Toujours axé jeunesse, leur nouveau titre nous conte l’histoire d’enfants qui font face à l’occupation allemande au sein de leur petit village des Ardennes. Un récit qui mêle fiction et réalité historique avec une fraîcheur enfantine tout en ayant un intérêt didactique. 

En Juin 1940, dan un petit village des Ardennes, François et Eusèbe n’apprécient pas vraiment la présence allemande. Alors qu’ils n’ont qu’une douzaine d’années, ils décident de mettre des bâtons dans les roues de l’occupant. Seulement, ils doivent faire face à la passivité des adultes qui sont encore un peu hébétés par la défaite française et qui fondent de grands espoirs dans le gouvernement de Pétain, véritable héros de la première guerre mondiale.
Les enfants ne comptent pourtant pas rester les bras croisés. Dans leur quête de résistance, ils font la connaissance de Lisa, une jeune fille qui parle allemand mais qui dit ce dit belge. La jeune enfant a été abandonnée à son sort, mais la famille de François va la recueillir. L’aide de la jeune germanophone va permettre à Eusèbe et François de comprendre ce que disent les soldats allemands. Ils se rendent rapidement compte qu’il est urgent d’agir contre l’occupant. Les enfants commencent à mener la résistance à leur échelle et tentent de déjouer la propagande à grand renfort de tracts…

 Il n’est pas aisé d’offrir un récit frais et intéressant autour du sujet de l’occupation pendant la seconde Guerre Mondiale. C’est pourtant ce qu’ont réussi à faire Ers et Dugomier. En prenant le parti d’écrire une fiction historique à destination des jeunes sur ce passage de l’Histoire française, les auteurs livrent une bd bienveillante et rafraichissante. Narrativement, on suit le journal du jeune François qui nous raconte les actes de résistance qu’ont menés ses amis et lui.Le récit a tous les éléments d’une bonne bd d’aventure jeunesse avec son trio d’enfants charismatiques qui vit de trépidantes aventures. Un récit linéaire et simple qui se révèle efficace bien que sans grand génie.
Mais le gros point fort de l’album est ailleurs. Car sous son ton léger et son aspect enfantin, Les Enfants de la Résistance, parvient à traiter l’épisode de l’occupation avec nuance et subtilité. On assiste alors à un véritable portrait de la France sous l’occupation nazie avec un nuancier beaucoup plus étoffé que l’habituel contraste entre collabo et résistant. Et c’est là que se révèle l’intérêt véritable de cet album : l’aspect didactique de l’œuvre. Les adultes pourront tiquer face aux éléments d’apprentissage un peu trop voyants, mais les plus jeunes profiteront d’une aventure prenante ancrée dans un contexte historique juste. Pour pousser plus loin l’apprentissage et la réflexion du lecteur, les auteurs ont d’ailleurs placé en fin d’album un livret pédagogique illustré qui détaille le contexte historique et les différentes références de l’album.
Le dessin stylisé d’Ers fait la part belle aux bouilles et aux mouvements, bd jeunesse oblige. Les planches sont très fraiches et dégagent d’ailleurs une certaine légèreté qui devrait convaincre les plus jeunes mais aussi les adultes. En effet, s’il se révèle accessible, le trait d’Ers regorge de détails et donne vie à ce petit village des Ardennes et ses habitants.

Ce premier tome des Enfants de la Résistance est une très bonne entrée en matière. Avec son intrigue efficace, ses personnages charismatiques, ses planches pleines de fraicheur, son contexte historique bien retranscrit ce premier tome a de très bons atouts en main. Avec le grand plaisir de lecture qu’il offre et sa valeur pédagogique cette nouvelle série donne sa version moderne du « placere et docere ».

