J’AI TUÉ, T1, T2 et T3, aux éditions Vents d’Ouest : Rien

J’AI TUÉ, T1, T2 et T3, aux éditions Vents d’Ouest

En cette rentrée 2015, Vents d’Ouest lance la nouvelle collection J’ai tué, qui se propose de revenir sur les meurtres qui ont marqués l’Histoire, en prenant toujours le point de vue du meurtrier. Les albums s’intéressent à des époques diverses, ont des structures variées et ont un intérêt historique certain, sauf pour J’ai Tué Abel qui transpose le mythe de Caïn et Abel dans un récit fictif… Difficile de dégager une ligne directrice dans tout cela !

jai-tue-t1-couvJ’AI TUÉ ABEL (T1), de Serge Le Tendre et Guillaume Sorel, 15,50 €
Premier tome de la collection, J’ai Tué Abel n’est pas un album programmatique. Au contraire, il propose un récit fictif qui adapte le mythe d’Abel et de Caïn dans un contexte plus récent. Les auteurs ont ainsi imaginé que ce meurtre originel se serait perpétué de génération en génération jusqu’aux temps babyloniens.
Hamor, le chef d’un clan de bergers nomades, est sommé par un officier de venir au palais royal pour se prosterner devant la statue du roi Nebudnezar. Une fois sur place le berger refuse et s’adresse au roi qui, finalement, l’oblige à rester à ses côtés. Entre le pieu berger et le cruel roi, deux visions s’opposent et annoncent un drame certain.
Une entrée en matière originale qui utilise la fiction pour mieux nous faire réfléchir sur la portée et la signification du meurtre. Les somptueux dessins de Sorel qui magnifient les décors babyloniens et la « confrontation » entre les deux personnages principaux rendent cette lecture rythmée. On s’éloigne du cadre de la collection « J’ai Tué », avec un album qui joue des symboles et de la tension mais à l’intérêt historique limité. On comprend certes la volonté d’avoir un meurtre fondateur et symbolique pour introduire la série mais on se demande tout de même pourquoi avoir choisi un récit si éloigné de la ligne éditoriale annoncée.

jai-tue-t2-couvJ’AI TUÉ FRANÇOIS, ARCHIDUC D’AUTRICHE (T2), de Michaêl Le Galli et Héloret, 14,50 €
Début 1914, les tensions européennes sont telles que la guerre pourrait éclater au moindre événement. C’est dans ce contexte qu’un humble lycéen atteint de tuberculose, Gavrilo Princip, aidé de deux compagnons souhaite faire son possible pour libérer les Serbes de Bosnie du joug de l’Autriche. Le trio prévoit alors d’assassiner l’Archiduc d’Autriche pendant qu’il sera à Sarajevo… Un plan mal ficelé où tout va de travers mais qui finit par atteindre sa cible… et plonge malencontreusement, l’Europe dans la Première Guerre mondiale.
On entre dans le vif du sujet, avec ce tome beaucoup plus historique et documenté, sur un événement fondateur de l’Histoire moderne. Le récit minutieux, nous montre ces jeunes naïfs embarqués dans un acte qui les dépasse. Seulement, très bavard l’album n’explicite pas vraiment le contexte historique. De plus la narration très linéaire n’offre que de petits rebondissements qui ne changent pas vraiment le court de l’histoire. Ainsi, malgré un portrait de ces maladroits assassins réjouissants et édifiants, l’intérêt du lecteur s’estompe peu à peu. Heureusement, les couleurs, le découpage et les dessins réussis d’Héloret collent parfaitement au contexte d’époque et ajoutent un peu d’intérêt et de valeur historique à l’album.

