EMPRISE, d’Aurélien Rosset, aux éditions Akileos, 19 € : Bulle de Bronze

emprise-couv…EMPRISE, d’Aurélien Rosset, aux éditions Akileos, 19 € : Bulle de Bronze

Pour son premier album, Aurélien Rosset n’a pas fait les choses à moitié. Avec Emprise, il livre un thriller horrifique aux accents fantastiques et ésotériques. Un one shot servi par une atmosphère oppressante et un parti pris graphique très original. 

1996, Shelter’s Lot dans le Maine. Le Dr Mark Walewond, est sur le point de passer l’arme à gauche, il fait promettre à son fils de garder un sombre secret. Au même moment, une terrible tempête cause de nombreux dégâts dans ce village d’environ 3000 habitants. Les dommages ne sont pas que matériels et, dès le lendemain, un garde forestier découvre de nombreux cadavres d’animaux avant d’être projeté par une ombre mystérieuse.
La police est en pleine effervescence : les inspecteurs Marcus Obson et Monica Ruiz sont mis sur l’affaire du garde forestier. Les deux enquêteurs restent dubitatifs quand, dans son lit d’hôpital, l’homme indique avoir été agressé par une ombre. Seulement la rationalité de Marcus et Monica va rapidement être mise à mal. Shelter’s Lot, petite bourgade jusqu’alors paisible, devient peu à peu le théâtre de disparitions et d’actes de violence inquiétants.

Avec Emprise, les amateurs des œuvres de Lovecraft et de Stephen King seront aux anges. On retrouve la même atmosphère oppressante où la folie humaine semble cacher des forces plus puissantes et mystérieuses. Seul aux manettes, Aurélien Rosset fait preuve d’une maîtrise impressionnante, surtout lorsque l’on sait qu’il s’agit de son premier album. L’intrigue se dévoile par petites touches et esquisse de nombreuses pistes, amenant inévitablement le lecteur à faire des suppositions. Mais la tâche est ardue car l’auteur sait se jouer de nos attentes. Le récit, dense, est entrecoupé d’articles de journaux pour étoffer notre connaissance des événements qui ont troublé les lieux.
L’horreur est de mise et l’album nous plonge progressivement dans la moiteur la plus totale. La part fantastique de l’histoire apparait petit à petit pour nous laisser dans l’inconnu. L’angoisse et la peur se font toujours plus présentes au fil des 170 pages. Certes, les amateurs de thriller horrifiques et ésotériques seront en terrain connu mais force est de constater qu’Aurélien Rosset a un très bon sens du récit. On ne s’ennuie pas une seule seconde dans ce one shot auquel on peut toutefois reprocher une fin décevante, voire agaçante.
Si, scénaristiquement, Emprise ne se montre pas d’une grande originalité, graphiquement, il en va tout autrement. Le format de l’album et le dynamisme de la mise en scène font penser aux comics, mais le trait stylisé et puissant du dessinateur révèle une véritable singularité. L’auteur joue parfaitement des couleurs et des lumières pour susciter l’horreur et son dessin retranscrit parfaitement les émotions des personnages. D’autre part, l’attention portée aux décors nous immerge dans un Shelter’s Lot lugubre et inquiétant. On peut toutefois regretter que certains plans larges manquent de détails et que l’aspect parfois un peu fouillis de certaines cases puisse gêner la compréhension de l’action. Mais ces défauts ne gâchent nullement le travail accompli (seul) par Aurélien Rosset.

Sans révolutionner le genre du thriller horrifique, Emprise est d’une efficacité scénaristique remarquable. L’ambiance glauque et violente de l’album est habilement installée et le récit très prenant ne souffre finalement que d’une fin très frustrante. L’identité visuelle forte de ce one shot finit de démontrer qu’Aurélien Rosset a du talent à revendre.

