CHER PAYS DE NOTRE ENFANCE, Enquête sur les années de plomb de la Ve République, de Colombat et Davodeau, aux éditions Futuropolis, 24 € : Bulle d’Or

cher-pays-de-notre-enfance-couv…CHER PAYS DE NOTRE ENFANCE, Enquête sur les années de plomb de la Ve République, de Collombat et Davodeau, aux éditions Futuropolis, 24 € : Bulle d’Or

Avec Cher Pays de notre enfance, Benoît Collombat et Etienne Davodeau s’intéressent aux affaires troubles qui ont rythmé les présidences de Pompidou et Giscard d’Estaing. Avec pour fil rouge l’implication du Service d’Action Civique, cet album journalistique, très dense, nous montre l’envers du décors, que les archives du SAC désormais ouvertes permettent de mieux cerner.

Les années 1970 représentent les années de plomb de la Ve République. Elles ont vu des braqueurs financer les campagnes électorales du parti gaulliste, l’assassinat du juge Renaud, des milices patronales créées pour briser les grèves, l’étrange mort du ministre du travail Robert Boulin… Et dans toutes ces affaires, le nom du SAC revenait régulièrement. Pourtant, la justice n’a jamais vraiment inquiété les membres du Service d’Action Civique, préférant se tenir à des versions officielles peu convaincantes.
En enquêtant dans un premier temps sur le braquage de l’hôtel des Postes de Strasbourg, Collombat et Davodeau vont recueillir un témoignage qui indique que cela aurait permis de financer un parti politique. Au fil de l’enquête et des témoignages, les auteurs vont mettre en évidence la nature trouble du SAC, mêlé à de nombreuses affaires. Aidés par l’ouverture (d’une partie) des archives du SAC, ils vont accumuler des indices sur de nombreux dossiers qui montrent que la justice n’a pas été des plus efficaces. Ils passent alors en revue les événements troubles de la Ve République jusqu’à arriver à la mort du ministre Boulin, affaire que la justice a rapidement expédiée…

Avec cette ce reportage édifiant , Davodeau et Collombat livrent une enquête détaillé et fournie qui a de quoi remettre en question notre foi en nos institutions. Grâce à leurs investigations, ils mettent en évidence de nombreux éléments qui indiquent que la justice n’a pas correctement fait son travail, qu’elle était court-circuitée par des jeux d’influence. Certes, certaines de ces injustices ont déjà été mises en évidence, comme la mascarade d’enquête qui a été menée sur l’assassinat du juge Renaud (déjà croisé dans Le Juge d’Olivier Berlion), mais les auteurs livrent ici reportage détaillé et minutieux qui révèle une certaine cohérence entre toutes ces affaires. En effet, le SAC n’en est jamais éloigné… et la classe politique non plus. On découvre avec stupéfaction comment ses membres ont bénéficié d’un traitement de faveur et comment leurs exactions ont pu être dissimulées.
Le travail journalistique est dense, complet et minutieux et demande donc une grande concentration au lecteur. Les auteurs ont préféré s’attacher au temps présent, en mettant en scène l’enquête et les témoignages plutôt que de reconstituer les événements passés. Toutefois, on tombe rapidement dans la routine des entretiens et le rythme en pâtit quelque peu. On peut également avoir l’impression d’une enquête un peu partisane qui évacue certains détails, comme le montre un article du Canard enchaîné  à propos de la théorie de l’assassinat du Ministre Boulin. Reste que cet album met en évidence de nombreux points étranges dans l’enquête menée à l’époque… ce qui a permis d’ouvrir une information judiciaire sur la mort du ministre…
Forcément, avec un album de plus de 200 pages, difficile pour Davodeau de livrer des planches très détaillées. Heureusement, le dessinateur sait restituer l’essentiel en quelques traits et croque les différentes personnes croisées avec talent. Malgré les planches surchargées de texte, il arrive à fournir des cases très claires et lisibles. Le découpage et les cadrages classiques manquent certes de dynamisme mais collent parfaitement au sérieux de l’enquête menée.

Cher pays de notre enfance est donc un reportage édifiant, sérieux et minutieux sur les exactions impunies qui ont été perpétrées dans les années 70. Si dans la forme, l’album demeure très classique, le fond est d’une cohérence impressionnante bien que parfois un peu partisan. Nécessairement dense, ce one shot n’est pas une lecture simple et se réserve avant tout aux amateurs de reportages en bande-dessinée… qui profiteront d’une formidable investigation aux inquiétantes révélations.

MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

matsumoto-couv…MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Nicloux nous font revivre les événements qui ont mené aux attentats au gaz sarin à Matsumoto en 1994 puis à Tokyo en 1995. On suit de l’intérieur la préparation de la secte Aum, menée par un leader psychotique répondant au nom de Shoko Asahara, qui souhaite renverser le gouvernement japonais en provoquant l’Armageddon.