Guillaume Wychowanok

Les Booofffffs du moment : Le Croque-Mort, Pandora Beach et RN 83

Les Booofffffs du moment : Le Croque-Mort, Pandora Beach et RN 83

Dans la pléthore de bd sorties ces dernières semaines certaines d’entre-elles ont su tirer leur épingle du jeu… mais une bonne partie se révèle décevante voire sans grand intérêt. La 9eme Bulle vous aide à y voir plus clair et fait un petit tour d’horizon des albums à éviter.

croque-mort-couvLe croque-mort, de Zafiriadis, Palavos et Petrou, aux éditions Steinkis : Dans une Grèce en pleine crise, Leftéris est un homme de 60 ans qui travaille dans les pompes funèbres. Une mission vient troubler son quotidien ordinaire : il doit amener la dépouille d’un homme mort depuis un mois sur le lieu de son enterrement. Il va devoir attendre que la fille du défunt arrive sur place pour enfin pouvoir se débarrasser du corps et de son odeur.
Se présentant comme une chronique sociale au ton un peu cynique, Le Croque-mort se montre réaliste et réflexif. Mais le problème est qu’il manque cruellement de contenu et que s’il invite à la réflexion et à l’interprétation, il ne donne pas vraiment de matière première. Dommage, car les dessins réalistes de Petou sont plus qu’agréables. Un album à réserver aux férus de chroniques sociales languissantes qui aiment se triturer les méninges pour saisir le sens d’une œuvre.

RN-83-couv

RN 83, T1 : L’hôtel, de Linck et Volpini aux éditions du Long Bec : 27 septembre 1989, sur la RN83, Sandra Doell roule à toute vitesse à bord d’une voiture volée pour échapper à deux flics corrompus. Ils percutent finalement la fuyarde et l’envoient dans le décor. Sandra se réveille plus tard dans une chambre d’hôtel sans blessure. Claire, la gérante de l’hôtel l’accable alors de questions… malheureusement pour Claire, les deux ripoux n’en ont pas fini avec elle, et l’hôtel n’est pas un lieu comme les autres.
Un début sur les chapeaux de roue, un dessin ligne-clair qui rappelle parfois le trait de Bastien Vivès, une ambiance roman noir teintée de fantastique… Avec ces bons éléments, ses premières planches prenantes et malgré la confusion qui s’en dégage, RN 83 semble bien parti pour être une bonne lecture. Seulement, au fil des pages le soufflet retombe peu à peu, jusqu’à l’arrivée d’un twist fantastique un peu facile qui déçoit nos attentes… Le mystère et la confusion font alors place à un final surprenant et peu crédible qui donne l’impression d’avoir été trompé.

pandora-beach-couvPandora Beach, de Borg et Talamba, aux éditions Bigfoot : Deux couples de français décident de passer des vacances à moindre frais et se rendent à Zarkos, un village qui borde la méditerranée (qui pourrait se situer dans la Grèce d’aujourd’hui). Là-bas, ils découvrent un village abandonné mais acceptent tout de même de séjourner chez une femme âgée à l’allure et au comportement inquiétants. Peu à peu, les vacances tournent au cauchemar.
Pandora Beach a vu le jour grâce à un financement participatif sur Sandawe. L’album oscille entre série B, récit horrifique et critique sociale des riches qui viennent profiter de la misère des autres. Ces éléments couplés à des planches assez fraiches et lumineuses donnent l’impression d’être face à une œuvre au ton singulier qui va nous emmener sur des chemins inconnus… Malheureusement, il semble que les auteurs n’aient pas réussi à aller jusqu’au bout de leur choix. L’horreur n’est distillé qu’à travers quelques cases qui ne font pas vraiment frissonner, le ton série B s’estompe rapidement et la critique sociale n’est qu’à peine esquissée. Du coup, après des débuts qui titillent notre curiosité, l’album laisse finalement un goût de manque et d’inachevé, sans doute dû au budget limité.

Guillaume Wychowanok

LAZARUS, T1 : Pour la famille, de Rucka et Lark, aux éditions Glénat, 14,95 € : Bulle de Bronze

lazarus-t1-couv…LAZARUS, T1 : Pour la famille, de Rucka et Lark, aux éditions Glénat, 14,95 € : Bulle de Bronze

Le catalogue de la collection Glénat comics s’étoffe et accueille la série aux multiples récompenses Lazarus. Contre-utopie d’anticipation, cette série bénéficie d’un univers riche et bien construit et d’un récit sous forme de thriller rondement mené. 