Guillaume Wychowanok

LE MONDE DU DESSOUS, de Sibran et Tronchet, aux éditions Casterman, 17 € : Bulle d’Argent

monde-du-dessous-couv…LE MONDE DU DESSOUS, de Sibran et Tronchet, aux éditions Casterman, 17 € : Bulle d’Argent

Après trois ans passés en famille en Équateur, Didier Tronchet avait publié ses chroniques du quotidien là-bas, dans Vertiges de Quito. Avec Le Monde du dessous, il continue sur sa lancée sud-américaine. Adaptation d’un roman écrit par sa compagne, Anne Sibran, cet album mêle chronique sociale et surnaturel pour montrer l’enfer vécu par les mineurs du Potosi. 

Après des années d’exil, Agustin revient dans son village natal. L’endroit est désormais totalement dépeuplé et seules les ruines et autres sépultures persistent. Rapidement, ses souvenirs de jeunesses refont surface. Élevé par Sara, sa mère, Agustin a eu trois pères : Eusebio, celui qu’il préférait mais que les mines de Potosi ont fini par engloutir, Melchior, son géniteur, qui a profité de l’absence d’Eusebio pour violer Sara et Padre Pio, un prêtre guidé par ses idéaux.
La vie du village était rythmée par les disparitions de mineurs. Eux qui partaient en quête de richesse trouvaient inéluctablement la mort. Leur corps restait au fond de la montagne, non loin du lieu où était enfermé le diable. Persuadé, qu’il a le don de faire tomber la pluie, Agustin rêvait de vivre de cultures pour enrayer la voracité de la mine de Potosi qui engloutissait toujours plus d’âme. Mais sa mère en a décidé autrement : il a dû suivre un chaman dénommé Pako, afin d’être initié aux rites ancestraux…

Adaptation du roman d’Anne Sibran Dans la montagne d’Argent, Le monde du dessous est une chronique sociale déguisée en conte cruel. Le sujet est fort puisque, depuis que les conquistadors espagnols ont décidé d’exploiter la mine d’argent de Potosi, ce sont 8 millions de mineurs qui y ont perdu la vie. Si ce noir constat aurait pu donner lieu à un album très sombre, Sibran parvient à y ajouter une touche de poésie. On voit les effets néfastes de l’exploitation de la mine sur les populations environnantes à travers la voix et le regard (faussement) naïfs du jeune Augustin qui ne parvient pas à comprendre cette absurdité. De plus, le récit est parcouru des légendes et croyances amérindiennes qui donne à la triste réalité, un parfum de fantastique. Les dialogues sont souvent écrits en espagnol, ce qui leur confère de l’authenticité mais pourra aussi gêner la lecture de certains.
Parallèlement à la souffrance subie par le peuple équatorien, c’est la société occidentale qui est en cause. Car derrière l’image de Potosi qui englouti les âmes, c’est l’esprit européen et sa soif inextinguible de richesse qui apparait. On constate alors toute l’horreur de l’exploitation de l’homme par l’homme à travers des images symboliques et saisissantes qui poussent à réfléchir. On dévore cet album qui mêle fantastique et réalité sans pouvoir s’arrêter… jusqu’à arriver à une fin qui déçoit nos attentes…
Visuellement, le trait appuyé de Tronchet est immédiatement reconnaissable. Le dessin caricatural nous rend les protagonistes très attachants et combine habilement fantastique et réalité. Un véritable travail a été accompli sur la mise en couleurs qui offre une atmosphère de conte cruel. Visuellement ce one shot est puissant mais, Didier Tronchet oblige, ne vous attendez pas à un dessin réaliste fin et fourmillant de détails.

Avec Le Monde du dessous, Anne Sibran et Didier Tronchet nous questionne sur l’exploitation inique des hommes, dans un album édifiant et simple d’accès. Pas de grands discours, mais un récit emprunt de poésie et jonché de symboles percutants qui ne souffre que d’une fin en demi-teinte. Une chronique sociale forte et tragique qui évite la noirceur totale grâce à son ton décalé et son aspect fantastique.