jai-tue-t3-couvJ’AI TUÉ PHILIPPE II DE MACÉDOINE (T3), d’Isabelle Dethan, 14,50 €
En 337 avant J.-C., le roi Philippe II de Macédoine a construit un royaume puissant et respecté, il est à l’apogée de son règne. Il a déjà un héritier désigné en la personne d’Alexandre, qu’il a eu avec sa 4eme épouse Olympias. A 45 ans, alors qu’il planifie la conquête de l’Asie, Philippe II s’apprête à se marier une 7eme fois avec la jeune Cléopâtre. Cependant, en juillet 336, le roi est assassiné par Pausanias d’Orestis qui met ainsi un terme à son règne, laissant le champ libre à Alexandre… Un concours de circonstance étrange qui pose la question des commanditaires de cet assassinat.
Isabelle Dethan est renommée pour ses connaissances de l’Antiquité et sa capacité à la transposer en bd. Dans J’ai tué Philippe II de Macédoine, elle s’intéresse à Alexandre le Grand, peu avant qu’il n’accède au pouvoir. Car l’étrange meurtre du roi par Pausanias d’Orestis profite au jeune Alexandre qui n’aurait sans doute pas pu accéder au trône autrement. Isabelle Dethan a donc construit un récit fait de batailles intestines où plusieurs clans s’affrontent, en choisissant la thèse où Olympias et Alexandre auraient été les commanditaires du meurtre. Un choix judicieux qui lui permet de livrer un récit dynamique où les manœuvres pour accéder aux pouvoirs se dessinent dans l’ombre. Pour insuffler un fond historique, l’auteur met en scène la vie d’alors et les mœurs de l’époque. Porté par les couleurs douces et le joli trait (mais parfois un peu plat) d’Isabelle Dethan ainsi que par une mise en scène quasi irréprochable, cet album se révèle prenant et d’un intérêt historique certain (il aurait sans doute obtenu une Bulle de Bronze pris individuellement).

Avec un concept fort, et des auteurs renommés, la collection J’ai Tué augurait du meilleur. Mais avec des albums aux tons et aux genres si différents, difficile de se faire une idée précise de la direction prise par cette collection. On navigue entre fiction et Histoire, dans des albums plus ou moins qualitatifs aux partis pris divergents… Espérons plus de cohérence et de régularité pour les prochains tomes !

FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

facteur-pour-femmes-couv…FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

Après avoir collaboré sur Papeete 1914 et Le café des colonies, Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice se proposent de nous faire vivre la Première Guerre mondiale sous un jour nouveau. Dans Facteur pour femmes, une petite île bretonne a été vidée de ses hommes aptes à combattre, suite à la mobilisation générale de 1914. A cause de son pied-bot, Maël n’est pas mobilisé et accepte de devenir le facteur de l’île, le temps de la guerre. Une position nouvelle pour ce jeune homme qui va consoler les femmes du village esseulées par leur mari.

Sur la petite île bretonne isolée, l’assassinat de François-Ferdinand passe totalement inaperçu. A part l’instituteur, personne n’y voit les prémices d’une guerre imminente. Malheureusement, les craintes du professeur se concrétisent et la guerre est déclarée quelques semaines plus tard. La mobilisation générale est décrétée et tous les hommes de 20 à 50 ans aptes à combattre sont réquisitionnés pour aller sur le front. Si le pied-bot de Maël ne lui a valu jusqu’ici que quolibets et moqueries, c’est bien grâce à lui que le jeune homme échappe à la Grande Guerre. Alors, lorsque le Maire lui propose de remplacer le facteur parti à la guerre, Maël accepte sans hésiter. Ce nouveau poste lui permettra d’échapper au travail sur l’exploitation familiale sans compter que le vélo, ça le connaît.
Rapidement, le jeune facteur comprend le pouvoir que lui octroie sa nouvelle position, d’autant plus qu’il est le seul jeune homme de l’île. Il va commencer à lire les courriers des soldats, à les remanier pour rassurer les épouses esseulées… Peu à peu, il se rapproche des femmes de l’île et va même entretenir des relations intimes avec plusieurs d’entre-elles. Le jeune homme au pied-bot que tout le monde rejetait et ignorait prend sa revanche sur la vie et découvre les joies de l’attirance et de la passion.