Dans un futur proche, suite à une crise inouïe la géopolitique mondiale a été totalement chamboulée et la notion d’État a disparu. Ce sont désormais des familles immensément riches qui dirigent leur territoire respectif à la manière de tyrans. La population est totalement asservie et se répartie entre les serfs et les déchets… Afin de protéger ses intérêts, chaque famille a élu son Lazare : un membre de la famille qui reçoit un entrainement intensif et bénéficie de toutes les avancées technologiques possibles pour mener à bien sa mission.
Forever (ou Eve pour les intimes), le Lazare de la famille Carlyle, met ses capacités de combat et de régénération au service de ceux qu’elle pense être sa famille. Mais son manque d’affection l’empêche d’être totalement efficace et les Carlyle font tout pour qu’elle se sente intégrée dans la famille. Mais, en sus des attaques extérieures, Eve va rapidement devoir faire face aux luttes intestines qui mettent en péril l’épanouissement de la famille.

Avec les multiples récompenses reçues aux États-Unis, Lazarus était attendu de pied ferme en France. Pourtant, à première vue, la série de Greg Lucka et Michael Lark, ne fait pas vraiment dans l’originalité. Des familles richissimes et tyranniques qui ont supplanté les États et qui se livrent des batailles entre-elles, des luttes intestines au sein des familles dues à des membres sans foi ni loi, un homme de main surentraîné qui met peu à peu en question sa position… A première vue, cela peu sembler un peu bateau. Pourtant, tous ces éléments prennent leur sens dans l’univers cohérent et savamment construit par les auteurs. Car on peut voir dans le monde de Lazarus les conséquences plausibles des dérives de notre temps. Comme toute bonne dystopie, on assiste à une critique de la société actuelle en filigrane.
Dans ce contexte aguicheur bien que déjà vu, les auteurs font preuve d’une grande maîtrise du récit, qui donne tout son intérêt à Lazarus. Le récit se construit comme un thriller, et on suit les pas d’Eve qui tente de démêler le vrai du faux. On alterne entre action, introspection et découverte des luttes internes au sein de la famille sans jamais s’ennuyer. Les personnages sont particulièrement bien caractérisés et on se prend d’affection pour Eve alors qu’on se met à détester les autres Carlyle. Cependant, le récit se montre souvent prévisible. On devine assez rapidement que l’héroïne ne va pas rester bien longtemps le bon « chien de garde » de la famille et plusieurs événements sont attendus.
Côté dessin, Michael Lark propose un style réaliste à la colorisation sombre qui sert parfaitement l’ambiance et le ton du récit. Son sens du découpage et de la mise en scène magnifie les scènes d’action et l’expressivité de son trait offre des personnages brillamment incarnés. Toutefois, bien que les planches soient agréables à regarder le style reste très académique.

Avec ce premier tome, Lazarus prouve qu’il s’agit d’une série comics sur laquelle il faut désormais compter. Efficace et d’une maîtrise impressionnante, le récit nous immerge sans peine dans cette contre-utopie. Dommage que le tout manque un brin de fraicheur avec son académisme de l’album et son récit parfois prévisible. Heureusement, il reste une part de mystère assez importante en fin de tome pour attendre la suite avec impatience.

Guillaume Wychowanok

LES ESCLAVES OUBLIES DE TROMELIN, de Sylvain Savoia, aux éditions Dupuis, 20,50 € : Bulle de Bronze

esclaves-oublies-tromelin-couv…LES ESCLAVES OUBLIES DE TROMELIN, de Sylvain Savoia, aux éditions Dupuis, 20,50 € : Bulle de Bronze

Pour sa nouvelle œuvre, Sylvain Savoia a décidé de revenir sur une histoire dramatique en mêlant récit historique et approche documentaire. Avec Les esclaves oubliés de Tromelin, on assiste à toute l’horreur de l’esclavagisme en suivant les traces d’esclaves abandonnés à leur propre sort sur un petit ilot stérile et isolé. On y suit en parallèle, les expéditions archéologiques qui, 250 années plus tard, tentent de reconstituer le quotidien de ces survivants.

Durant l’été 1761, l’Utile, navire de la Compagnie des Indes Orientales, quitte Madagascar en emportant 160 esclaves dans ses cales. En mer, la tempête fait rage et l’Utile finit par s’échouer au large de l’île Tromelin. Seulement 80 esclaves et une partie de l’équipage survivent au naufrage et se retrouvent sur l’île située à 500 km de la terre la plus proche.
Les naufragés s’organisent pour leur survie, mais la cohabitation entre les esclaves malgaches et les blancs n’est pas des plus simples, et les deux communautés vivent séparées. Fidèles à leurs habitudes, les Français s’emparent de toutes les marchandises utiles, ne faisant que peu de cas des Malgaches. Pourtant, lorsque le Lieutenant Castellan décide de construire une embarcation pour quitter l’île, tout le monde s’affaire au travail, oubliant leur division… mais les Français embarquent finalement abandonnant les esclaves à leur triste sort.
250 ans plus tard, Sylvain Savoia est invité par Max Guérout à participer à une expédition archéologique sur l’île de Tromelin. Les fouilles tentent de reconstituer le quotidien de ces esclaves qui sont restés 15 ans sur cette minuscule île. L’auteur nous montre les découvertes de l’expédition et nous plonge dans son expérience de l’isolement…