Guillaume Wychowanok

AMERE RUSSIE, T2 : Les Colombes de Grozny, de Ducoudray et Anlor, aux éditions Bamboo, 13,90 € : Bulle de Bronze

amere-russie-t2-couv…AMERE RUSSIE, T2 : Les Colombes de Grozny, de Ducoudray et Anlor, aux éditions Bamboo, 13,90 € : Bulle de Bronze

Toujours bredouille, Ekaterina continue désespérément de retrouver la trace de son soldat de fils. Bloquée à Grozny, elle va vivre pendant un petit moment le quotidien des civils en pleine guerre, où la légèreté se dispute à la violence. Un tome de fin surprenant pour un diptyque qui l’est tout autant.

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu le premier tome, l’article qui suit contient des spoilers.
Pour lire le résumé du tome 1 d’Amère Russie ainsi que notre avis, cela se passe ici.

À la fin du premier tome, Ekaterina Kitaev avait bien trouvé un soldat nommé Volodia auprès du chef tchétchène Bassaiev, mais ce n’était pas son fils. Le leader tchétchène l’avait faite prisonnière en espérant pouvoir faire un échange avec l’armée russe. Mais la Russie ne fait plus d’échanges de prisonniers : Ekaterina et le soldat aveugle Volodia ne sont plus que des boulets à ses yeux.
Bassaiev décide donc d’envoyer ce duo improbable au sein de l’immeuble des aveugles à Grozny. À l’intérieur, Ekaterina découvre des civils tous aussi étonnants les uns que les autres. Entre deux bombardements et déferlements de violence, les survivants se ménagent un semblant de vie quotidienne et font ce qu’ils peuvent pour mettre le grappin sur les ravitaillements confisqués par divers trafiquants… Dans ce contexte, Ekaterina ne perd pas espoir de retrouver son fils et une rencontre ne va pas tarder à la diriger dans la bonne direction.

Après avoir bravé les dangers pour retrouver son fils et vu la réalité des batailles, Ekaterina Kitaev découvre le quotidien des civils en temps de guerre. Toujours accompagnée de sa chienne, la mère russe fait de son mieux pour survivre au milieu des ruines et des bombardements. Dans l’immeuble des aveugles, elles croisent nombres de personnages émoussés par la guerre. Pourtant, au milieu de cette violence, une part de légèreté persiste : les habitants se ménagent des moments de loisirs avec les quelques heures d’électricité quotidiennes, les enfants se chamaillent pour jouer aux jeux vidéos… Un contraste qui montre toute l’absurdité de la guerre sans l’expliquer ou prendre parti.
Après le relatif calme de l’immeuble, le récit fait de nombreuses révélations jusqu’à un final inattendu. Toutefois, certaines de ces surprises paraissent un peu artificielles et l’auteur ne lésine pas sur les événements tragiques. En passant de l’humour et la légèreté à l’âpreté des événements, l’auteur estompe un peu le surplus de pathos.
Le dessin d’Anlor n’évolue pas vraiment par rapport au premier tome et on retrouve son trait semi-réaliste si particulier. S’ils ne plairont pas à tout le monde, les dessins ont le mérite de mélanger habilement la cruauté et la légèreté, la fragilité et la force. Dommage que le découpage des planches soit si dense et ne permette pas de profiter pleinement du travail de la dessinatrice.

Ce deuxième tome d’Amère Russie, achève joliment la quête de cette mère partie à la recherche de son fils. Bien que certaines ficelles paraissent artificielles et que le pathos soit de mise, le récit est des plus agréables et bénéficie d’une atmosphère unique. Amère Russie montre la guerre d’un point de vue humain, la bataille de mères pour retrouver leur fils avec ce que cela comporte de courage et de force mais aussi de tendresse et de fragilité.
À noter qu’une intégrale version luxe en noir et blanc augmentée d’un cahier graphique de 8 pages est disponible au prix de 39,90 €.