Sur le thème très classique et exploité de la Première Guerre mondiale, Didier Quella-Guyot livre un scénario des plus originaux. La boucherie humaine des batailles n’est présente que par touches, dans quelques cases, et l’album se concentre sur le quotidien plus léger d’une petite île bretonne vidée de ses jeunes hommes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, pour Maël, le facteur remplaçant au pied-bot, la mobilisation générale est synonyme de liberté. Cet handicapé que tout le monde prenait pour un benêt devient rapidement la coqueluche des femmes en manque d’amour. Le scénario riche en rebondissements nous fait découvrir une galerie de personnages attachants et bien écrits dans cette histoire plus complexe qu’il n’y paraît.
Tendre mais pas niais, Facteur pour femmes, repose sur le destin de Maël qui, ennivré par sa nouvelle vie, tombe peu à peu dans l’excès et n’hésite pas à manipuler les femmes pour mieux les séduire. On est à la fois pris de compassion pour lui et révolté par certains de ses actes. L’histoire est certes totalement fictive, mais une certaine authenticité s’en dégage. En effet, le récit est dans la nuance et ne parait pas excessif, le drame se mêle à la passion et la poésie au réalisme. Jamais Maël n’est dédouané de ses actes, pas plus qu’il n’est condamné pour son comportement. Le récit simple et sans artifices se révèle prenant et touchant, tout juste peut-on lui reprocher quelques longueurs. Aussi, la fin qui s’étale dans le temps peut paraître un peu moins plausible que le reste de l’oeuvre… Mais ce détail ne suffit pas à entacher le plaisir de lecture procuré par ce one-shot qui dresse un joli portrait de la vie des femmes de l’époque.
Le dessin de Sébastien Morice est totalement adapté à cette histoire tendre et nuancée. Son trait fin et dynamique s’adresse à notre sensibilité. Sous le crayon du dessinateur, les paysages de cette petite île bretonne prennent vie : on croirait humer les embruns marins. L’atmosphère isolée et rurale de l’île est parfaitement installée quand les personnages très bien croqués nous touchent par leur expressivité. Les couleurs douces et subtiles donnent de la profondeur aux planches et rendent encore plus vivant les personnages qui les parcourent.

Facteur pour femmes est un excellent one shot qui se propose de donner un point de vue différent sur la Première Guerre mondiale en s’attachant à la vie des personnes restées loin du front. Ce récit initiatique d’un « innocent » qui se compromet peu à peu pour profiter des plaisirs de la chair fait la part belle aux femmes de l’époque et à leur condition. Magnifiquement mis en images, cet album poétique et sensible ne souffre que de quelques longueurs. Pour tous ceux qui aiment les belles histoires où la passion et la douceur cachent des vérités plus profondes, Facteur pour femmes est une lecture incontournable de cette rentrée 2015.

Traquemage, T1 : Le serment des Pécadous, de Lupano et Relom, aux éditions Delcourt, 14,95 € : Rien

traquemages_t1-couv…Traquemage, T1 : Le serment des Pécadous, de Lupano et Relom, aux éditions Delcourt, 14,95 € : Rien

Avec Traquemage, Wilfrid Lupano diversifie encore un peu plus sa bibliographie, en lançant la rural fantasy. Ce premier tome reprend l’univers habituel de l’Heroic Fantasy, mais remise la noblesse et les batailles épiques aux oubliettes pour mettre un berger aigri sur le devant de la scène. Une parodie emplie de bonnes idées qui mise sur la gouaille et l’humour potache.

Quand cinq mages se livrent une guerre sans merci à l’aide d’armées démoniaques qui ravagent les terres, il est difficile de produire un fromage convenable. Pistolin, producteur du fromage de chèvre « le Pécadou », ne cesse d’en faire les frais. Mais fier du petit bout de terroir qu’il produit, l’homme n’a jamais baissé les bras, pas même lorsque son troupeau fut décimé par une bande de trolls affamés.
Si le Pécadou est exceptionnel, c’est grâce au calme des pâturages de haute montagne, une rareté en ces temps de guerre. Le berger emmène donc son troupeau en haut d’une falaise, à l’écart de toute confrontation… Mais ce jour-là, une escouade d’aigles montés qui passait par là décide de faire un festin avec les bêtes de Pistolin. Sous une pluie de tripes et de sang, Pistolin voit que seule Myrtille a survécu à cette hécatombe. Excédé, l’homme fait alors le serment d’éliminer ces mages qui pourrissent son existence… Une bien grande tâche pour un berger comme-lui !