Dans les plaines désertiques de l’Australie, à Banjawarn Station, des japonais ont racheté une propriété pour construire un bâtiment dans un but inconnu. C’est une véritable armada d’ouvriers qui s’affère à l’édification de cette structure. Peu de temps après, un élève du conservatoire de musique de Nagoya, se présente dans la secte Aum Shinrikyo, impressionné par la théorie de son leader, Shoko Asahara. Lorsque le jeune étudiant doit transcrire la musique d’inspiration divine du gourou, il ne peut s’empêcher de relever une escroquerie intellectuelle… ce qui lui vaudra une incarceration musclée et un endoctrinement violent.
Dans la petite ville de Matsumoto, un juge tente de dévoiler au grand jour les projets de la secte Aum. De nombreux faits montrent que derrière le PDG d’Aum Inc. se cache un dangereux gourou aux intentions délirantes et terroristes. C’est d’ailleurs près d’une de ses entreprises située en Australie, à Banjawarn Station, que des troupeaux entiers de moutons ont été décimées par un gaz mortel. Se sachant menacé par le juge, le leader d’Aum décide de faire un test de son gaz sarin à Matsumoto, près de la demeure du juge. Cela servira de test avant l’attaque de grande envergure dans le métro de Tokyo.

L’attentat au gaz sarin perpétré en mars 1995 par la secte Aum dans le métro de Tokyo reste encore aujourd’hui l’attentat le plus important qu’a connu le Japon depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec Matsumoto, les auteurs nous retracent les événements qui ont mené à ces événements grâce à de multiples récits parallèles. Car ce n’est pas seulement la folie du gourou et de sa secte qui est exposée mais aussi le destin tragique des victimes directes ou non de cette organisation délirante. A travers le jeune étudiant en musique, on découvre les techniques d’endoctrinement d’Aum, en suivant un jeune DJ on voit les séquelles physiques et psychologiques provoqués par le gaz, aux côtés du juge on voit le manque d’action du gouvernement et face au sort réservé à un père de famille excentrique accusé à tort, on saisit la part de responsabilité de la justice et des médias. Plus dramatique que journalistique, Matsumoto donne une vision générale et humaine des événements.
Cette construction chronologique et éclatée permet de faire monter progressivement la tension, d’autant plus qu’elle est accompagnée d’un funeste compte à rebours. La narration originale et dynamique rend l’album très prenant. Toutefois l’aspect séquencé donne une impression de recul et empêche le lecteur d’être profondément touché, bien que cela évite de tomber dans le larmoyant. D’autre part, on aurait aimé en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de la secte et sur la personnalité inquiétante et fascinante du gourou. En préférant s’attacher à la part humaine du récit et en atténuant l’aspect journalistique de leur oeuvre, les auteurs ont évincé de nombreuses informations qui auraient été utiles à la compréhension du lecteur. Cela est particulièrement perceptible à la fin de l’ouvrage qui joue sur une mise en scène choc sans plus d’information…
Le dessin réaliste et très soigné de Philippe Nicloux permet de s’immerger sans peine dans cette intrigue aux multiples facettes. Les cadrages choisis par le dessinateur dramatisent l’action sans tomber dans l’excès. A mi-chemin entre le reportage et le cinéma, la mise en scène est habilement réglée et permet de susciter l’émotion du lecteur qui est placé face à des scènes qui font froid dans le dos. Les planches servent donc parfaitement le récit en installant des ambiances très diverses avec une justesse appréciable.

Matsumoto est un bon roman graphique qui nous donne une vision globale et assez complète des événements qui ont mené à l’attentat de mars 1995 dans le métro de Tokyo. Avec son récit éclaté, cet album s’attache aux faits et à la part humaine qui entourent cette tragédie. On aurait toutefois apprécié avoir plus d’informations sur cette secte et son gourou afin d’être confronté, plus encore, à sa folie démesurée et fascinante. Ni vraiment journalistique, ni totalement dramatique, Matsumoto est un one-shot prenant et efficace qui nous place face à la folie humaine dans ce qu’elle a de plus révoltant.

Guillaume Wychowanok

MORT AU TSAR, T2 : Le Terroriste, de Nury et Robin, aux éditions Dargaud, 13,99 €

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Après un premier tome qui nous plaçait aux côtés du gouverneur qui savait sa fin proche, le deuxième et dernier opus de Mort au Tsar nous emmène dans le sillon du terroriste qui tente de l’assassiner. Le Terroriste reprend le thème de l’absurde et de la fatalité de son prédecesseur en brossant le portrait d’un personnage complexe.

Pour lire notre critique du premier tome de Mort au Tsar, cela se passe ici.

Le 5 décembre 1904, le gouverneur Sergueï Alexandrovitch échappe de peu à un attentat à la bombe. Fiodor, le terroriste parvient à prendre la fuite en abattant les forces de l’ordre qui sont à ses trousses. Finalement acculé dans une cour d’immeuble, Fiodor est abattu en emportant avec lui les secrets de son geste. Une aubaine pour Georgi, l’homme qui a préparé cet attentat dans l’ombre et qui aura donc droit à une seconde chance.
Quelques jours après une rapide enquête sur les circonstances de la mort de Fiodor, Georgi retrouve Andreï, du Parti Socialiste Révolutionnaire, qui finance ses agissements. Ce dernier fait comprendre à Georgi que l’attentat raté a quelque peu échaudé ses contacts, qui voudraient que leur financement amène à des résultats probants.
Pour sa seconde tentative Georgi fait appelle à deux autres recrues : Erna, une chimiste aguerrie qui joue les comédiennes dans un grand théâtre de Moscou et Vania un pieux cocher aux valeurs incorruptibles qui refuse de blesser des innocents au cours de l’attentat… Georgi a plus d’un tour dans son sac et son esprit machiavélique va l’aider à mener à bien sa mission.