Au sein d’un album qui alterne entre carnet de voyage documentaire et récit historique, Sylvain Savoia nous emmène sur les traces des esclaves qui ont vécu 15 ans sur l’île de Tromelin. 15 années de survie ponctuées par des déconvenues et trahisons. Car sous ses airs d’îlot paradisiaque, l’île de Tromelin cache des terres stériles et arides qui ne laissent que peu de place au confort. Le récit historique nous place du côté des esclaves, trahis par les français, obligés de regarder les blancs s’éloigner sur l’embarcation qu’ils ont construite. L’incroyable instinct de survie des Malgaches les oblige à outrepasser leurs croyances et à dépasser leurs limites pour faire face à leur isolement. Mais malgré leurs efforts, cette terre inhospitalière parcourue par les tempêtes les décime peu à peu : quand le chevalier de Tromelin vient les secourir 15 ans après le naufrage de l’Utile, ile ne reste plus que 8 survivants.
Le récit historique est entrecoupé par le « carnet de voyage » de l’auteur qui nous plonge dans l’expédition à laquelle il a participé. Une fois sur place, l’excitation retombée, Savoia comprend que la vie ici, même avec le matériel moderne n’est pas de tout repos. La chaleur étouffe, le sable s’infiltre et l’isolement pèse. Une expérience qui tisse, dans une moindre mesure, un lien entre ces chercheurs et les esclaves dont ils cherchent les traces. Cependant, ces passages documentaires sont assez inégaux et sont alourdis par de nombreux détails et une mise en page très dense qui gâche un peu le plaisir de lecture bien que cela nous permette de saisir l’isolement et la fatalité qui habitent l’île de Tromelin. D’autre part, si le parallèle entre les deux récits se justifie aisément, le fait est que le rythme du récit historique s’en trouve vraiment haché et que l’on a du mal à saisir le poids de l’attente des esclaves.

Sylvain Savoia nous conte un épisode historique de l’esclavagisme saisissant et révoltant. Le parallèle entre le récit historique et le documentaire sur l’expédition n’est pas sans rappeler les œuvres d’Emmanuel Lepage, mais fonctionne un poil moins bien : l’histoire des esclaves, entrecoupée, perd en puissance évocatrice quand les parties documentaires veulent trop en dire et se révèlent denses, inégales et exigeantes. Toutefois, Les esclaves oubliés de Tromelin reste une œuvre saisissante et joliment dessinée qui en dit long sur les méfaits et l’horreur de l’esclavagisme.

Guillaume Wychowanok

LE CARAVAGE, T1 : La palette et l’épée, de Milo Manara, aux éditions Glénat : Bulle de Bronze

caravage-couv…LE CARAVAGE, T1 : La palette et l’épée, de Milo Manara, aux éditions Glénat : Bulle de Bronze

On associe le nom de Milo Manara avec la bande dessinée érotique, mais l’homme a également un penchant prononcé pour la bd historique. Pour sa nouvelle bd, l’auteur nous narre l’histoire d’un autre Italien de renommée : Le Caravage. Il faut dire que la vie romanesque de ce maître du clair-obscur représente un terreau de choix pour le 9eme art.