Les chevaliers qui pourfendent les dragons et les mages qui se livrent de gigantesques batailles c’est bien beau mais, derrière ces belles images, ce sont les petites gens qui en payent les frais. Sur ce terreau, Wilfrid Lupano a décidé de repenser l’Heroic Fantasy sur un ton rustique où ripaille et parler argotique font bon ménage. De quoi donner un coup de frais à un univers qui s’enferme parfois dans certains schémas. On suit donc le truculent berger dans sa quête au fil d’étapes alcoolisées dans les auberges et autres rencontres improbables. L’homme a d’ailleurs bien besoin d’aide tant ses connaissances en terme de magie sont limitées. Sur ce pitch réjouissant, l’album joue à fond la carte de l’humour avec un ton tout droit sorti du terroir profond. Bref, Traquemage fleure le Pecadou à plein nez… mais tout le monde n’appréciera pas forcément ce parfum si particulier.
Lupano nous a habitué à livrer des ouvrages de qualités aux répliques savoureuses et à l’atmosphère tendre,drôle et subtile. Dans Traquemage, ton rural oblige, la narrations et les répliques paraissent moins fines et plus frontales. Si cela installe bien l’atmosphère bourrue de la série, on perçoit moins la patte du scénariste. D’autre part, ce premier tome laisse un peu le lecteur sur sa faim et l’intrigue n’évolue finalement que très peu quand on aurait aimé en voir un peu plus. Avec ses nombreux clins d’œil et son ton décalé qui se joue de l’Heroic Fantasy, Traquemage demeure une lecture sympathique et assez drôle pour peu que le ton excessif ne dérange pas …
Graphiquement, l’album est en totale adéquation avec le récit. Avec son trait semi-réaliste et caricatural à souhait, Relom croque des personnages aux trognes inimitables. Plus expressifs que fins ses dessins associés à des couleurs douces installent une ambiance medievalo-rurale loin des fastes de la cours. Ce parti pris humoristique et authentique réussit manque du coup un peu de finesse.

A la 9eme bulle, Traquemage est apparu comme un album en demi-teinte, voire décevant. En grands amateurs des ouvrages de Lupano que nous sommes, nous nous attendions à un album moins brut de décoffrage et plus complice. L’ambiance rustique et le ton un peu bourru masque un peu la légèreté et la fraîcheur habituelles de Lupano. Mais avec ses très bonnes idées de départ, son ton caustique et ses dessins expressifs signés Relom Traquemage est tout de même une lecture sympathique et sans prise de tête. En espérant que le prochain tome exploite mieux les formidables idées de Traquemage et nous fasse changer d’avis !

LES BEAUX ETES, T1 : Cap au Sud, de Zidrou et Lafebre, aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle d’Or

beaux-etes-t1-couv…LES BEAUX ETES, T1 : Cap au Sud, de Zidrou et Lafebre, aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle d’Or

Après le pari risqué de L’Indivision et l’excellent conte cruel qu’est Bouffon, Zidrou signe son troisième ouvrage de cette rentrée 2015, avec Les Beaux étés. Cette fois-ci pas de tourments mais un départ en vacances d’une famille attendrissante sur un ton simple et rafraîchissant.

Août 1973, Belgique. Mado et Pierre Faldérault devraient être partis en vacances avec leurs quatre enfants. Mais comme d’habitude, Pierre doit boucler quelques planches que son éditeur demande expressément. Pas facile de dégager du temps libre quand on est dessinateur de bd et forcément la vie privée en paye les frais… C’est donc avec du retard que la famille Faldérault embarque dans leur 4L déjà chargée. Après les plaisanteries habituelles, la destination est annoncée : direction le Midi !
Le long trajet pour rallier l’Ardèche s’annonce des plus mouvementés ! Un véritable esprit de famille règne au sein de cette 4L qui a vu moult rites s’installer pendant les trajets. Chaque Faldérault a un caractère bien à lui et la famille se fait inévitablement remarquer à chaque halte. Voilà qui augure du meilleur pour les vacances !

Zidrou nous retrace la route des vacances avec le ton tendre et subtil qu’on lui connait. Dans Les Beaux étés, il nous plonge sans peine dans cette famille qui n’est pas épargnée de tout tourment. Car, comme sait si bien le faire Zidrou, les bons sentiments et les moments les plus heureux sont côtoyés par des moments plus durs et des vérités moins reluisantes. Cette subtilité de ton permet au scénariste de construire un univers plausible, ou en tout cas, qui parle au lecteur.
Certes, on peut trouver l’ouvrage un peu classique, avec sa narration qui s’appuie sur l’habituel souvenir d’un couple de personnes âgées et son récit qui ne prend finalement pas énormément de risques. Mais l’important n’est pas là car cette série s’appuie sur cette famille qui nous offre un panel de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Que l’on ait connu cette époque ou, tout simplement, qu’on ait vécu des départs en vacances similaires, on s’identifie à ces personnages. On reconnait ces petites filles au caractère bien trempés, ce jeune garçon et son ami imaginaire, ce couple qui n’est pas au mieux de sa forme mais aussi ces départs en vacances bruyants et joyeux. On ressent les nombreux liens et rites qui unissent cette famille… Les Beaux étés dresse un joli portrait de famille, prenant et touchant, sans tomber dans la mièvrerie. On peut s’étonner face à certaines réactions, ne pas être d’accord… bref, ça fleure bon l’authenticité.
Le trait vif aux accents franco-belges de Jordi Lafebre sied parfaitement à l’atmosphère enjouée et nostalgique de cet album. Les personnages sont expressifs, ont des allures bien typés et on croirait les voir bouger sous nos yeux. Le dessinateur montre qu’il sait aussi installer des décors et propose de jolies planches qui rendent hommages à l’Ardèche bien qu’elles soient trop rares… D’autre part, on peut remarquer quelques proportions approximatives, notamment concernant la 4L… mais cela ne gâche toutefois pas le voyage.