A La 9ème Bulle, le premier tome de Mort au Tsar n’était pas passé inaperçu. Avec son récit puissant et fataliste il dressait le portrait d’un gouverneur à la psychologie complexe, loin de l’idée habituelle qu’on s’en fait. Avec Le Terroriste, Fabien Nury et Thierry Robin tentent de renouveler ce tour de force. Cette fois-ci, c’est le terroriste Georgi qui est sous les feux des projecteurs. Toutefois, on ne peut parler de construction en miroir. Loin d’être un fervent défenseur de la cause communiste, Georgi est un être machiavélique, cynique, froid et séducteur qui va vers son destin sans se poser de grandes questions. Du coup, le portrait paraît moins complexe et bien qu’on puisse être fasciné par le personnage, nous ne sommes jamais pris d’empathie pour lui. Une différence de traitement surprenante.
Ainsi, ce tome 2 nous plonge face à un récit stratégique plus qu’un portrait nuancé. On voit bien le talent de Nury qui livre une narration chronologique très maîtrisée, assistée d’une mise en scène très efficace, mais le ton paraît plus manichéen. L’album est parcouru par la voix off du terroriste qui ne lésine pas sur les formules coup de poing mais paraît, encore une fois, trop caricaturale. On se retrouve donc face à un opus beaucoup plus classique, qui ne parvient pas à renouveler l’expérience de l’absurde du premier tome qu’il n’éclaire d’ailleurs pas vraiment. Reste un récit bien construit et ryhtmé où la tension est palpable à chaque instant.
Thierry Robin effectue un travail dans la droite lignée du premier tome. Son trait vif et ciselé donne des planches emplies d’une atmosphère dure et pesante. Ses personnages assez simples parcourent de jolis décors détaillés sans que la lisibilité n’en patisse. Ses cadrages insufflent une grande dramaturgie aux différentes scènes et son découpage très exubérant apporte un effet cinématographique réussi. Ce parti pris graphique « grand spectacle » donne toutefois également l’impression d’un album moins subtil et profond.

Après l’excellent premier tome de Mort au Tsar, nous en attendions beaucoup de la fin du diptyque, peut-être un peu trop. Finalement plus classique que son prédecesseur, Le Terroriste dresse certes le portrait d’un être complexe et habité par l’absurde mais pas aussi subtil que celui du gouverneur. Plus partisan, l’album parait aussi moins savoureux et virtuose. Heureusement, grâce à la maîtrise narrative de Fabien Nury et au coup de crayon puissant de Thierry Robin, Ce tome 2 demeure une lecture prenante et dynamique qui joue avec un contexte historique peu connu dans une atmosphère oppressante.

ARS MAGNA, T1, T2 et T3, d’Alcante et Jovanovic, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle

ars-magna-t3-couv…ARS MAGNA, T1, T2 et T3, d’Alcante et Jovanovic, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle d’Or

Avec Ars Magna, Alcante et Milan Jovanovic ont livré un triptyque d’aventure sur fond de mystère ésotérique et scientifique. Avec sa narration maîtrisé, la série n’a fait que monter en puissance jusqu’au troisième et dernier tome qui vient nous livrer les clefs de l’histoire. Une bien belle oeuvre qui s’inscrit dans la lignée de Da Vinci Code et aurait mérité d’être aussi connue !

1944, Bruxelles. Un résistant force Phillipe Cattoir, un jeune professeur d’Histoire, à le suivre dans sa mission. Grâce au savoir du professeur, les deux hommes parviennent à rejoindre la Grand Place en empruntant un réseau de souterrains en toute discrétion. Une fois sur la place, ils aperçoivent le Führer en personne qui est venu superviser l’avancée des recherches. Ses services sont désormais en possession d’un message qui devrait leur permettre de percer le secret d’Ars Magna, jalousement gardé depuis 1695. Repéré, le duo est pris d’assaut et seul Philippe parvient à s’enfuir par les souterrains.
Difficile pour le professeur d’Histoire de faire quelque chose des informations qu’il a récoltées lors de cette mission, d’autant qu’il est d’un naturel plutôt passif. Recontacté par des résistants et poussé à bout, Philippe décide finalement de mettre son savoir au service de la resistance. Aidé par la jeune Marie il va déchiffrer le message qu’il a intercepté pour mettre la main sur le secret d’Ars Magna avant les nazis. Mais la première énigme en amène à une autre et c’est un véritable jeu de piste qui s’engage. Heureusement, les connaissances en l’Histoire belge de Philippe Cattoir lui donne une certaine longueur d’avance…