Automne 1592, Michelangelo Merisi da Caravaggio, aujourd’hui plus connu sous le nom du Caravage, se rend à Rome dans l’espoir de vivre de son talent. Et l’homme va rapidement trouver sa place  dans cette ville où les âmes les plus nobles et les plus pieuses côtoient les esprits les plus vils et débauchés. Très vite repéré pour son talent indubitable et sa maîtrise du clair obscur, le peintre a aussi ses détracteurs.
D’un naturel courageux et impulsif, Le Caravage aime défendre les faibles et ses beuveries l’amènent bien souvent à participer à des échauffourées. De plus, se voulant libre dans sa pensée comme dans son geste artistique, le peintre n’hésite pas à prendre une prostituée pour modèle de la Vierge et à croquer des anges aux courbes assez érotiques. Une réputation sulfureuse qui ne réjouit pas vraiment les nobles et les religieux de Rome…Et, comme si l’homme n’avait pas assez de problèmes comme cela, à force de se lier d’amitié avec des prostituées qu’il utilise comme modèles, Le Caravage s’attire les foudres de leur souteneur, Ranuccio Tomassoni…

Querelleur, talentueux, audacieux, sulfureux, provocateur… autant de raisons qui ont dû convaincre Manara de s’intéresser au Caravage. C’est que la vie et le caractère du peintre italien aux multiples facettes ont de quoi fasciner. Si Manara nous montre le talent pictural du Caravage, il s’intéresse surtout à son caractère et à ses déboires. Car l’homme était un aventurier qui aimait à se placer du côté du bas peuple et à prendre l’épée pour défendre ses convictions.
Cette bd biographique s’appuie sur des faits avérés, toutefois de nombreuses situations sont romancées : Manara nous offre une vision fantasmée du Caravage, son Caravage. Du coup, il est étonnant de voir qu’il en a fait un être quasiment asexué, alors que le peintre est connu pour son érotisme et son penchant présumé pour les hommes (dont il n’est aucunement fait cas ici). Manara met un peu de côté ses habituelles scènes sexuelles, pour faire la part belle à la beauté picturale. Rassurez-vous tout de même : cette bd réserve son lot de courbes féminines ou masculines et de scènes osées. En revanche, il faut avouer que l’artiste ne retranscrit pas vraiment les ambiances d’époque et que le récit et la composition de l’album se montrent des plus classiques. Du coup, la lecture se révèle agréable, intéressante, divertissante mais ne parvient pas vraiment à nous transporter ou à susciter de l’émotion.
Graphiquement, Milo Manara reste fidèle à lui-même. Son trait réaliste, aisément identifiable, offre de magnifiques planches aidé par une agréable colorisation qui fait la part belle aux bruns. Les personnages y sont magnifiquement croqués avec une attention spéciale apportée aux nus (forcément). De leur côté les décors romains sont magnifiés grâce au trait fin du dessinateur qui a fait un énorme effort de documentation. Toutefois, en s’inspirant largement de gravures du XVIIIeme siècle (du Piranèse et de Vasi notamment), Manara se contente de plans larges et la mise en scène en pâtit un peu.

Ce premier tome du nouveau diptyque de Manara est une lecture agréable et intéressante. On apprend à connaître cet artiste à travers différentes situations romancées qui nous le montre dans toute sa fougue. Le Caravage est ici fantasmé et on peine un peu à partager le charisme et la complexité de l’artiste. Graphiquement, on a droit à du grand Manara, même si on aurait apprécié qu’il prenne plus de risque dans les cadrages.

Guillaume Wychowanok

LA JEUNESSE DE CATAMOUNT, de Benjamin Blasco-Martinez, adapté d’Albert Bonneau, aux éditions Physalis, 15,90 € : Bulle d’Argent

catamount-couv…LA JEUNESSE DE CATAMOUNT, de Benjamin Blasco-Martinez, adapté d’Albert Bonneau, aux éditions Physalis, 15,90 € : Bulle d’Argent

 Pour sa première bande dessinée éditée, Benjamin Blasco-Martinez a choisi le western en adaptant l’œuvre d’Albert Bonneau. En conservant la tonalité des films des années 50, Catamount se révèle classique dans son scénario et dans son approche et moderne dans sa composition graphique. En résulte un album truffé de références qui séduira sans mal les férus de western.

