DESSEINS, d’Olivier Pont, aux éditions Dargaud, 17,95 €

desseins-couv…DESSEINS, d’Olivier Pont, aux éditions Dargaud, 17,95 €

Olivier Pont, auteur du très bon diptyque Où le regard ne porte pas, revient avec DesSeins, un recueil de 7 portraits de femmes. Des histoires courtes aux thématiques diverses qui mettent toutes en lumière une femme forte, alors qu’elle vit un moment important de sa vie. Un album féministe, doux et bienveillant qui manque tout de même un peu de puissance.

Chloé est une jeune fille androgyne qui peine à trouver sa place au sein du Lycée où les filles populaires prennent toute la place. Complexée par sa petite poitrine, les séances de sport à la piscine sont un véritable calvaire pour elle.
Mathilde, mère de deux enfants, ne vit pas vraiment un mariage heureux. En ce jour de mai 68 elle décide de se libérer de son carcan familial pour affirmer sa liberté au sein des manifestations.
Alison est une ancienne actrice de films érotiques qui voudrait se reconvertir dans le cinéma classique. Elle veut à tout prix éviter de tourner des scènes de nu mais les réalisateurs espèrent bien exploiter la plastique de la jeune femme.
Sylvia est une femme tout en rondeur qui a vécu de beaux moments avec son mari… qui ne la désire plus comme avant. L’homme a préféré se trouver une maîtresse plus jeune et moins en chair et sa femme compte bien lui faire payer cet affront.
Lorsqu’elle voit qu’une école d’art plastique cherche des modèles pour faire des nus, Fanny se dit qu’elle a l’opportunité de garder une image de son corps pour l’instant épargné par les ravages du temps.
Au cœur d’un petit village africain, Elikya va être mariée de force à un homme qu’elle ne désire aucunement. Elle va fuir pour échapper à ce triste destin et faire ainsi une rencontre salutaire …
Fleur conseille au mieux les clients et clientes qui passent la porte de sa petite boutique de lingerie. Sa capacité à écouter et à répondre au mieux aux demandes de ses clientes en fait à leurs yeux une véritable confidente.

Dans DesSeins, Olivier Pont livre 7 histoires courtes, 7 portraits de femme avec comme fil rouge leur poitrine, source d’émerveillement et de doute. Mais ne vous y trompez pas, si les poitrines sont bien de la partie, l’érotisme est ténu et ce sont les émotions qui sont au centre de l’album. Chaque nouvelle nous présente une femme forte, certaines au destin attendrissant, d’autres au parcours tragique. Jouant sur une ambiance douce et subtile, Olivier Pont joue des silences et des sous-entendus… Une approche subtile qui donne parfois une impression de vide aux histoires.
Difficile pour un recueil de nouvelles d’être constant dans la qualité des récits. C’est bien le cas ici, puisque si certaines histoires se révèlent touchantes, d’autres paraissent plus faciles et usent quelquefois de clichés gênants. On perçoit bien tout l’amour que porte Olivier Pont au beau sexe mais on n’est pas toujours touché par les portraits, malgré l’effort fait pour toujours finir sur une image forte… on reste parfois de marbre. Toutefois, l’auteur parvient à nous plonger dans le quotidien de chacune de ces femmes en quelques cases à peine, ce qui montre une grande maîtrise narrative de sa part.
Au dessin, Olivier Pont propose des planches au style semi-réaliste avec un petit effet crayonné très plaisant. Un rendu moderne qui dégage une réelle personnalité et qui met en lumière les différentes femmes croisées au fil des pages, qu’elles soient des personnages principaux ou non. Des portraits diversifiés qui montrent que l’auteur/dessinateur s’intéresse à toutes les femmes. On peut également saluer les couleurs lumineuses de Laurence Croix qui complètent bien les encrages de l’auteur et offrent un aspect épuré et doux qui colle au ton de l’album.

Sympathique mais inégal, DesSeins est un recueil de nouvelles parfois touchant qui tente de rendre hommage aux femmes en passant parfois un peu à côté de son sujet. On a droit à de beaux portraits qui sont parfois entachés par des clichés ou un ton trop doucereux. Reste une oeuvre sensible et subtile entièrement vouée aux femmes qu’Olivier Pont croque très joliement !

BOB MORANE, Renaissance, T1 : Les Terres rares, de Brunschwig, Ducoudray et Armand, aux éditions Le Lombard, 13,99 € : Bulle d’Argent

bob-morane-renaissance-couv…BOB MORANE, Renaissance, T1 : Les Terres rares, de Brunschwig, Ducoudray et Armand, aux éditions Le Lombard, 13,99 € : Bulle d’Argent

Luc Brunschwig, Aurélien Ducoudray et Dimitri Armand dépoussièrent Bob Morane avec un reboot surprenant. On retrouve les personnages emblématiques de la série au sein d’une intrigue moderne faite de politique, de terrorisme et de haute technologie. Loin de l’image habituelle qu’on a de Bob Morane, c’est un aventurier en construction que nous propose ce tome d’introduction.