En cette rentrée 2015, Zidrou et Jordi Lafebre nous proposent de repartir en vacances ! Cap au Sud entame parfaitement cette nouvelle série avec sa justesse de ton et sa galerie de personnages réussis ! Un album qui respire la vie et suscite la nostalgie et la bienveillance, du Zidrou pur jus ! Espérons que la série saura préserver la fraîcheur de ce premier opus !

TROU DE MÉMOIRE, T1 : Gila Monster, de Seiter et Regnauld, aux éditions du Long Bec, 15,50 € : Bulle d’Argent

trou-de-memoire-couv…TROU DE MÉMOIRE, T1 : Gila Monster, de Seiter et Regnauld, aux éditions du Long Bec, 15,50 € : Bulle d’Argent

Roger Seiter et Pascal Regnauld nous proposent avec Trou de Mémoire une variation sur le thème du truand amnésique. Sur cette base classique, les auteurs ont réalisé un polar à l’identité forte et à l’efficacité remarquable.

Apparemment assommé par un coup, un homme reprend connaissance sur un ponton. Dans la pénombre de cette nuit pluvieuse, il aperçoit un revolver à coté de lui et quelques mètres plus loin le cadavre d’une femme. Seulement, il ne se souvient de rien, ni de ce qui s’est passé ni de qui il est. Bien sûr, les indices le désignent comme assassin et son instinct de survie lui dicte de se débarrasser de cette arme. Après observation, il comprend qu’il est à San Francisco et une boîte d’allumettes restée dans sa poche lui indique l’adresse d’un hôtel où il pourrait trouver des réponses.
Arrivé dans le luxueux hôtel, l’homme apprend qu’il s’appelle Mr Wilson et petit à petit il trouve des éléments qui lèvent le voile sur son identité : il ne serait autre que « Gila Monster », un tueur dont la réputation n’est plus à faire… Mais depuis que la police à retrouvé le cadavre de la femme du ponton, le tueur n’est pas le seul à tenter de rassembler les pièces du puzzle.

Un tueur hors pair qui perd la mémoire et doit tenter de reconstruire son passé avant que la police ne lui mette le grappin dessus, voilà un thème qui n’est pas sans rappeler d’autres œuvres, du 9eme art ou autre. Pourtant derrière ce récit classique, Trou de mémoire est loin de proposer une intrigue attendu. On comprend rapidement que l’auteur joue des faux semblants et d’une narration déstructurée pour brouiller les pistes et éveiller l’intérêt du lecteur. D’un côté on suit l’amnésique en quête de réponses à toutes les questions qu’il se pose, mais et de l’autre on voit également les avancées de l’enquête policière ainsi que les discussions de la mafia new-yorkaise. Ce puzzle narratif oblige le lecteur à faire des suppositions qui seront confirmées (ou non) dans le second tome.
Certes, on peut une nouvelle voir dans cette structure un certain classicisme mais il faut avouer que l’album bénéficie d’une excellente fluidité de lecture. Tout s’enchaîne sans temps mort et on n’a pas l’impression de faire du sur place. Habilement, l’auteur ne laisse filtrer que peu d’informations et le lecteur ne peut qu’attendre la suite et fin de cette histoire. Et si on est à ce point pris par l’intrigue c’est qu’un excellent travail a été réalisé concernant l’atmosphère de ce polar à l’ambiance 60’s.
Si scénaristiquement, Trou de mémoire peut paraître classique, graphiquement il n’en est rien. Le trait semi-réaliste évocateur et original de Pascal Regnauld installe une ambiance de polar délectable. Stylisées, les planches en noir, blanc et ocre jouent des lumières pour insuffler un esprit très 60’s à l’ouvrage. Les personnages expressifs et charismatiques évoluent dans des décors très soignés et les cases s’enchainent à un rythme haletant grâce à un découpage dynamique et moderne. Le résultat graphique est de haute volée et justifie à lui seul l’achat de cette bd.