1870. La famille Osborne a quitté la vie bostonienne à la conquête de l’ouest américain, direction le Wyoming. Actuellement, entre le Nebraska et le Colorado, les Osborne se sont fait distancer par la caravane à cause de plusieurs déconvenues. Tendus par leur isolement et leur vulnérabilité, les parents se disputent jusqu’à ce qu’ils perçoivent une colonne de fumée au loin. Samuel, le père, part donc en éclaireur pour voir ce qu’il en est. Une fois sur place, il constate que la caravane a été massacrée.
Terrifiée par cette découverte, la famille décide de s’éloigner de ce charnier à ciel ouvert et fait halte près d’une rivière. Dans la nuit, le chien de la famille montre les crocs. Effrayé, un catamount (félin sauvage) s’enfuit en laissant sa proie sur place : un bambin, seul survivant de l’attaque de la caravane. Kate, la mère Osborne, décide de l’appeler Catamount.
Environ 15 années plus tard, le bambin est devenu un jeune homme aventurier. Avec l’aide de Pad, un ancien traqueur, il s’initie à la traque et au maniement des armes à feu dans le but d’assouvir sa vengeance. Sa première proie sera Black Possum, le chef indien responsable de l’attaque de la caravane, qui a refait surface dans le Wyoming… 

Benjamin Blasco-Martinez a fait le choix de commencer par les origines du héros fétiche d’Albert Bonneau, de sa découverte miraculeuse à ses premiers faits d’armes. Sur un scénario assez classique, l’auteur nous propose finalement un récit varié et haletant qui renouvelle sans cesse l’intérêt du lecteur. Influencé par les films des années 50, Catamount  passe par tout un éventail de tonalités : les scènes contemplatives succèdent aux moments de violence et de tension dans une fluidité appréciable. La lecture très dynamique défile à toute vitesse, et on sent que l’auteur a été limité par le nombre de pages. Cela se ressent notamment dans le final un peu expéditif, qui nous laisse sur notre faim. On aurait aimé profiter un peu plus de la présence de Catamount et en apprendre davantage, tant la lecture est agréable.
Le récit se présente finalement comme une synthèse des vieux westerns : on retrouve l’orphelin qui va devenir un tireur hors-pair, le chef indien à la cruauté exacerbé, les vulnérables colons partis à la conquête de l’ouest, le shérif incompétent et grassouillet… Bref, le casting fait la part belle aux archétypes et l’univers parait un peu manichéen. Mais en parsemant son album de pointes d’humours et de références en touts genres, Benjamin Blasco-Martinez ajoute une dose de second degré jouissive qui fait le sel de l’album et l’empêche de tomber dans l’hommage pompeux.
Si la trame scénaristique s’avère classique, adaptation d’un roman sorti en 1947 oblige, les planches le sont beaucoup moins. Le trait réaliste à l’encrage appuyé de Blasco-Martinez offre de belles cases et nous plonge dans un ouest américain violent et contemplatif. Cependant, les faciès des personnages ne seront pas au goût de tout le monde et on peut tiquer face à certaines postures qui paraissent artificielles. Mais ces détails sont effacés par une colorisation, un découpage et des cadrages qui magnifient les scènes et les ambiances.

Cette première bande dessinée de Benjamin Blasco-Martinez est une réussite. Malgré un scénario très classique hérité de l’œuvre d’Albert Bonneau, le jeune auteur insuffle assez de diversité et de dynamisme au récit pour captiver son lectorat. En multipliant les références et les influences, Catamount a de quoi amadouer les amateurs de westerns à l’ancienne. Ne reste plus qu’à attendre la suite des aventures de Catamount et les prochaines œuvres de ce jeune auteur prometteur.

Guillaume Wychowanok

LA PEUR GEANTE, T2 : L’Ennemi des profondeurs, de Lapière et Reynès, adapté de Stephan Wul, aux éditions Ankama, 13,90 € : Bulle de Bronze

peur-geante-t2-couv…LA PEUR GEANTE, T2 : L’Ennemi des profondeurs, de Lapière et Reynès, adapté de Stephan Wul, aux éditions Ankama, 13,90 € : Bulle de Bronze

Ankama adapte un à un les récits de science fiction de l’auteur Stefan Wul. Élaboré par Denis Lapière et Mathieu Reynès, auteurs d’Alter Ego, La Peur Géante tient le rôle du récit d’anticipation catastrophique. Après un premier tome grand spectacle et très dynamique, ce deuxième opus ralentit le rythme de croisière pour nous en apprendre plus sur la menace Torpède. 