Palais de Justice de Paris. Le Lieutenant Robert Morane comparait devant le Tribunal de Grande Instance pour des faits survenus le 9 mai 2012 au Nigéria. Il était alors en mission avec 5 autres soldats à Ibadan afin d’éviter les affrontements entre les Haoussas de confession musulmane et les Yoroubas d’obédience chrétienne. Il répondait aux questions de la journaliste Sophia Zuko lorsqu’un enfant est venu demander de l’aide. Sa famille est menacée par des Haoussas armés de machettes. Alors que les supérieurs de Robert Morane lui ordonnent de ne pas intervenir, le lieutenant, accompagné du sergent William Balantine, sauve la famille du petit garçon in extremis…
Le sort du lieutenant ne fait pas de doute lorsque, en pleine séance, un messager délivre une missive au juge. Un des hommes sauvés par Robert Morane, Kanem Oussman, demande en tant que nouveau président du Nigéria que le Lieutenant soit acquitté. Évincé de l’armée mais libre, Bob Morane part alors en Écosse, rendre visite à Bill Ballantine qui n’a pas eu droit au même traitement de faveur. Pas rancunier, le sergent accepte son emprisonnement. Peu de temps après, Bob Morane est approché par un collaborateur de Kanem Oussman qui lui propose de devenir le conseiller du nouveau président.

Des romans originels d’Henri Vernes, aux différentes adaptations BD, en passant par les dessins animés et autres films, Bob Morane a connu bien des aventures. Après 60 années de bons et loyaux services, le héros a droit à une seconde jeunesse avec Bob Morane, Renaissance. Ce reboot se propose de reprendre les ingrédients fondamentaux de la série pour les placer dans un contexte contemporain (voire légèrement futuriste). On retrouve donc Bob Morane, bien sûr, mais aussi Bill Ballantine, Miss Ylang-Ylang, Sophia Zukor ou l’Ombre Jaune (et certainement d’autres dans les prochains épisodes) ainsi que les liens qui les unissent. En revanche, finies  les adaptations des romans et place à des aventures inédites et neuves. Ce premier tome se présente ainsi comme un préquel, avec un Bob Morane tourmenté, un aventurier en devenir qui n’est pas encore l’homme sûr de lui que l’on connaît. Un parti pris « psychologique » qui pourra déplaire aux fans de longue date mais qui insuffle de la fraîcheur à une série qui tombait peu à peu dans l’oubli.
Bob Morane entre donc de plain-pied dans le XXIe siècle avec une intrigue qui fait la part-belle à la géopolitique, ainsi qu’à des technologies d’anticipation aussi intéressantes qu’inquiétantes. Ce tome d’introduction fait se succéder les scènes d’actions et les séquences plus introspectives ou descriptives dans un rythme appréciable. On peut certes relever une fin un peu poussive, un récit un peu trop policé ou une situation géopolitique peu plausible mais, dans l’ensemble, la lecture est prenante et agréable.
On retrouve avec plaisir le trait réaliste très maîtrisé de Dimitri Armand qu’on a récemment vu dans le très bon Sykes. On le sent à l’aise dans les scènes d’actions comme lors des séquences de dialogues qui bénéficient toutes d’un sens de la mise en scène très cinématographique. Le dessinateur prend également des libertés par rapport à ses prédécesseurs avec des personnages remis au goût du jour et un peu différents de ce qu’on a eu l’habitude de voir. Là aussi, la réinterprétation de l’œuvre originelle a du bon et offre des planches belles et modernes.

Reboot réussi pour Bob Morane qui propose une aventure fraîche et réactualise librement les codes de la série et les dépoussière… n’en déplaise à Henri Vernes ! Avec sa narration millimétrée, son récit prenant, ses très jolies planches et sa réinterprétation rafraîchissante de l’univers originel de la série, Bob Morane, Renaissance a ce qu’il faut pour séduire un nouveau public tout en contentant les fans des premières aventures de l’aventurier (mis à part les plus pointilleux et conservateurs d’entre-eux).

SYKES, de Dubois et Armand, aux éditions Le Lombard, 16,45 € : Bulle d’Or

sykes-couv…SYKES, de Dubois et Armand, aux éditions Le Lombard, 16,45 € : Bulle d’Or

Pierre Dubois et Dimitri Armand se sont associés pour Sykes, un western pur jus qui a tout ce qu’il faut pour devenir un classique. Le célèbre Marshal Sykes poursuit la bande des Clayton qui ne tarde pas à faire parler d’elle… S’ensuit une plongée progressive dans la violence où les revolvers se font juges.