A la lecture du pitch, on peut craindre que Trou de mémoire soit un polar un peu banal. Mais grâce à son récit sobre et maîtrisé, on  ne s’ennuie pas une seconde et on en vient à oublier les illustres influences des auteurs. L’intrigue prenante et habilement mise en scène est aidée par la copie quasi-irréprochable de Pascal Regnauld qui immerge sans peine le lecteur. On attend avec impatience le dernier tome de ce diptyque qui, on l’espère, saura nous surprendre. En attendant, nous conseillons la lecture à tous les amateurs de polars qui aiment les ambiances bien campées !

TYLER CROSS, T2 : Angola, de Nury et Brüno aux éditions Dargaud, 16,95 € : Bulle d’Argent

tyler-cross-angola-couv…TYLER CROSS, T2 : Angola, de Nury et Brüno aux éditions Dargaud, 16,95 € : Bulle d’Argent

Après un excellent premier volet, Tyler Cross de Fabien Nury et Brüno revient pour notre plus grand plaisir. Nouveau récit complet pour notre braqueur qui, cette fois-ci n’échappe pas à la case prison. Toujours aussi prenant et maîtrisé, Angola s’éloigne un peu de l’atmosphère du premier tome. 

Ce devait être « un coup sans risque, garanti sur facture », ce fut un ticket d’entrée pour la prison d’Angola. Bien sûr pour les « personnalités » telles que Tyler Cross, on ne choisit pas n’importe quel lieux d’incarcération… Perdu dans les bayous de la Louisiane, Angola est une véritable entreprise qui exploite comme elle le peut la main d’œuvre gratuite qui est à sa disposition.
Humiliations, violence, hygiène douteuse… les conditions de vie de ce bagne sont alarmantes. Comme dans tout pénitencier, des groupes et autres familles sont à l’œuvre. A Angola, c’est la famille Scarfo qui tient les rennes, et ne portant pas l’homme dans son cœur, elle a mis un prix sur la tête de Tyler Cross. Le temps est donc compté pour le braqueur qui doit trouver un plan pour s’échapper au plus vite de la prison. Mais pour cela, il va devoir s’associer aux bonnes personnes.

Avec un premier tome unanimement salué, Tyler Cross avait fait grand bruit dans le monde du 9eme art. Avec son classieux anti-héros à la morale toute personnelle, son récit ciselé, son rythme haletant ce one shot proposait une expérience très cinématographique. D’ailleurs les références étaient nombreuses dans ce polar noir aux accents de western. Pour Angola, les auteurs ont repris ces bases mais ils quittent le Texas pour se plonger dans le milieu carcéral des années 50. On retrouve la violence et la froideur du héros qui cultive ses propres valeurs, mais cette fois-ci, finit les poursuites à bord des trains qui filent et autre échanges de coup de feu. Tyler Cross doit intégrer les codes d’Angola, comprendre son fonctionnement et ses règles et retracer le fil de la hiérarchie pour trouver un plan de sortie.
Le lecteur découvre en même temps que le héros l’enfer que représente ce bagne. Très classique dans son intrigue, l’album joue de l’imagerie habituelle qui entoure le milieu carcéral d’époque : les familles mafieuses italiennes, les gardiens corrompus, les chasses à l’homme… Nury  reprend ces motifs pour offrir un récit très cinématographique L’air du pénitencier et des marécages qui l’environnent semble étouffant. Tout comme son prédécesseur Angola parvient à installer son ambiance hallucinée de manière très habile, en revanche il se montre un peu moins jubilatoire. En effet, le premier tome regorgeait  d’humour un peu cynique, de clins d’oeil et de répliques cinglantes et le deuxième volet paraît en demi-teinte sur ces points. Du coup, si le récit est toujours aussi puissant, il ne se traverse pas sourire aux lèvres de bout en bout comme l’épisode précédent.
A la seule vue de la couverture, on reconnaît instantanément le travail exceptionnel de Brüno. Toujours aussi soigné, son trait graphique et stylisé qui joue des aplats et des encrages forts donne une puissance hallucinée aux planches. Le dessinateur ne garde que le plus important, évince tous les détails inutiles de ces cases et grâce à un découpage et à des cadrages maîtrisés insuffle une véritable dynamique cinématographique à son œuvre. Bref, Brüno fait du Brüno.