Guillaume Wychowanok

LE BARON FOU, T1, de Rodolphe et Faure, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

baron-fou-couv…LE BARON FOU, T1, de Rodolphe et Faure, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

Rodolphe s’associe à Faure pour nous narrer l’histoire (romancée) de Roman Von Ungern-Sternberg qui tenta de rétablir l’empire Mongol pour devenir le nouveau Gengis Khan. Réputé pour être cruel et sans pitié, il a été surnommé le baron fou. Un personnage atypique qu’on apprend à connaître au fil des pages et des batailles. 

1954, Hembley, dans le Kent. Lorsqu’une cartomancienne montre à Elisabeth Von Ruppert un as de pique, cette dernière replonge dans ses souvenirs. Elle décide alors de raconter à sa fille comment elle a rencontré, plus de 30 ans plus tôt, le baron Roman Von Ungern-Sternberg, dit le baron fou.
En 1920, Elisabeth partait à la recherche de son mari allemand capturé par les Russes. Elle prit un train protégé par l’armée blanche pour retrouver son époux forcé de devenir chirurgien dans les rangs de l’armée du général Khorvat. Seulement, le train fut rapidement attaqué par des cavaliers mongols sous les ordres du baron Von Ungern-Sternberg. L’homme s’empara du train et força Elisabeth à le suivre. Elle apprit peu à peu à connaître cet homme hors normes qui rêvait de rétablir le grand empire Mongol.

Rodolphe et Michel Faure dressent le portrait d’un personnage historique singulier que les lecteurs d’Hugo Pratt ont déjà croisé dans Corto Maltese en Sibérie. On découvre ici cet homme aux folles ambitions à travers les yeux d’une anglaise (fictive) qui aurait suivi, bien malgré elle, les pas du baron fou. On voit alors tout le talent de ce chef de guerre au fil de batailles aux accents épiques, on assiste à sa cruauté et sa folie mais on perçoit également en lui une part d’humanité. Loin de l’image d’un commandant dénié de tout sentiment qu’a retenue l’histoire, Le Baron fou nous montre un personnage complexe, certes féroce, mais aussi charismatique et superstitieux.
Le contexte historique est plutôt complexe (les tsaristes affrontaient alors les bolchéviks), l’album se révèle être une lecture dense mais agréable et simple d’accès. On parcourt les contrées de l’Oural au rythme de différents événements. Les moments épiques succèdent à des épisodes plus portés sur les émotions et la tension. Le tout se déroule dans une certaine fluidité mais le traitement assez superficiel de certains événements peut leur donner un aspect anecdotique. De plus, la narration se révèle finalement des plus classiques et donne l’impression d’être face à une bd « à l’ancienne ».
Graphiquement, le constat est assez similaire. Les dessins de Michel Faure ont un aspect très classique mais on voit rapidement qu’ils ont également une forte personnalité. Son trait à la fois élégant et instinctif donne vie à des personnages très expressifs. La mise en scène bénéficie d’un jeu de cadrages très maîtrisé et les paysages sont magnifiés par des couleurs directes à l’intensité remarquable. Toutefois, ce parti pris graphique est très particulier et risque de ne pas plaire à tout le monde.

Le Baron Fou se révèle être un agréable mélange entre aventure et récit historique. On (re)découvre un personnage unique sous un angle qui nous le rend plus humain grâce à des planches à l’aspect très pictural. L’album risque toutefois de rebuter les réfractaires à la bande dessinée « vieille école », tant par sa narration que par son aspect graphique.

Guillaume Wychowanok

ROI OURS, de Mobidic, aux éditions Delcourt, 18,95 € : Bulle de Bronze

roi-ours-couv…ROI OURS, de Mobidic, aux éditions Delcourt, 18,95 € : Bulle de Bronze 

Pour sa première BD, Mobidic réalise un conte doux-amer dans l’univers des légendes amérindiennes. Roi Ours plonge le lecteur dans un monde sauvage empreint d’onirisme pour nous conter une histoire de vengeance.