Alors qu’il joue avec un revolver en bois, le jeune Jim voit une silhouette s’approcher, un événement rare dans cette petite ferme perdue en plein Wyoming. L’homme dit se nommer Sykes et est à la recherche d’eau pour se désaltérer. Alors que Jim est fasciné par Sykes, sa mère, plus prudente n’hésite pas à prendre son fusil pour le tenir en joue. Mais, en bon Marshal, Sykes sait faire retomber la tension et intime à la veuve et son enfant d’être prudents : une bande de malfrats sanguinaires rôde dans les parages.
Le Marshal se rend alors dans la ville la plus proche où est censé l’attendre O’Malley le lendemain matin, son partenaire. Après un échange courtois avec le Shérif, Sykes passe prendre un verre au saloon où, une fois encore, son sang-froid lui permet d’éviter toute joute armée. Après une nuit à l’hôtel, les ennuis rattrapent Sykes qui se retrouve une nouvelle fois face à un homme prêt à en découdre… c’est à ce moment qu’O’Malley fait son apparition en descendant l’effronté d’un coup de fusil. Ce n’est pourtant pas le moment pour les deux partenaires de baisser leur garde. Jim, exténué, fait irruption en ville : pendant la nuit, 5 hommes ont tué et violé sa mère sous ses yeux. Sykes et son partenaire partent immédiatement sur les traces de ces brigands qu’ils pensent être la bande des Claytons. Mais Jim, obsédé par la vengeance, ne compte pas rester en retrait.

Après avoir connu une période creuse, les albums westerns se multiplient de nouveau. Le nouveau venu, Sykes, s’inscrit plutôt dans le western crépusculaire et reprend les fondamentaux du genre avec une certaine modernité. Car Sykes est hanté par de vieux démons et il n’est pas du genre à jouer de la gâchette pour un oui ou pour un non. C’est donc un Marshal charismatique et cortiqué que nous suivons, bien qu’arme à la main il ne soit pas non plus en reste. Ce one shot reprend, forcément, l’imagerie commune du western avec sa bande de malfrats acharnés, son Marshal au sang-froid impressionnant, l’indien expert en pistage… Mais Sykes ne se limite certainement pas à un récit référencé.
Le récit de Sykes s’articule autour de la relation entre le jeune Jim et le Marshal. Ce jeune enfant, écorché, désormais hanté par le désir de vengeance, désire plus que tout suivre les pas du Marshall. Mais assister un tueur, tout Marshal soit-il, ne peut laisser indemne. On s’enfonce donc peu à peu dans un récit sombre et violent, rythmé par les scènes d’action, qu’on dévore de bout en bout. Le scénario de Pierre Dubois est magistralement construit et seule la fin, un peu bateau, est en retrait. Pour le reste, on plonge sans peine dans ce western crépusculaire aux multiples références et qui se sert de l’imagerie western pour apporter un propos moderne.
Et pour donner vie à ce récit très réussi, Dimitri Armand n’y est pas allé par 4 chemins et propose des planches de toute beauté. Son trait réaliste aux encrages marqués croque des personnages vivants qui parcourent de somptueux paysages. Sa science du cadrage est également de haute volée et offre de magnifiques panoramas entre deux scènes d’actions aux plans plus resserrés. L’ombre s’installe progressivement dans le récit via les couleurs de Sébastien Gérard qui collent à l’esprit du récit. Bref, graphiquement, Sykes est une réussite magistrale.

Avec son récit mature et prenant, Sykes montre qu’il y a encore de la place dans le 9eme art pour de nombreux westerns. Ce one shot reprend les ingrédients du western pour les arranger à sa manière. Le résultat est un récit prenant qui se dévore avec plaisir sans jamais relâcher la pression. Seule la fin un peu « tarte à la crème » est en retrait… mais cela ne saurait gâcher cet album qui est aussi une véritable merveille graphique ! Voilà, sans aucun doute possible, un des meilleurs western de ces dernières années.

AU REVOIR LA-HAUT, de Lemaitre et De Metter, aux éditions Rue de Sèvres, 22,50 € : Bulle d’Or

au-revoir-la-haut-couv…AU REVOIR LA-HAUT, de Lemaitre et De Metter, aux éditions Rue de Sèvres, 22,50 € : Bulle d’Or

Christian De Metter adapte Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, prix Goncourt 2013. On y suit deux poilus que la guerre a dévastés et qui doivent désormais se reconstruire. Pour échapper à leur misère quotidienne, ils vont élaborer une arnaque au monument aux morts. Cette belle adaptation trouve un ton sans lourdeur sur des thématiques pourtant graves.

2 novembre 1918, les soldats des deux camps attendent l’armistice qui devrait être signé quelques jours plus tard. Ils vont enfin pouvoir dire adieu à cette boucherie sans nom. Enfin, c’était sans compter sur le Lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle qui ordonne une dernière offensive, pour venger la mort de deux éclaireurs. Albert Maillard, un comptable, comprend que le Lieutenant leur ment, que c’est lui qui les a lâchement abattus d’une balle dans le dos… mais les ordres sont les ordres. Alors que les soldats courent vers une mort certaine, le Lieutenant pousse Albert dans un trou d’obus : le comptable est enterré vivant. Édouard Péricourt, un bourgeois homosexuel témoin de la scène, parvient à sauver Albert… avant d’être défiguré à vie par un éclat d’obus.
Forcément, des événements comme cela forgent de solides amitiés. En 1919, Albert fait tout pour aider Édouard, l’homme qui lui a sauvé la vie. Malgré les coups fourrés du Lieutenant Pradelle, Albert accepte de faire croire à la mort d’Édouard qui ne désire pas revoir sa famille. Maillard et Péricourt vivent ensemble un après guerre un peu amer, où ils se sentent laissés pour compte. Ils imaginent alors une immense escroquerie au monument aux morts pour se garantir des jours heureux…