Ars Magna emprunte les meilleurs aspects d’oeuvres telles qu’Indiana Jones et Da Vinci code pour un résultat classique mais efficace. C’est dans un Bruxelles très bien reconstitué que le professeur Cattoire tente de résoudre les énigmes qui se présentent à lui. Basées sur des éléments historiques en rapport avec la Belgique ces devinettes permettent de titiller l’esprit de déduction du lecteur avec moult anecdotes et détails. Forcément un peu « tiré par les cheveux » le jeu de piste est tout de même savoureux et ludique d’autant qu’il est intégré à une aventure dynamique et prenante. Entre deux phases de réflexion, Philippe Cattoire et Marie font leur possible pour échapper aux nazis qui sont à leurs trousses. Un mélange réussi qui amène un peu d’esprit dans un récit qui ne manque pas de rythme et d’action.
Forcément avec ce type d’oeuvres, les lecteurs pointilleux pourront tiquer face à certaines ficelles un peu alambiquées ou certains faits historiques un peu malmenés. Comme les oeuvres qui l’ont influencé, Ars Magna est un divertissement grand public qui joue avec les attentes du lecteur. On se prend rapidement au jeu d’autant qu’Alcante aime à nous esquisser quelques fausses pistes avant de nous donner la clé du mystère. Habilement, l’auteur nous dévoile le secret d’Ars Magna au début du tome 3 pour se recentrer sur les enjeux des personnages et faire monter la tension. Un dernier tome qui amène une conclusion surprenante et bien trouvée. La seule ombre au tableau réside dans les dernières planches sous forme d’épilogue qui accumulent les clichés et n’apportent pas grand chose à l’oeuvre.
Milan Jovanovic met superbement en image cette histoire avec un trait ligne claire réaliste et un sens aiguisé du détail. Chaque élément est à sa place, Bruxelles paraît plus vraie que nature et les personnages sont toujours très bien croqués. On prend donc un grand plaisir à parcourir les pages du triptyque d’autant plus que les couleurs de Scarlett Mukowski installent sans peine des ambiances très marquées. Techniquement impressionnant, Ars Magna a de quoi séduire de très nombreux lecteurs.

Certes, Ars Magna est très influencé par ses (illustres) modèles … mais il concocte sa propre recette qui est très efficace. Avec son intrigue prenante, son récit mené tambour battant et ses planches impeccables, ce triptyque propose une aventure réjouissante teintée de mystère. Le mélange entre science, ésotérisme, faits historiques et détails architecturaux fonctionne toujours aussi bien et nos questions trouvent toutes une réponse… très surprenante ! Pour peu qu’on ne recherche pas l’exactitude historique, Ars Magna est un divertissement tout public intéressant et prenant.

 

NIOURK, T1, T2 et T3, d’Olivier Vatine, aux éditions Ankama, 13,90 € par tome (sauf le tome 3 affiché à 14,90 €) : Bulle d’Or

niourk-t3-couv…NIOURK, T1, T2 et T3, d’Olivier Vatine, aux éditions Ankama, 13,90 € par tome (sauf le tome 3 affiché à 14,90 €) : Bulle d’Or

Parmi les œuvres de Stefan Wul, Olivier Vatine a choisi d’adapter NiourK, une oeuvre de science-fiction dans un contexte post-apocalyptique. Merveille de mise en scène, ce triptyque nous plonge dans un monde où l’humanité, à force de rechercher le progrès, est revenue au stade primitif. Le dernier tome paru fin septembre conclu joliment (quoique facilement) cette superbe trilogie.

Suite à des manœuvres nucléaires, les océans se sont taris et d’immenses méduses mutantes parcourent le peu de plans d’eau qui existent encore. Ce qu’il reste d’Hommes s’est rassemblé en petites tribus primitives qui n’a aucune conscience des temps anciens. La tribu de Thorz fait son possible pour s’en sortir, coincée entre superstition et instinct de survie. En marge du camp vit un petit enfant noir rejeté par le clan. Le sorcier de la tribu voyant en ce jeune homme une source de malheur, le condamne à mort… L’enfant noir n’a plus vraiment le choix et décide de partir sur les traces du sorcier en direction de la ville des Dieux où tout n’est que ruine.
Là-bas, l’enfant trouve le corps sans vie du chaman… et s’accapare de son savoir pour devenir le nouveau détenteur de la vérité. Mais la ville des Dieux regorge d’autres trésors. Face à lui, l’enfant noir voit les vestiges d’une ancienne ville portuaire qu’il croit être le royaume des Dieux. A ses yeux les hologrammes sont des divinités et les fusils lasers de formidables armes contondantes. Heureusement pour lui, un étrange individu qui circule dans son vaisseau spatial vient lui expliquer comment utiliser son fusil. Grâce à cela, le petit homme va suivre les traces de sa tribu avec un ours comme compagnon de route. Ensemble ils vont parcourir les terres arides à la recherche de Niourk. Mais la tâche n’est pas facile et les méduses géantes risquent à tout moment d’exterminer la tribu.

Un monde post-apocalyptique où l’homme a asséché la planète, des méduses géantes à l’intelligence et aux capacités extraordinaires, des hommes revenus à l’état primitif et d’autres qui semblent bénéficier de technologie avancées… NiourK a vraiment tous les éléments pour une bonne histoire de science-fiction. Revue et corrigée par Olivier Vatine, l’œuvre prend encore plus d’ampleur. En quelques cases, l’auteur plante un décor atypique tout en livrant le récit puissant d’un petit enfant noir rejeté par sa tribu. A partir de là, impossible de décrocher de NiourK. On englouti chaque page, on se prend d’affection pour le jeune noir, on découvre avec étonnement les vestiges de la civilisation et on goûte avec bonheur aux nombreux clins d’œil. L’aventure est construite de telle manière que le lecteur ne peut s’empêcher d’y aller de son hypothèse sur l’histoire.
En ajoutant à ce monde post-apocalyptique une dose de science-fiction, Stefan Wul tenait une œuvre forte que Vatine adapte à merveille. On est happé dans la bd, on trépigne pour ce petit enfant noir, on est triste lorsqu’il voit des proches disparaître et on sourit face à son espièglerie et sa naïveté. Vatine parvient donc à réactualiser l’œuvre de Wul avec brio et aborde des thèmes variés tels que la pensée de groupe, l’identité ou l’écologie avec une grande habileté. On peut juste regretter que la fin use de facilités scénaristiques assez gênantes pour les fans du genre… mais les dernières planches réservent tout de même de jolies surprises.
Outre le récit maîtrisé, NiourK brille vraiment par sa mise en scène juste extraordinaire. Le découpage est original mais jamais gratuit. Olivier Vatine utilise tous les outils offerts par le 9eme art pour donner de la puissance à sa composition : de chaque case semble se dégager un sens graphique. Le trait reconnaissable de Vatine croque des personnages attachants, identifiables et expressifs. Mais son talent est encore plus perceptible dans sa capacité à rendre des ambiances et des décors variés et somptueux. Dynamiques quand il le faut, contemplatifs quand cela est nécessaire… les dessins de Vatine montrent que le dessinateur est plein de ressources !