Très attendu, ce deuxième tome de Tyler Cross parvient à renouveler l’expérience cinématographique de son prédécesseur. Si le récit est toujours aussi puissant et fantasmé, il est aussi moins frais, moins référencé, moins jubilatoire que dans le premier tome. Mais Angola est tout de même un très bon récit complet magnifiquement mis en image par Brüno qui propose une lecture atmosphérique et prenante.

BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

bouffon-zidrou-couv1BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

Après avoir parcouru l’enfer des tranchées de 14-18 avec Les Folies bergères, Porcel et Zidrou partent pour une époque médiévale dans un conte des plus cruels. Dans Bouffon, ils retracent l’existence sombre mais pleine d’espoir de Glaviot, un enfant à la laideur exceptionnelle. Une fable à la noirceur extrême qui touchera plus d’un lecteur.

Anne faisait partie de ces femmes qui récupèrent, tout ce qui a de la valeur sur les dépouilles qui jonchent les champs de bataille encore fumant. Lorsqu’un soldat à l’article de la mort lui remit une lettre pour le Comte d’Astrat en lui promettant une belle récompense, elle crut que sa condition allait s’améliorer. Pourtant, sur place, ce n’est pas la richesse qui l’attendait, mais une existence faite de viols et d’humiliation dans les cachots du château.
A force, elle finit par tomber enceinte et, au bout de 9 mois, enfante un enfant difforme. La laideur de l’enfant est tel que le geôlier l’abandonne en pâture à son molosse qui n’a épargné personne, pas même sa propre progéniture. Pourtant, la chienne s’occupe du jeune enfant et le soigne comme elle le peut. Surnommé Glaviot, l’enfant difforme est exploité par le geôlier qui lui fait faire toutes les corvées. Une existence faite de crasse et de misère que Glaviot traverse pourtant avec une certaine jovialité.
Lorsque le comte se rend compte de l’existence de cet être, il demande immédiatement à ce qu’il devienne le bouffon de sa fille. Malgré son faciès monstrueux, Glaviot devient la distraction préférée de la fille du Comte grâce à son humour et sa docilité. L’enfant est belle et Glaviot est prêt à tout pour lui être agréable… bien qu’il sache qu’elle lui est inaccessible.

Quand on connait les œuvres sensibles, bienveillantes et justes de Zidrou, on peut être étonné de le voir aux commandes d’un conte cruel tel que Bouffon. Pourtant l’auteur n’en est pas à son coup d’essai et avait déjà signé des œuvres telles que le Montreur d’Histoires ou Les 3 fruits  Mais avec ce dernier ouvrage, le scénariste pousse à l’extrême la noirceur de l’histoire et le dégout n’est jamais loin. Qu’il s’agisse de ses origines, de son existence ou de son physique, rien n’est aguicheur chez Glaviot. Et, contre toute attente, on éprouve rapidement de la tendresse pour ce gamin. Parmi les êtres cruels dénués de toute bienveillance, les prisonniers torturés, les hypocrites et les tyrans, le jeune homme fait office de véritable étincelle de vie qui recèle un pouvoir extraordinaire…
N’en disons pas plus sur Glaviot pour ne pas gâcher la découverte de cet album puissant. La narration est prise en charge par un prisonnier et peut paraître outrancier, mais cela laisse du coup une liberté de ton à l’auteur qui insuffle avec brio une dose d’humour et de second degrés à cette sombre fable. Le tragique se mêle à l’affection, et on se prend à être profondément touché par cette être qui traverse les pires expériences de la vie avec une foi et une joie de vivre inébranlables. Lorsqu’on assiste aux souffrances vécues par cet enfant on est étonné de sa capacité à rebondir et à aller de l’avant. Bref, Bouffon est une réussite scénaristique et narrative, un conte cruel extrêmement rude et pourtant humaniste, une lecture qui touche forcément le lecteur.
Le travail effectué pat Francis Porcel vient renforcer l’atmosphère de cette sombre fable. Les geôles sombres et crasseuses qui ont vu naître Glaviot contrastent avec le monde du haut où la lumière paraît éblouissante. Les couleurs tentent de percer dans ces planches aux encrages généreux qui font la part-belle aux teintes sombres et froides. Plus expressif que dynamique, le trait de Porcel adopte l’esthétique du conte et paraît entretenir une distance ironique. En revanche, les planches manquent du coup un peu de relief et de dynamisme.