Adapter en bd un prix Goncourt qui traite de la Première Guerre mondiale a tout du pari risqué. Il faut être à la hauteur du roman original et ne pas lasser le lecteur avec une thématique déjà maintes fois traitées, à ce détail près qu’Au revoir là-haut s’intéresse principalement à l’après-guerre. Édouard Péricourd et Albert Maillard ont été dévastés par la guerre, le premier étant défiguré à vie. Forcément, au retour de qui a été une boucherie humaine, l’humeur n’est pas au beau fixe et les poilus se sentent mis à l’écart. Une ambiance très singulière s’installe, portée par des héros plus complexes qu’il n’y parait aux premiers abords. Les protagonistes sont forts et plausibles… si ce n’est que le « grand méchant » Lieutenant Pradelle soit si peu nuancé et installe une impression de manichéisme au tout.
Alors qu’on aurait pu s’attendre à un one shot très bavard, De Metter livre un récit à la narration minimaliste qui est enrichie par une mise en scène pleine de sens qui joue allégrement des nons-dits. Alors que certains passages présagent d’un album lourd et oppressant, on se retrouve finalement face à un récit où la violence se dispute à la douceur, la poésie et la facétie. On passe par toutes les émotions dans ce thriller empli de tension qui rend un hommage puissant et touchant à ceux que la guerre a détruit.
Ces multiples atmosphères sont magnifiquement incarnées dans les planches de Christian De Metter. Son trait crayonné, à la fois vif et fragile donne tout son sens aux différentes cases de l’album. Les personnages apparaissent dans toute leur complexité. On voit le talent de metteur en scène du dessinateur qui est secondé par une mise en couleur douce et changeante très réussie. La puissance graphique de l’album a de quoi toucher tous les lecteurs, même ceux qui ne sont pas particulièrement réceptif au travail de De Metter.

Au revoir là-haut est une formidable adaptation d’un roman qui l’est tout autant. Le récit puissant et poétique happe le lecteur dans un récit à la fois dur et sensible. Peu bavard, l’album préfère suggérer graphiquement et jouer de l’incertitude. Les personnages sont touchants au possible, paraissent authentiques (si ce n’est le Lieutenant Pradelle) et révoluent dans des atmosphères habilement installées. Au revoir là-haut est un album rare, une adaptation littéraire touchante et réussie qui marque le coeur et l’esprit.

 

LACRIMA CHRISTI, T1 : L’Alchimiste, de Convard et Falque, aux éditions Glénat, 14,50 € : Bulle d’Or

lacrima-christi-couv…LACRIMA CHRISTI, T1 : L’Alchimiste, de Convard et Falque, aux éditions Glénat, 14,50 € : Bulle d’Or

Avec ce cinquième récit appartenant à l’univers du Triangle secret, Didier Convard continue de nous abreuver d’ouvrages d’aventure ésotérique. Lacrima Christi nous envoie sur les traces des « larmes du Christ », une inquiétante arme biologique. Avec des ingrédients très classiques, les auteurs parviennent à un résultat prenant et efficace.

XIIe siècle, alors que la troisième croisade fait rage, l’incapacité des chrétiens à prendre Saint Jean d’Âcre les oblige à prendre de dures décisions. Le Pape fait appel au célèbre alchimiste Biancofuori pour mettre au point une terrible arme de destruction massive : les larmes du Christ. Seulement, alors qu’il se rend en Terre Sainte avec sa funeste invention, son embarcation sombre suite à une tempête. Pendant, des siècles, les larmes du Christ vont rester intact, au fond des eaux…
De nos jours, Jean Nomane, dit le Rectificateur, tente de mettre la main sur une arme biologique redoutable détenue par le tyran Cho Ihn Kyang. Onze mois plus tôt, une expédition des Gardiens du Sang a permis de récupérer les « larmes du Christ » qui renferment la plus dévastatrice des pestes. Malheureusement pour eux, monsieur Bencivenni les a trahis préférant vendre ce « trésor » au plus offrant. Le pape et son entourage ne sachant comment récupérer le terrible artefact fait appel au Rectificateur afin d’éviter le pire.