Niourk est sans doute une des meilleures adaptations des univers de Stefan Wul parus chez Ankama, si ce n’est une des meilleures œuvres de science-fiction tout court. Simple et accessible, l’adaptation de Vatine regorge pourtant de signification et de détails qui viennent enrichir un univers très bien planté. Et que dire du magnifique travail graphique de l’auteur qui offre de magnifiques compositions. Dommage que le troisième tome contienne quelques facilités scénaristiques qui feront inévitablement tiquer le lecteur… mais pas de quoi bouder cette œuvre fantastique. En résumé, pour les amateurs de science-fiction, de récit d’anticipation ou d’univers post-apocalyptique, Niourk est tout simplement une œuvre incontournable !

KERSTEN, T2 : Au nom de l’humanité, de Perna et Bedouel, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Diamant

kersten-t2-couv…KERSTEN, T2 : Au nom de l’humanité, de Perna et Bedouel, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Diamant

Patrice Perna et Fabien Bedouel livrent le dernier tome de leur diptyque qui revient sur l’histoire de Felix Kersten. On retrouve donc le médecin d’Himmler un peu après là où on l’avait laissé à la fin du tome 1. Toujours décidé à profiter de sa position pour faire libérer des prisonniers des camps, l’homme sent que l’étau se resserre autour de lui.

Pour lire notre avis sur le premier tome de Kersten, ça se passe ici.

1948, Stockholm. Nicolaas Posthumus n’a pas perdu espoir et tente de rassembler assez de documents pour que la demande de naturalisation de Felix Kersten soit examinée dans les meilleures conditions. Ayant été le médecin attitré d’Himmler en personne, les apparences ne jouent pas en sa faveur. Pourtant c’est justement cette position qui a permis à Félix Kersten de faire libérer des prisonniers juifs tout en étant en contact avec les services secrets Alliés. En convoquant un ancien de l’OSS, Peter Sichel, Posthumus pense pouvoir recueillir de nouvelles preuves concernant Kersten.
Peter Sichel a participé à l’assassinat de Reinhard Heydrich à Prague, le 4 juin 1942. Ainsi, Félix Kersten était débarrassé d’une grosse épine dans le pied, car le bras droit d’Himmler le surveillait de près. Pourtant, les ennuis ne font que commencer pour le docteur puisque le remplaçant de Heydrich est tout aussi méfiant que son prédécesseur. Pendant que les Alliés lui demandent de faire libérer toujours plus de prisonniers, la surveillance autour de Kersten est de plus en plus resserrée… Sous tension, le médecin va faire tout ce qui est en son pouvoir pour sauver des milliers de vies tout en protégeant sa famille.

Félix Kersten fait partie de ces héros de la Seconde Guerre mondiale que l’Histoire n’a pas vraiment retenus. Certes, l’ostéopathe a bien été le médecin personnel d’Himmler, mais en se rendant indispensable aux yeux de son patient, il a sauvé des milliers de vie. Certes, les auteurs ajoutent des éléments de fiction pour dramatiser le récit de Kersten et lui insuffler une certaine tension, mais pourtant l’histoire de base est véritable. D’ailleurs, Pat Perna s’est bien documenté et il intègre habilement son intrigue dans le contexte d’alors en distillant de nombreuses informations historiques. C’est ainsi qu’on apprend que Kersten aurait été un des personnages qui a rendu possible le contrat au nom de l’humanité, contrat signé par Himmler, qui a épargné la vie de milliers de juifs.
Mais outre sa valeur historique, cet album est aussi une véritable réussite narrative. Tout en tension, ce deuxième tome nous montre le médecin coincé dans une situation inextricable et des confrontations verbales sous pression. Bien que l’ambiguïté du cas de Kersten soit soulignée en début d’album, on se rend rapidement compte que les auteurs voient en lui un héros plus qu’un complice du régime nazi. Mais ce n’est pas pour autant que cet opus perd de son intérêt : on jongle entre action, dialogue et intrigue à un rythme soutenu sans aucune lassitude ou longueur. Le récit ne tombe pourtant jamais dans l’excès, tout reste plausible, jusqu’à la fin qui s’arrête là où elle voulait arriver…
Ce deuxième tome de Kersten brille non seulement par son récit mais aussi par sa composition graphique. On retrouve le trait particulier de Fabien Bedouel qui est toujours aussi efficace et semble gagner en finesse et en dynamisme. Les couleurs ne semblent pas étrangères à ce phénomène, puisqu’elles ont évolué et paraissent moins brutes. Le découpage et les cadrages cinématographiques accentuent l’immersion dans ce récit qui joue avec nos nerfs. Certains pourront trouver le tout un peu froid, mais les planches restituent parfaitement l’atmosphère qui règne dans ce thriller historique avec une régularité exemplaire !