Éprouvé par la malédiction que le dieu Caïman a lancée sur son village, le chaman a décidé de lui donner Xipil, sa propre fille, en guise d’offrande. Cette dernière attend son heure, attachée à un totem, mais le Roi Ours ne l’entend pas de cette oreille et la libère. Seulement, lorsque Xipil marche vers son village, un homme de sa tribu tente de l’assassiner pour avoir refusé d’être sacrifiée. L’ursidé vient une seconde fois à son secours et décide de l’emmener avec lui et de la prendre pour femme.
Cependant, les choses ne sont pas si faciles à vivre pour la jeune indienne. Difficile d’être acceptée parmi les dieux lorsqu’on est une simple mortelle. De son côté, le Roi Ours a « volé » l’offrande du roi Caïman, qui compte bien tirer profit de la situation…

Si Roi Ours a tous les aspects du conte, il n’est pas de ceux qu’on lit aux plus jeunes. Vengeance, trahison, sexualité et giclées de sang sont au cœur de cet ouvrage qui possède un ton résolument adulte. Pourtant, cet album ne verse pas non plus dans le gore et la violence gratuite et entretient la douceur onirique d’un univers sauvage mais empli de sagesse. On peut d’ailleurs y voir une certaine parenté avec Princesse Mononoké, rien que ça. C’est simple, Roi Ours joue avec notre cœur, nous fait ressentir maintes émotions. La narration nous emmène de surprise en surprise et ne souffre d’aucun véritable temps mort. Bref, le scénario pourrait paraître un peu simpliste mais se révèle finalement d’une profondeur insoupçonné et nous embarque là où on ne s’y attendait pas.
On navigue alors dans ce monde fantastique où les esprits, dieux et animaux géants côtoient les humains, pour le meilleur et pour le pire. L’univers de l’album est cohérent et possède sa propre atmosphère. Le récit a le bon goût de ne pas trop en faire, bien qu’on puisse regretter quelques facilités scénaristiques. La fin ouverte laisse un gout d’inachevé et fait perdre un peu de puissance à ce récit pourtant maitrisé. Cependant certains n’y verront pas un problème puisque cela participa au ton doux-amer de cette fable.
Graphiquement, le travail de Mobidic n’est pas pour plaire à tout le monde. Le trait de la dessinatrice est élégant mais les contours épais confèrent un aspect jeunesse à l’ouvrage et pourra rebuter certains lecteurs habitués à plus de finesse. Toutefois, à quelques maladresses près, les planches révèlent une grande maîtrise et installent une atmosphère onirique saisissante grâce à leur simplicité. L’ambiance est également portée par des couleurs tout en justesse qui offrent de jolis jeux de lumières et de textures.

Roi Ours est un one shot réussi et surprenant, surtout pour une première œuvre. Mobidic signe là un conte cruel, empreint d’onirisme, empli d’émotion et profondément humain. La fin ouverte et certaines facilités scénaristiques sont les seuls éléments qui ternissent le magnifique tableau proposé par cet album. Attention toutefois, contrairement à ce que peuvent laisser penser les dessins au trait épais, Roi Ours n’est pas une bd jeunesse à proprement parler.

Guillaume Wychowanok

KAMARADES, T1 : La fin des Romanov, d’Abtey, Dusséaux et Goust, aux éditions Rue de Sèvres, 13,50 € : Bulle d’Argent

kamarades-couv…KAMARADES, T1 : La fin des Romanov, d’Abtey, Dusséaux et Goust, aux éditions Rue de Sèvres, 13,50 € : Bulle d’Argent

Kamarades nous fait vivre une romance impossible en pleine révolution russe de 1917. La série mêle contexte historique réaliste, intrigues politiques et histoire d’amour, pour livrer un récit prenant et puissant. 

Petrograd, hiver 1917. Le Tsar russe Nicolas II est sur la sellette. Dans la rue, le peuple se rassemble et crie son mécontentement et son désir de changer de régime. Volodia, un soldat cosaque, s’est finalement rangé du côté des bolcheviks qui par sa bravoure s’attire le soutien du peuple. C’est dans ce contexte qu’il s’éprend d’Ania, une jeune et belle femme qui milite pour le bolchévisme.
Les deux tourtereaux croisent assez vite la route de Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline. Ce dernier comprend assez rapidement qu’Ania cache sa véritable identité à Volodia puisqu’elle n’est autre qu’Anastasia Romanova, la fille du Tsar.
De son côté, le Tsar apprend que sa fille s’est entichée d’un soldat partisan des rouges. Afin de sauver l’honneur de sa famille, il propose à Ania de cesser les violences faites aux civils à condition qu’elle accepte de se séparer de Volodia.