Didier Convard se lance dans la cinquième saison du Triangle Secret avec Lacrima Christi. On retrouve l’art du récit ésotérique de l’auteur qui aime à nous plonger dans les secrets (imaginaires) du Vatican. On retrouve donc le Rectificateur, Jean Nomane, assisté de deux compagnons : Karen, une analyste en comportement et Mattéi, un homme à la mémoire absolue et au comportement autistique. Si l’intrigue à base d’espionnage est des plus classiques, Convard tisse un réseau d’intrigues qui convergent vers les larmes du Christ en donnant du rythme à l’ouvrage. On passe ainsi de séquences d’espionnage à des scènes d’action, en passant par des flashbacks plus posés, dans une fluidité appréciable.
Un scénario classique mais efficace, une narration prenante et rythmée… difficile de ne pas se laisser happer par le récit de Lacrima Christi. Certes, ce dernier opus du Triangle Secret parait plus tourné vers l’action et la violence que ses prédécesseurs, mais il explore également de nouvelles pistes. La réflexion sur la religion laisse un peu de place à une réflexion sur l’éthique de la science sur un ton qui n’est pas sans rappeler James Bond. En bon divertissement, Lacrima Christi ne lasse son lecteur à aucun moment, jusqu’au final « coup de poing » qui donne grandement envie de lire la suite !
Après avoir collaboré sur les précédents cycles, Denis Falque est désormais seul au dessin. Les habitués de la série ne seront pas dépaysés et on retrouve le trait réaliste du Triangle Secret. Le découpage est dynamique et la mise en scène rigoureuse. Dommage que le tout semble finalement assez plat et pas toujours agréable à regarder dans le détail (certains personnages notamment). En revanche, les planches consacrées aux flashback sont de véritables réussites.

Lacrima Christi continue la saga du Triangle Secret avec un récit classique mais très bien exécuté qui renouvelle sans cesse l’intérêt du lecteur. L’intrigue sur fond d’espionnage tient du déjà-vu mais est contrebalancée par une narration finement ciselée. Sans être magistraux, les dessins réalistes servent bien le récit et sont dans la droite lignée des opus précédents. Que vous soyez amateur du Triangle secret ou, plus simplement, d’aventure, d’Histoire, d’espionnage ou d’ésotérisme, Lacrima Christi se révèle un breuvage de choix !

NESTOR BURMA, T9 : Micmac moche au Boul’Mich, de Nicolas Barral d’après l’oeuvre de Léo Malet, éditions Casterman, 16 € : Bulle d’Or

nestor-burma-t9-couv…NESTOR BURMA, T9 : Micmac moche au Boul’Mich, de Nicolas Barral d’après l’oeuvre de Léo Malet, éditions Casterman, 16 € : Bulle d’Or

Micman moche au Boul’Mich est la deuxième contribution de Barral à la série des Nestor Burma en bande dessinée. On y retrouve le détective parisien qui enquête sur la sordide affaire du suicide d’un étudiant… Si la thèse officielle ne semble pas faire de doute, les raisons de cet acte restent pourtant mystérieuses.

Paris, Quai Saint-Bernard, une sombre nuit de novembre, Paul, un jeune étudiant se tire une balle en pleine tête à bord de sa 2cv. Un mois plus tard, Jacqueline Carrier, ex-compagne du jeune homme ne parvient pas à accepter la thèse du suicide. Elle décide alors de faire appel à Nestor Burma. Bien que le détective pense que la version officielle est sans doute la meilleure, il accepte de répondre à la demande de Jacqueline c’est que les affaires ne sont pas florissantes en ce moment.
Après un passage au 36 quai des orfèvres qui ne fait que confirmer ce que le détective savait déjà, ce dernier décide tout de même de pousser plus loin ses investigations… Il découvre alors que sa cliente a un numéro d’effeuilleuse dans un cabaret et qu’elle s’est entouré de fréquentations peu recommandables… sans compter que le père de Paul semble dissimuler bien des secrets…

Après sa prépublication épisodique en noir et blanc sous la forme d’un journal, le 9e tome de Nestor Burma reprend des couleurs. L’occasion pour le lecteur de (re)découvrir une nouvelle enquête dans un Paris des années 50 toujours aussi savoureux. Dans une ambiance de pur polar, on suit les différentes pistes du détective pour tenter de démêler les fils de cette affaire. La tension monte progressivement au cours de cet enquête complexe qui met en scène de nombreux protagonistes. Malgré un rythme assez enlevé et quelques rebondissements, le récit ne perd jamais en lisibilité . Bref, Baral réalise un beau travail d’adaptation dans un récit intense et prenant à l’atmosphère très bien installée.
Nestor Burma est indissociable du Paris des années 50 et de son argot si pittoresque. Sur ce point, Barral fait honneur à la série et semble renouer avec la fibre de Tardi. On parcourt les places du Veme arrondissement, dans un froid hivernal qui blanchi chaque édifice. On découvre une galerie de personnages, tous plus louches les uns que les autres, au sein de dialogues puissants et fleuris. Barral parvient donc à nous faire revivre les sensations d’antan dans une intrigue qui n’a rien à envier à ses prédécesseurs.
Graphiquement, Nicolas Barral reprend l’univers que Tardi avait imaginé et, dans les grandes lignes, en retrouve l’esprit. Les planches sont un hommage un peu sage au trait si singulier du dessinateur, bien qu’elles dégagent une identité propre. On peut également saluer le travail accompli par Philippe De la Fuente sur les couleurs qui reprennent l’univers original en y apportant une pointe de modernité. Les lecteurs apprécieront donc ou non cet exercice de style techniquement très réussi.