Le deuxième tome de Kersten termine ce diptyque historique teinté de fiction en beauté. Toujours aussi prenant et édifiant, le récit semble même gagner en dynamisme, en tension et en historicité. Les auteurs semblent également avoir retravaillé la partie graphique qui offre des planches sublimes. Ce dernier tome est donc une totale réussite, un récit historique prenant et édifiant qui ne sombre jamais dans l’excès ou le discours universitaire. Un diptyque que nous conseillons à tous, pour peu qu’ils ne soient pas réfractaire à l’Histoire. L’équipe de La 9ème Bulle est unanime… Kersten est le premier représentant de la Bulle de Diamant !

La Bulle de Diamant fait son entrée !

Afin de compléter la classification de nos lectures, nous avons décidé de créer une nouvelle catégorie de Bulle, la plus haute distinction que La 9eme Bulle puisse octroyer à un album : la Bulle de Diamant.

Ce choix nous est apparu face à certains problèmes rencontrés par l’équipe lors de l’octroie d’une Bulle. Parfois, certains membres de l’équipe auraient donné une Bulle d’Or à un album mais face à la retenue d’autres, il écopait d’une Bulle d’Argent. Ainsi, cela ne représentait pas forcément la qualité de l’ouvrage qui était dans la même Bulle que des albums qui nous semblaient moins qualitatifs.
Ce problème était assez fréquent, puisque nous voulions que l’équipe soit unanime pour donner une Bulle d’Or à une bande dessinée. Résultat : très peu d’albums parvenaient à décrocher une Bulle d’Or.

C’est pourquoi, nous changeons quelque peu notre système de bulle avec l’arrivée de la Bulle de Diamant. Cette dernière reprend l’ancien système de la Bulle d’Or et les Bulles d’Or seront décernées de manière plus souple et seront donc plus fréquentes.

Voici donc les changements opérés dans l’octroi des bulles (sachant que rien ne bouge pour les Booofffffs, les Riens, les Bulles de bronze ) :

  • Bulle de Diamant : Décernée aux meilleurs albums, ceux qui font l’unanimité au sein de l’équipe de La 9eme Bulle, tant par leurs qualités graphiques que narratives. Les Bulles de Diamant sont les bijoux qui ornent les bibliothèques de votre librairie et dont les menus défauts sont gommés par les exceptionnelles qualités du titre. Ce sont donc les œuvres incontournables, qui plairont au plus grand nombre
  • Bulle d’Or : Décernée aux très bons albums, la Bulle d’Or distingue les très bons ouvrages qui ont fait grande impression sur au moins un des membres de l’équipe de La 9eme Bulle. Bien sûr, cet avis est discuté, et si des défauts évidents et gênants sont pointés du doigts par les autres membres, la Bulle d’Or n’est pas octroyée. Les Bulles d’Or sont donc les très bonnes œuvres qui ne feront pas forcément la même impression sur tous les lecteurs mais qui ont des qualités indéniables.

Voici également quelques liens pour (re)lire les explications des autres Bulles et voir les albums qui s’y rapportent :

 

CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

california-dreamin-couv…CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

Pénélope Bagieu nous retrace l’histoire du groupe mythique The Mamas and the Papas à qui l’on doit le tube planétaire California Dreamin‘. L’album se concentre sur la vie singulière de Cass Eliott, un personnage drôle, exubérant et unique, dont la voix à la fois puissante et fragile a donné toute son âme aux titres du groupe de musique.

Philip et Bess Cohen tiennent une épicerie cachère à Baltimore… où la communauté juive est quasi-inexistante. Pas vraiment la vie à laquelle rêvait Philip qui a toujours été passionné par l’opéra. Lui, dont la mère chantait dans un groupe de swing-jazz, ne manque jamais une occasion d’écouter ses titres préférés en donnant de la voix, accompagné par ses proches. Inévitablement, leur fille, Ellen Cohen, a attrapé le virus du chant, des rêves de célébrité plein la tête.
Elle qui faisait la fierté de ses parents, passe peu à peu au second plan, quand sa petite sœur Leah arrive au monde, suivie de peu par son petit frère Joey. Forcément vexée de ne plus être la star de la famille, la petite Ellen se réfugie dans la nourriture au point d’être boulimique. Mais son physique tout en rondeur ne la détourne pas de ses rêves de célébrité, d’autant qu’elle a de solides arguments à faire valoir. Dotée d’une personnalité forte et exubérante, la jeune fille, désormais au lycée, ne rate jamais une occasion de faire rire ses camarades et de leur faire profiter de sa voix extraordinaire. Il aurait été dommage qu’une telle voix et une telle personnalité finisse vendeuse de pastrami à Baltimore… Décidée à percer dans le monde de la musique, la jeune femme part pour New York pour devenir Cass Elliot.