Résumé du tome 1 : An 2157. Bruno Daix, un nageur dans l’armée, compte bien profiter pleinement de ses congés. Seulement, juste après qu’il a fait quelques brasses, Driss, son supérieur, lui  demande de se rendre dans le Pacifique nord pour une mission de la plus haute importance. Il est chargé d’enquêter sur un phénomène inquiétant : les propriétés de l’eau ont été modifiées et celle-ci ne peut plus geler ou s’évaporer. Les glaciers fondent à vitesse grand V et d’énormes tsunamis risquent de frapper les côtes.
Bruno, attend alors son vol à l’aéroport d’Oran où il aborde, un peu maladroitement, une spécialiste des langages anciens, Kou-Sien Tchei. Mais ils n’auront pas le temps de faire plus ample connaissance : Bruno reçoit un appel urgent de Driss. La fonte des glaciers devait se faire en quelques mois et il n’aura fallu en réalité que quelques heures pour que la glace planétaire fonde. Bruno emmène Kou-Sien dans le premier taxi qu’il voit pour échapper à l’immense vague qui frappe l’aéroport quelques secondes plus tard.

La Peur Géante se présente comme un récit d’anticipation catastrophe à grand spectacle qui ne laisse pas le temps de reprendre son souffle. On est rapidement placé face à la submersion des côtes et on récolte peu à peu des indices sur ce qui a bien pu se passer. Le scénario de Stefan Wul qui était visionnaire avec cette histoire de fonte des glace, est plus que jamais d’actualité,  mais, en l’adaptant, Denis Lapière a eu la bonne idée d’actualiser cet univers pour le rendre un peu plus plausible. Il garde toutefois les ingrédients principaux tels que les changements des propriétés physiques de l’eau et l’existence d’une étrange espèce marine, pour garder l’essence et le sel du récit original. Dynamique, truffé de rebondissements et de mystères, le premier tome se révèle spectaculaire, même si l’angoisse qui aurait pu se dégager d’une telle catastrophe n’est pas vraiment palpable. Bref, ce tome se dévore comme un blockbuster hollywoodien mâtiné de série B.
Les planches de Mathieu Reynès confirment d’ailleurs ce constat. Les cases du dessinateur en mettent plein la vue avec des plans chocs de zones urbaines submergées, une mise en scène quasi hollywoodienne et un trait très propre. Les coloristes ont également travaillé dans ce sens avec d’impressionnants effets de lumière et de transparence. Cependant, comme dans les blockbusters, le spectaculaire prend le pas sur la tension, et on assiste à des scènes de chaos avec un regard d’enfant émerveillé.
En prenant le parti de se concentrer sur l’action, les auteurs de la Peur Géante nous proposaient une lecture sans baisse de rythme, qui nous faisait découvrir une catastrophe aux causes mystérieuses et originales. Une adaptation libre et efficace du roman de Stefan Wul, qui se montrait sans prise de tête…

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu le premier tome, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

Trois mois après la vague de tsunamis, l’humanité s’organise comme elle peut. L’armée fait son possible pour analyser les Torpèdes, ces créatures qui semblent avoir planifié l’extinction de l’Homme. Heureusement, plusieurs pistes ont été trouvées : Kou-Sien commence à percer le mystère de leurs communications et l’armée a mis au point des machines de guerre capables de contrecarrer leurs attaques électriques. Ils n’ont cependant pas beaucoup de temps devant eux, car dehors les gens meurent peu à peu de faim et de soif.

Dans les grandes lignes, ce deuxième tome s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur. Seulement, le rythme est bien moins soutenu, et là où le premier tome nous baladait de surprise en surprise, ce deuxième tome est assez avare en révélation. Cela s’explique principalement par le changement de format de la série : il ne s’agit plus d’un diptyque mais d’une trilogie. Du coup, l’auteur, ayant plus de pages pour s’exprimer, en profite pour s’attarder sur les conséquences de la catastrophe, sur les coulisses de la contre-attaque… un ton qui tranche vraiment avec celui du premier tome. L’impression de patiner se fait sentir. De son côté le dessin de Reynès est toujours aussi soigné et spectaculaire avec notamment de hauts lieux parisiens submergés.

Le passage du diptyque à la trilogie ne se fait pas sans heurt pour La Peur Géante. L’aspect plus posé et explicatif de ce deuxième tome ne nous épargne pas quelques longueurs bien que cela permette sans doute d’éviter une trop grande rapidité du récit. On attend donc avec impatience le troisième tome qui devrait nous immerger de nouveau dans une ambiance de guerre spectaculaire.

Guillaume Wychowanok