Nicolas Barral montre qu’il a le talent pour répondre aux exigences des lecteurs de Nestor Burma. Micmac moche au Boul’Mich propose une enquête dense et surprenante dans un Paris pittoresque qu’on prend plaisir à redécouvrir. Barral a également fait un travail graphique intéressant qui reprend les bases installées par Tardi pour un résultat différent et intéressant. Le dernier tome de Nestor Burma est donc un très bon millésime que les amateurs de polar peuvent déguster sans modération.

LE CAS ALAN TURING, de Delalande et Liberge, aux éditions Les arènes BD, 18 € : Bulle de Bronze

cas-alan-turing-couv…LE CAS ALAN TURING, de Delalande et Liberge, aux éditions Les arènes BD, 18 € : Bulle de Bronze

Arnaud Delalande et Eric Liberge retracent dans les grandes lignes la vie d’Alan Turing, le mathématicien qui a permis de « casser » le code Enigma, pendant la Seconde Guerre mondiale. Véritable génie scientifique, son travail est à l’origine de l’apparition des ordinateurs… Mais ses penchants sexuels lui ont valu les foudres de la justice de son pays…

Bègue, rêveur, prétentieux, hors norme, Alan Turing n’a pas toujours fait la fierté de son entourage. D’ailleurs, quand le MI6 fait appel à ses services pour décrypter les messages allemands, ce n’est pas au goût de tout le monde. Pourtant, Alan Turing est un mathématicien et un logicien à nul autre pareil, un véritable génie qui va permettre à la cryptologie de faire des avancées considérables. A la tête d’une équipe de logiciens et autres cruciverbistes, il va élaborer une bombe cryptologique qui, au fil des améliorations, parvient à casser le fameux code Enigma. Grâce à cela, les Alliés vont déchiffrer les messages des forces de l’Axe et ainsi écourter la guerre.
Malgré cette réussite indubitable, l’homme n’est pourtant jamais parvenu à mener une vie épanouie. La société rigide de l’époque ne lui permettait pas de vivre son homosexualité en toute quiétude… c’est ainsi qu’en 1952, Alan Turing est condamné à la castration chimique pour ses penchants sexuels. Assommé par le sort qui lui est réservé, Alan Turing met un terme à ses jours deux années plus tard…

Ayant participé à des actions classées confidentielles, le dossier d’Alan Turing n’a été accessible qu’à partir des années 2000. Ainsi, on a découvert le rôle héroïque de ce mathématicien, dont les travaux sont à l’origine de l’informatique, mais aussi le destin tragique que lui a réservé son pays. Le cas Alan Turing revient donc sur ce génie incompris aux multiples facettes. L’homme passe en revue les moments fort de sa vie alors qu’il est prêt à se suicider, miné par sa condamnation à la castration chimique. La narration multiplie donc les flashbacks qui montrent les nombreux essais du mathématicien pour mettre à mal le code Enigma. Parfois, les retours en arrières mettent en évidence la souffrance du jeune homme qui a dû refouler son homosexualité et subir les quolibets de ceux qui ne toléraient pas sa différence. Des passages émouvants qui éclairent l’ultime acte d’Alan Turing auxquels s’ajoutent des symboles puissants et évocateurs.
Un travail de vulgarisation a été mené par les auteurs pour faire comprendre aux lecteurs les différentes expériences du mathématicien… mais il faut tout de même s’accrocher pour espérer comprendre ces explications logiques. Pas facile pour le commun des mortels de tout intégrer du premier coup, d’autant que la narration morcelée ne facilite pas la tâche. Mais ces informations digérées, on accède à un récit à la fois instructif, édifiant et émouvant. Le personnage d’Alan Turing est toujours traité avec justesse et l’album montre son travail acharné avec une grande efficacité.
De son côté, le dessin d’Eric Liberge nous plonge avec brio dans une ambiance mathématique. Les personnages sont bien croqués et le dessinateur donne une cohérence à son Alan Turing qui est toujours reconnaissable, quelle que soit la période de sa vie où il est mis en scène. Les planches jouent la carte de l’accumulation en associant de nombreux détails et autres éléments mathématiques exprimant les pensées du personnage. Ce traitement efficace entame toutefois la lisibilité de l’ouvrage qui donne une impression de surcharge graphique. La mise en couleur automnale de l’album colle au ton du récit bien que cela puisse ne pas plaire à tout le monde.

Le Cas Alan Turing est une lecture historique, scientifique mais aussi humaniste qui retrace efficacement la vie d’un des plus grands logiciens du siècle passé. On découvre un génie mathématique que la vie n’a pas épargné, un homme que la chape de plomb de la société a écrasé et qui a pourtant surpassé ses souffrances pour accomplir un travail impressionnant. On est touché par le sort réservé à ce héros de l’ombre et on essaye de comprendre ses travaux au fil de planches très denses et pas toujours accessibles.