Malgré sa voix, son charisme et son sens de l’humour incroyables, Cass Elliot a essuyé de nombreux refus avant de devenir la chanteuse vedette de The Mamas and the Papas. Le monde de la scène préférait alors produire des artistes peut-être moins talentueuses, mais plus sveltes et plus gracieuses. Malgré les coups durs, les passages à vide et les déceptions amoureuses, Cass Eliott ne s’est pourtant jamais départie de son optimisme et de sa bonne humeur, ce qui lui a permis d’intégrer The Mamas and the Papas.
Plus qu’une biographie fidèle, Pénéloppe Bagieu livre avec California Dreamin’ une fiction biographique (documentée) sur l’inénarrable Cass Elliot. Avec humour et tendresse, l’auteur nous décrit la chanteuse à travers les yeux des différentes personnes qui l’ont côtoyée. Cette structure éclatée permet de découvrir différents aspects de sa personnalité et les diverses périodes qu’elle a traversées. Mais cela donne un aspect assez décousu à la narration à tel point qu’il est parfois difficile de saisir la temporalité du récit… Mais le portrait esquissé par Bagieu reste des plus savoureux et on est rapidement pris d’empathie au fil d’un récit enlevé, touchant et drôle. La force de l’album réside d’ailleurs dans sa justesse, puisque l’auteur n’en fait jamais trop et distille de la légèreté, là où elle aurait pu sombrer dans le pathétique.
Si de prime abord, le coup de crayon charbonneux qu’utilise Pénélope Bagieu dans cet album peut paraître un peu brouillon et pas vraiment adapté à l’époque narrée, la puissance qui en émane vient rapidement calmer les réticences du lecteur. Très expressifs, les dessins rendent un hommage tendre mais pas révérencieux à cette femme entière. D’autre part, l’album bénéficie d’un découpage et d’une mise en scène originale et dynamique qui colle parfaitement à l’ambiance flower power de l’époque où marijuana et LSD étaient de rigueur. Les planches sont d’ailleurs musicales à souhait et semblent habitées par des bruits et des mélodies résolument 60’s… pour notre plus grand plaisir.

Avec California Dreamin’, Pénélope Bagieu livre une biographie teintée de fiction sur une artiste à la vie et au caractère singuliers. Prenant, touchant et empli d’humour, ce one-shot est une véritable réussite qui semble mimer la personnalité à la fois entière et ambiguë d’une chanteuse qui cachait ses faiblesses derrière ses qualités exceptionnelles. La narration éclatée de ce récit complet, bien que maîtrisée, peut toutefois installer la confusion dans l’esprit du lecteur qui aura parfois du mal à se repérer dans le temps. Mais porté par une partition graphique puissante et son personnage principal attachant, California Dreamin‘ est une lecture agréable, juste et subtile qui donne envie de se réécouter tous les titres de The Mamas and the Papas.

STEAM NOIR, T1 : Le Coeur de cuivre, de Schreuder et Mertikat, aux éditions EP, 14 € : Bulle de Bronze

steam-noir-t1-couv…STEAM NOIR, T1 : Le Cœur de cuivre, de Schreuder et Mertikat, aux éditions EP, 14 € : Bulle de Bronze

Avec Steam Noir, Les éditions EP nous font découvrir une bd qui a fait forte impression dans son pays d’origine : l’Allemagne. Ses deux jeunes auteurs, Benjamin Schreuder et Felix Mertikat, nous plongent dans un univers steampunk original et enthousiasmant sur fond d’enquête ésotérique.

Landsberg, domaine Reidlich, 5 après les jours aveugles, au matin. Des agents de l’Alliance Leonard enquêtent sur un étrange cambriolage. Les voleurs ont utilisé du gaz anesthésiant pour endormir les occupants de l’habitation et ainsi, ils ont pu opérer en toute tranquillité. Hirschmann, un homme machine, Madame D., profileuse de son état, et le Bizarromant Heinrich sont dépêchés sur les lieux pour résoudre cette affaire.
Grâce au globomètre, une machine capable de mettre en évidence les traces des âmes, Heinrich comprend que ce cambriolage n’a rien de naturel. Rapidement, l’enquêteur et la profileuse découvrent des indices qui indiquent qu’une jeune fille avait été emmurée vivante dans la cheminée de la maison. Seulement, le cadavre a étrangement disparu… Au fil de leurs découvertes, le trio va se lancer sur les traces d’un mystérieux guérisseur aux pratiques douteuses.

Si Steam Noir a connu un certain succès en Allemagne en gagnant le Prix de la meilleure bande dessinée à la foire du livre de Francfort, cette série nous était jusqu’à présent inconnue. Les éditions EP rectifient le tir en publiant le premier tome en France. Sage décision, car cet album a de nombreux arguments à faire valoir, à commencer par son univers steampunk riche et original. Ce premier tome nous plonge sans plus d’explication dans ce monde mystérieux fait d’éther, de continents volants, d’hommes machines au look singulier et d’âmes aux étranges capacités. On suit un peu hébété les prémices de l’enquête et l’on découvre les différents aspects de l’univers avec plaisir.
L’enquête prend rapidement un tournant surprenant et amène le trio d’enquêteurs sur la piste d’hommes à la recherche d’un mystérieux cœur mécanique. Les auteurs n’hésitent donc pas à brouiller les pistes et à jouer avec les attentes du lecteur pour faire monter le suspens. Le récit est assez bien construit mais, malgré ses rebondissements, on peut constater une certaine langueur dans le rythme. Une fois arrivé à la fin, on se dit qu’on aurait aimé avancer un peu plus loin dans l’histoire et en apprendre plus sur cet univers captivant. Du coup, on attend la suite pour se faire une véritable idée de la série même si un dossier en fin d’album vient nous donner des informations sur le monde steampunk de l’oeuvre.
Graphiquement, Steam Noir est tout aussi original, et il suffit de regarder le design des personnages et autres machines pour s’en convaincre. Forcément, ce parti pris ne devrait pas faire l’unanimité mais les adeptes de steampunk devraient être séduits. Le trait de Felix Mertikat est agréable et donne corps à l’univers de l’oeuvre même si les arrière-plans et les couleurs informatiques donnent une impression de flou généralisé aux planches. Heureusement, le découpage très stylisé apporte du dynamisme aux cases parfois un peu figées et confèrent une véritable identité à l’album.