Ce premier tome de Kamarades nous embarque dans un drame romantique sur fond de révolution russe et d’intrigues politiques. On y croise des grands noms de l’Histoire tels que Staline, Lénine ou Nicolas II au sein d’un récit fictif. L’histoire se focalise sur l’histoire d’amour impossible entre Volodia et Anastasia et sur les personnages qui gravitent autour d’eux. Déchéance du tsar Nicolas II, montée du bolchévisme, manigances pour accéder au pouvoir… Kamarades s’appuie sur les faits historiques pour construire un drame romantique puissant et poignant. Au milieu de toutes ces luttes intestines, manipulations et autres complots, l’amour parait sublimé, comme s’il s’agissait de l’ultime refuge face à l’horreur d’une époque.
Ne vous attendez cependant pas à un récit purement historique puisque les différents événements de la révolution russe ne sont que rapidement survolés et ne servent que de contexte à la fiction. En effet, la narration use de quelques ellipses temporelles qui empêchent de saisir pleinement la réalité historique. Du coup, mieux vaut avoir une bonne connaissance à priori de l’Histoire, car la narration est dense et les personnages sont assez nombreux. Malgré cela, la lecture de ce premier tome est réjouissante et propice à l’émotion. Le récit puissant alterne entre moments romantiques et événements épiques dans une ambiance unique. La fin, bien qu’attendue, pousse le suspens à son paroxysme et donne envie de lire la suite avec impatience.
Graphiquement, Kamarades est une véritable pépite et met en évidence le talent de Mayalen Goust. A mi-chemin entre la ligne claire et le crayonné, le trait particulier de la dessinatrice marie l’élégance à la légèreté, bien qu’on puisse avoir une impression d’inachevé. Les planches sont très aérées et dégagent un sentiment de puissance mais aussi une certaine fatalité. Les aplats de couleurs jouent des contrastes entre couleurs chaudes et froides et le résultat est là aussi atypique. Le découpage à la fois original et soigné rend la lecture encore plus agréable.

Derrière ses apparences historiques, Kamarades cache un drame romantique poignant. Au milieu d’un contexte fait de fourberies et de violence, l’amour y parait comme un symbole d’humanité. La révolution russe est cependant trop survolée pour combler les désirs des passionnés d’Histoire. La fin des Romanov se révèle finalement être une fiction romantique prenante admirablement mise en image par Mayalen Goust.

Guillaume Wychowanok

LE JUGE, T1 : Chicago-sur-Rhône, d’Olivier Berlion aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle de Bronze

le-juge-t1-couv…LE JUGE, T1 : Chicago-sur-Rhône, d’Olivier Berlion aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle de Bronze

Olivier Berlion entame une trilogie sur le juge Renaud, assassiné en 1975. De nombreuses choses ont été dites sur le compte de celui qui était surnommé le « Shérif », et Le Juge tente de redorer le blason de ce personnage singulier. Une histoire construite comme un polar qui dessine les liens qui existaient entre la mafia et les hommes de pouvoir.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, François Renaud faisait partie d’un groupe de résistant dans la région lyonnaise. Véritable tête brûlée, son courage et sa témérité lui ont permis de sauver un autre résistant, Jean Schnable, des griffes de l’occupant. Un peu plus de vingt ans plus tard, François Renaud devient premier magistrat de Lyon et son talent lui permet très vite de s’occuper d’affaires criminelles en lien avec la mafia lyonnaise. Son travail l’amène à recroiser Jean Schnable, devenu un véritable magna du flipper… et proche des milieux mafieux.
Le juge Renaud a fort à faire à Lyon où la corruption et les pègres règnent. D’autre part, il y a le SAC (service d’action civique), véritable police parallèle où sont réunis de nombreux résistants, des plus intègres aux plus opportunistes. Cette milice a sa propre vision de la justice et fait la pluie et le beau temps au sein de « Chicago-sur-Rhône ». L’ampleur de la tâche ne fait pourtant pas peur au juge Renaud qui fait tout son possible pour réhabiliter la ville de Lyon… bien que les événements de mai 68 lui compliquent la tâche.