 

UNE VIE : La biographie retrouvée, T1 : 1916 Land Priors, de Martinez et Perrissin, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bulle d’Argent

une-vie-winston-smith-t1-couv…UNE VIE : La biographie retrouvée, T1 : 1916 Land Priors, de Martinez et Perrissin, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bulle d’Argent

Guillaume Martinez et Christian Perrissin ont décidé d’adapter l’autobiographie inachevée d’un auteur inconnu du grand public : Dover Winston Smith. Cet écrivain et reporter anglais a pourtant rencontré Aldous Huxley, été le compagnon d’armes de George Orwell et mené une vie d’aventurier bien remplie. Dans ce premier tome, on découvre l’adolescence du jeune Smith qui suit une scolarité solitaire et mouvementée au sein de l’école de Land Priors en Angleterre…

1984. Anna Laurence reçoit un coup de téléphone à l’attention de sa mère, Alice… décédée il y a 4 ans. Croyant à une mauvaise plaisanterie, Anna écoute cependant son interlocuteur, le gérant d’un hôtel de Saint Véran, qui lui indique qu’un certain Winston Smith a disparu en laissant une lettre pour Alice Laurence. Curieuse, Anna prend un taxi pour se rendre à l’hôtel où le gérant lui laisse une missive accompagnée d’un manuscrit autobiographique intitulé Life, Confession d’un imposteur. Désirant en apprendre plus sur l’inconnu qui aurait connu sa mère, elle se plonge dans son récit.
1916, école de Land Priors en Angleterre. Timide, pas vraiment brillant, à fleur de peau et issu d’un milieu modeste le jeune Dover est le bouc émissaire de ses camarades. Si on ajoute à cela son naturel lâche, on ne peut s’empêcher de penser que le jeune Dover n’a décidément rien pour lui. Pourtant, le directeur de l’établissement ne cesse de le protéger pour une raison inconnue… et à force de coup dur le jeune homme va développer un sens de la combativité à toute épreuve qui va lui permettre d’intégrer le prestigieux collège d’Eton.

C’est en parcourant les étagères d’un bouquiniste que Christian Perrissin aurait trouvé l’autobiographie de Winston Smith. Cet écrivain qui a connu son heure de gloire pendant l’entre-deux guerres a eu une vie incroyable avant de sombrer dans l’oubli littéraire. Le premier tome de cette adaptation qui devrait en compter 6 s’intéresse donc à la scolarité du jeune Dover qui peine à s’intégrer. Si la jeunesse de l’écrivain n’a rien de sensationnel, ce premier opus esquisse son caractère tout en plantant le décor de l’Angleterre du début de XXe siècle. D’autre part c’est un récit sans concession qui nous est livré, car dans son autobiographie l’auteur n’est pas tendre avec lui-même. On découvre progressivement un enfant lâche au fil des événements marquants de sa scolarité à Land Priors qui vont peu à peu faire de lui un loup aux dents longues. Un choix qui permet de donner un rythme appréciable à cet album qui est au demeurant, adaptation littéraire oblige, très bavard.
En filigrane de ce récit sarcastique, on découvre le contexte d’époque : la vie au sein des internats du début du XXe siècle, la guerre de 14-18 qui éclate, la xénophobie grandissante à l’égard des Allemands… Une ambiance particulière très bien retranscrite par l’auteur qui donne un cadre historique intéressant à cette histoire qui semble toutefois un peu banale… Mais, lorsqu’on connait Winston Smith, on sait que son histoire relève de l’incroyable : compagnon d’arme d’Orwell pendant la guerre d’Espagne, agent du MI-6 pendant la Seconde Guerre mondiale, scénariste pour Hollywood… Une vie édifiante étrangement tombée dans l’oubli… Que les spécialistes de la littérature du XXe siècle se rassurent, leur culture ne leur fait pas défaut : Winston Smith est un écrivain qui n’a jamais existé. Les facétieux Guillaume Martinez et Christian Perrissin ont créé un background plausible et très réussi autour de leur héros fictionnel.
Cette falsification espiègle de Perrissin est très bien servie par le trait réaliste de Guillaume Martinez . Son dessin très expressif et la mise en couleur d’Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger installent les différentes ambiances avec une facilité déconcertante. On croirait humer les odeurs des lieux visités. Le découpage et le cadrage insufflent quant à eux un certain intimisme au récit qui semble ainsi des plus véridiques.

Une Vie n’est pas une adaptation littéraire de plus. L’autobiographie de ce Winston Smith est une lecture agréable qui nous plonge dans l’Angleterre du début du XXe siècle avec efficacité. Si l’on ajoute à cela le très réussi travail d’imposture des auteurs, on tient là une oeuvre très intéressante qui sort un peu des sentiers battus. Cependant, l’aspect « littéraire » de l’album le rend très bavard et le récit n’avance que très peu en ne dévoilant qu’une année (pas très remplie) de la vie trépidante de l’écrivain. Heureusement, il reste 5 tomes pour découvrir toutes les pérégrinations de Winston Smith !