Navigant entre ésotérisme et steampunk, Steam Noir propose un univers riche et très original. Dommage que les informations soient distillées au compte-goutte : on aurait aimé en apprendre un peu plus sur l’intrigue et l’univers. Les planches dégagent un « quelque chose »plaisant, mais l’impression de flou, les couleurs informatiques et les dessins parfois un peu statiques ne plairont pas à tous. Ce premier tome de Steam Noir augure du meilleur pour la série… et on espère que le prochain opus saura répondre à nos attentes et à notre curiosité !

Guillaume Wychowanok

VIVE LA MARÉE, de Prudhomme et Rabaté, aux éditions Futuropolis, 20 € : Bulle d’Argent

vive-la-maree-couv…VIVE LA MARÉE, de Prudhomme et Rabaté, aux éditions Futuropolis, 20 € : Bulle d’Argent

Avec Vive la Marée, David Prudhomme et Pascal Rabaté se proposent de nous renvoyer en vacances sur les plages du Sud. On passe de vacanciers en vacanciers pour découvrir des tranches de quotidien ensoleillé avec un esprit délicieusement voyeur. Dans cette bd, comme à la plage, nous scrutons les autres, épie leurs faits et gestes, cachés derrière nos lunettes de soleil.

Qu’ils soient en voiture ou en train, de nombreux vacanciers se rendent à Polovos-les-flots en ce début d’été. Déjà sur la route, chacun se scrute et, au volant de sa voiture familiale, un père de famille s’agace face au temps que met un conducteur de 4×4 pour faire le plein. Bien sûr la route n’est pas de tout repos, les bouchons sont, comme chaque étés présents et de nombreux événements viennent retarder l’arrivée à la plage et mettre à rude épreuve les nerfs des vacanciers.
Finalement, l’iode titille les narines des touristes qui finissent enfin par apercevoir la mer. Mais il va falloir marcher avant de se jeter à l’eau car la mer est à marée basse. Une aubaine pour les pêcheurs de palourde alors que d’autres pestent sur la distance qui les séparent de l’eau. Des femmes font leur possible pour parfaire leur bronzage, les enfants courent et se jettent à l’eau, pendant que les célibataires téméraires tentent leur chance auprès des demoiselles… Chacun fait comme il l’entend sur la plage… non sans observer et juger les autres !

Construit un long plan séquence, le récit passe d’un groupe de personnages à un autre, nous dévoilant quelques instants de leurs vacances. On plonge dans leurs pensées cocasses et parfois décalées, on suit leurs regards moqueurs, on assiste à leurs problèmes du quotidien et leurs jeux enfantins… Comme lorsqu’on est sur la plage, on prend un malin plaisir à profiter du spectacle qu’ils nous offrent… d’autant plus que la galerie de personnages concoctée par les auteurs est des plus savoureuses. Du couple de campeurs retraités, aux dragueurs invétérés, en passant par les éternels rêveurs et les cyclistes, personne n’est épargné par notre esprit voyeur ! Du coup, on s’identifie à certains d’entre-eux, on retrouve des événements vécus et des personnes croisées.
Avec un regard complice, les auteurs ont dressé une véritable chronique sociale des vacances à la plage. Sans jamais être méchant ou gratuit, l’album nous décrochent de nombreux sourires au fil de ces instants volés. Les auteurs se jouent de leurs personnages pour livrer des moments drôles et savoureux parfois surprenants. Forcément, quelques clichés pointent leurs bouts de leur nez mais pas de quoi mettre à mal le parfum d’iode et d’authenticité qui se dégage des planches. Mais plus que la routine estivale et ses saveurs c’est vraiment l’esprit de flânerie et d’observation qui habite cette oeuvre. David Prudhomme et Pacal Rabaté ont en effet « dépassé » la réalité pour dégager des motifs, tisser des liens surprenants et composer une poésie tranquille et sans prétention. Du moment que le lecteur accepte de se laisser porter par l’album, sans en attendre une intrigue définie avec un but précis, il ne peut que passer un bon moment.
Graphiquement, l’album est également une ode à l’observation. A quatre mains, les auteurs ont su élaborer un simple style mais pas simpliste, appuyé par des couleurs (forcément) lumineuses. Chaque planche recèle de nombreux détails intrigants ou amusants, de situations surprenantes, de corps vrais, gracieux ou non. Le long plan séquence est habilement rythmé par des cadrages étonnants qui amplifient le comique des situations.

Surprenant à bien des égards, Vive la Marée fait partie de ces albums inclassables et pourtant savoureux. Entre chronique sociale, portrait amusé et poésie moqueuse, cet album empli de clins d’oeil rieurs, cache sa construction minutieuse derrière une apparente flânerie. Certes, pour certains l’absence d’histoire sera sans doute synonyme de manque d’intérêt mais pour les autres Vive la Marée a de quoi offrir une savoureuse et complice parenthèse de vacances.

Guillaume Wychowanok