Puissant, sombre et à la limite du dérangeant, Bouffon est un excellent conte cruel qui joue avec la sensibilité du lecteur. En distillant une dose d’humour, d’humanisme et d’espoir à son œuvre, Zidrou a su trouver un ton unique et percutant et prouve qu’il a encore de nombreuses bonnes histoires à nous conter. Bien qu’un peu statiques, les planches de haute volée de Francis Porcel participent à installer l’ambiance singulière de cette fable. Bouffon ravira ceux qui n’ont pas peur d’être bousculés par des récits à l’âpreté et la noirceur prononcée. Une des meilleures lectures de cette rentrée 2015.

Guillaume Wychowanok

L’INDIVISION, de Springer et Zidrou, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bronze

.lindivision-couv..L’INDIVISION, de Springer et Zidrou, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bronze

Après avoir collaboré sur Le Beau Voyage, Benoît Springer et Zidrou s’attaquent au sujet ô combien tabou de l’inceste Dans L’Indivision, on assiste à l’amour passionné et destructeur d’un frère et d’une sœur qui ne parviennent pas à se passer de leur troublante relation.

Depuis leur adolescence, Martin et Virginie s’aiment éperdument… mais sont frère et sœur. Ils ont pourtant bien tenté de faire taire leurs penchants incestueux. Martin a accepté de vivre à l’étranger en travaillant à Abu Dhabi et Virginie s’est même mariée et a fondé une famille… Mais rien n’y fait.
Le frère et la sœur doivent se retrouver au bord de « la falaise aux baisers volés » habités par de nombreux souvenirs. Mais lorsqu’elle arrive c’est pour annoncer à Martin que leur relation est terminée qu’ils doivent redevenir de simples frère et sœur.
Parrain de Sébastien, le fils de Virginie, Martin participe aux préparatifs de la fête avec le reste de la famille. Une dispute concernant l’héritage laissé par leur père éclate entre le frère et la sœur. Virginie veut vendre la maison tandis que Martin ne veut pas se résoudre à abandonner la maison familiale. C’est qu’il ne voudrait pas perdre une des dernières choses qui le lient encore à sa sœur…

Zidrou montre qu’il n’a pas froid aux yeux en scénarisant un album sur l’inceste. Si le sujet a une certaine histoire littéraire (Ovide en parlait déjà avec Myrrha dans ses Métamorphoses), il n’en reste pas moins un tabou parmi les tabous qu’il est toujours délicat de traiter. On peut toutefois compter sur la sensibilité du scénariste pour nous livrer un résultat loin du sordide et de la provocation. Grâce à la justesse du ton de l’album, la lecture est troublante sans être dérangeante. Du coup les lecteurs les plus empathiques seront touchés sans mal par cette histoire d’amour interdit où l’ardeur des sentiments se frotte au poids de la moral et de la raison.
Avec sa fluidité, sa retenue et sa sobriété L’Indivision montre toute la subtilité de l’écriture de Zidrou. L’auteur ne prend jamais de parti, le récit ne parait jamais donneur de leçon et entretient l’art de la nuance. Mais avec ses silences lourds de sens, l’album semble manquer d’un peu de relief et de vie. Mieux vaut donc être réceptif à cette mise en scène intimiste pour apprécier cet ouvrage qui ne laisse de place à aucune fioriture ou extravagance.
Les dessins « naturels » de Benoît Springer s’accordent parfaitement au ton de l’album. Les personnages ont des traits simples et pas vraiment fidèles aux canons de beauté habituels, ce qui leur confère une certaine authenticité. Le dessinateur reste toujours dans la retenue et évite les habituels clichés grâce à des cadrages judicieux. En résulte des planches tout en finesse et en simplicité, plus justes que grandioses. Les couleurs de Séverine Lambour sont d’ailleurs en parfaite adéquation avec les choix du dessinateur.

Zidrou et Springer parviennent à livrer un album subtil, et tout en retenue sur le thème pourtant difficile de l’inceste. L’aspect très empathique de l’œuvre et son refus de prendre parti en font un album touchant et nuancé.
Attention toutefois : le rythme assez plat de l’œuvre et sa neutralité pourront cependant lasser certains lecteurs qui aiment être bousculés. Pas assez percutant, le récit peut donner l’impression d’assister à une  histoire d’amour quasi-banale, ou du moins beaucoup moins bouleversante que ce que le sujet de l’inceste laisse suggérer.