Dans ce premier tome du Juge, Olivier Berlion s’intéresse aux débuts de François Renaud en tant que premier magistrat de Lyon et à son passé de résistant. On le suit alors qu’il résout ses premières affaires avec brio et commence à s’attaquer au grand banditisme qui prospère au sein de la cité lyonnaise. Son efficacité, son intégrité et sa volonté inébranlable lui valent rapidement le surnom de « Shérif ». Dans cette bd on (re)découvre un homme singulier, qui luttait ardemment contre l’illégalité. Un homme qui détonnait avec le paysage de la magistrature avec ses vestes à carreaux, son franc-parler et son attitude de playboy…
En le montrant comme un personnage hautement charismatique, Le Juge s’attache à réhabiliter le juge Renaud en le montrant dans sa vérité. Cependant, les autres personnages semblent plus caricaturaux et font perdre un peu de crédibilité au récit. D’autre part, le nombre de protagonistes et de groupes aux activités troubles est important, et il est difficile de s’y retrouver sans une grande concentration. Il faut dire que l’histoire est complexe et entrecoupée de flashbacks qui donnent du rythme mais parasitent un peu l’intrigue principale. Malgré cela, le récit demeure prenant et cet album se lit comme un polar à la française en plus authentique, débarrassé de la plupart des clichés habituels.
Visuellement, le trait d’Olivier Berlion est très agréable. On reconnait sans peine la capitale des Gaules et on est plongé dans l’ambiance particulière de « Chicago-sur-Rhône ». Le juge Renaud a une identité visuelle qui participe à son charisme, contrairement aux autres personnages qui manquent peut-être de personnalité.

La justice n’a jamais élucidé l’histoire de l’assassinat du juge Renault. Sa réputation avait été ternie au cours de procès qui ont mis en évidence les dysfonctionnements de la police et de la justice. Le juge devrait participer à laver l’honneur du magistrat lyonnais. Dans ce polar à la française, on découvre un personnage charismatique et unique qui brille par sa volonté et ses convictions. Ce récit authentique traite toutefois d’un sujet complexe et demande une grande attention (ou une connaissance a priori de l’affaire). Avec ce premier tome, le décor de « Chicago-sur-Rhône » est très bien planté et on attend avec impatience la suite de l’histoire en espérant que l’intrigue soit plus resserrée.

Guillaume Wychowanok

Dédicace de Xavier Delaporte pour « La nuit de l’empereur » le samedi 6 juin.

nuit-empereur-couv…Dédicace de Xavier Delaporte pour « La nuit de l’empereur » chez Bamboo Édition le samedi 6 juin de 10h30 à 12h00 et de 14h à 16 h30. 

Xavier Delaporte, dessinateur de Chaabi et du T2 de La Lignée, vous donne rendez-vous à la 9eme bulle pour dédicacer sa dernière œuvre, La nuit de l’empereur T1. Ce récit, prévu pour être un diptyque, fait vivre à Napoléon Bonaparte une histoire fictive mais très plausible… 

Résumé de l’éditeur :
« Pour Napoléon, le péril est partout… y compris dans son propre camp.
Alors que la Grande Armée fait retraite au travers de la steppe russe, Napoléon est certain que des comploteurs veulent l’assassiner. Martel, officier de sa garde rapprochée, propose de lui inventer un sosie attirant sur lui les coups destinés à sa Majesté. Pendant ce temps, l’empereur voyagera anonymement, escorté par une escouade de vétérans. Mais tandis que Napoléon et ses grognards sont assaillis par l’ennemi, le sosie est blessé puis enlevé… »

LE PREDICATEUR, De Bocquet et Bischoff, adapté de Camilla Läckberg, aux éditions Casterman, 18 € : Bulle d’Argent

le-predicateur…LE PREDICATEUR, De Bocquet et Bischoff, adapté de Camilla Läckberg, aux éditions Casterman, 18 € : Bulle d’Argent 

Après le très réussi La Princesse des Glaces, Olivier Bocquet et Léonie Bischoff continuent d’adapter les romans de Camilla Läckberg. Dans Le Prédicateur, on retrouve Erica et Patrik qui vont devoir expliquer la disparition de plusieurs jeunes filles depuis 24 ans… 

En cette période estivale, le soleil baigne la petite ville balnéaire de Fjàllbacka. Patrik comptait bien profiter des beaux jours pour prendre quelques jours de repos et aider sa femme Erica, enceinte de leur enfant. Malheureusement pour eux, Patrik est appelé pour une affaire : le cadavre d’une jeune femme a été retrouvé dans une faille. Rapidement, la police découvre les squelettes de jeunes filles, disparues 24 ans plus tôt.
Pas question pour Erica de rester chez elle à ne rien faire. Elle mène sa propre enquête et découvre l’identité des deux jeunes femmes disparues en 1979. L’autopsie a, quant à elle, montré que les trois femmes ont subi les mêmes sévices et que ces trois meurtres sont liés. L’ensemble de ces éléments converge vers la famille Hult. Ephraïm, le père, est un ancien prédicateur qui était accompagné de ses deux fils, Gabriel et Johannes.

 Avec Le Prédicateur, les lecteurs de La princesse des Glaces évoluent en terrain connu. On passe certes du froid hivernal au soleil éclatant de l’été, mais on retrouve le couple de flics formé par Erica et Patrik, une enquête macabre, un village hanté par de lourds secrets… Cette grande ressemblance ne pose pourtant pas de grande gêne : cette histoire peut se lire indépendamment de la précédente et le résultat est toujours aussi réussi. En bon polar suédois, Le Prédicateur joue avec nos nerfs au sein d’un petit village à l’allure paisible qui cache une réalité beaucoup moins sympathique. Tout est histoire de non-dits et de faux semblants, et les couleurs chaudes de l’été masquent la noirceur des sentiments.
Pour installer convenablement cette atmosphère, une attention particulière a été portée aux personnages qui ont tous droit à une petite présentation en introduction de l’œuvre. Cela permet de bien différencier les personnages, d’esquisser leur psychologie et de cerner leurs intérêts. Des personnages humainement plausibles qui participent à installer l’ambiance de l’album. On navigue entre différents états émotionnels pour être rapidement happé dans un climat d’anxiété et d’incertitude. On parcourt alors la bd à un rythme haletant sans pouvoir décrocher jusqu’au dénouement qui lève le voile sur les événements.
Le travail de Léonie Bischoff s’inscrit dans la même lignée et rappelle ce qu’on a pu voir dans La Princesse des Glaces tout en arborant quelques changements. Le contraste entre les apparences et la réalité dissimulée est parfaitement mis en scène par la dessinatrice qui a un don pour donner des frissons. Son trait fin et détaillé risque de ne pas plaire à tout le monde mais colle parfaitement au récit tout comme les couleurs de Sophie Dumas qui donnent vie aux décors et personnages.

Deuxième adaptation d’un roman de Camilla Läckberg réussie de la part d’Olivier Bocquet et Léonie Bischoff. Le Prédicateur est une bd prenante et finement construite qui entretient le suspens jusqu’aux dernières pages. Aidé par un dessin subtil et expressif, l’album installe son atmosphère angoissante par touches pour mieux faire monter la tension. Pouvant se lire en tant que one-shot, l’ouvrage a de quoi plaire à tous les amateurs de polar mais pourra donner une impression de déjà vu à ceux qui ont lu La Princesse des Glaces.

Guillaume Wychowanok