CHER PAYS DE NOTRE ENFANCE, Enquête sur les années de plomb de la Ve République, de Colombat et Davodeau, aux éditions Futuropolis, 24 € : Bulle d’Or

cher-pays-de-notre-enfance-couv…CHER PAYS DE NOTRE ENFANCE, Enquête sur les années de plomb de la Ve République, de Collombat et Davodeau, aux éditions Futuropolis, 24 € : Bulle d’Or

Avec Cher Pays de notre enfance, Benoît Collombat et Etienne Davodeau s’intéressent aux affaires troubles qui ont rythmé les présidences de Pompidou et Giscard d’Estaing. Avec pour fil rouge l’implication du Service d’Action Civique, cet album journalistique, très dense, nous montre l’envers du décors, que les archives du SAC désormais ouvertes permettent de mieux cerner.

Les années 1970 représentent les années de plomb de la Ve République. Elles ont vu des braqueurs financer les campagnes électorales du parti gaulliste, l’assassinat du juge Renaud, des milices patronales créées pour briser les grèves, l’étrange mort du ministre du travail Robert Boulin… Et dans toutes ces affaires, le nom du SAC revenait régulièrement. Pourtant, la justice n’a jamais vraiment inquiété les membres du Service d’Action Civique, préférant se tenir à des versions officielles peu convaincantes.
En enquêtant dans un premier temps sur le braquage de l’hôtel des Postes de Strasbourg, Collombat et Davodeau vont recueillir un témoignage qui indique que cela aurait permis de financer un parti politique. Au fil de l’enquête et des témoignages, les auteurs vont mettre en évidence la nature trouble du SAC, mêlé à de nombreuses affaires. Aidés par l’ouverture (d’une partie) des archives du SAC, ils vont accumuler des indices sur de nombreux dossiers qui montrent que la justice n’a pas été des plus efficaces. Ils passent alors en revue les événements troubles de la Ve République jusqu’à arriver à la mort du ministre Boulin, affaire que la justice a rapidement expédiée…

Avec cette ce reportage édifiant , Davodeau et Collombat livrent une enquête détaillé et fournie qui a de quoi remettre en question notre foi en nos institutions. Grâce à leurs investigations, ils mettent en évidence de nombreux éléments qui indiquent que la justice n’a pas correctement fait son travail, qu’elle était court-circuitée par des jeux d’influence. Certes, certaines de ces injustices ont déjà été mises en évidence, comme la mascarade d’enquête qui a été menée sur l’assassinat du juge Renaud (déjà croisé dans Le Juge d’Olivier Berlion), mais les auteurs livrent ici reportage détaillé et minutieux qui révèle une certaine cohérence entre toutes ces affaires. En effet, le SAC n’en est jamais éloigné… et la classe politique non plus. On découvre avec stupéfaction comment ses membres ont bénéficié d’un traitement de faveur et comment leurs exactions ont pu être dissimulées.
Le travail journalistique est dense, complet et minutieux et demande donc une grande concentration au lecteur. Les auteurs ont préféré s’attacher au temps présent, en mettant en scène l’enquête et les témoignages plutôt que de reconstituer les événements passés. Toutefois, on tombe rapidement dans la routine des entretiens et le rythme en pâtit quelque peu. On peut également avoir l’impression d’une enquête un peu partisane qui évacue certains détails, comme le montre un article du Canard enchaîné  à propos de la théorie de l’assassinat du Ministre Boulin. Reste que cet album met en évidence de nombreux points étranges dans l’enquête menée à l’époque… ce qui a permis d’ouvrir une information judiciaire sur la mort du ministre…
Forcément, avec un album de plus de 200 pages, difficile pour Davodeau de livrer des planches très détaillées. Heureusement, le dessinateur sait restituer l’essentiel en quelques traits et croque les différentes personnes croisées avec talent. Malgré les planches surchargées de texte, il arrive à fournir des cases très claires et lisibles. Le découpage et les cadrages classiques manquent certes de dynamisme mais collent parfaitement au sérieux de l’enquête menée.

Cher pays de notre enfance est donc un reportage édifiant, sérieux et minutieux sur les exactions impunies qui ont été perpétrées dans les années 70. Si dans la forme, l’album demeure très classique, le fond est d’une cohérence impressionnante bien que parfois un peu partisan. Nécessairement dense, ce one shot n’est pas une lecture simple et se réserve avant tout aux amateurs de reportages en bande-dessinée… qui profiteront d’une formidable investigation aux inquiétantes révélations.

MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

matsumoto-couv…MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Nicloux nous font revivre les événements qui ont mené aux attentats au gaz sarin à Matsumoto en 1994 puis à Tokyo en 1995. On suit de l’intérieur la préparation de la secte Aum, menée par un leader psychotique répondant au nom de Shoko Asahara, qui souhaite renverser le gouvernement japonais en provoquant l’Armageddon.

Dans les plaines désertiques de l’Australie, à Banjawarn Station, des japonais ont racheté une propriété pour construire un bâtiment dans un but inconnu. C’est une véritable armada d’ouvriers qui s’affère à l’édification de cette structure. Peu de temps après, un élève du conservatoire de musique de Nagoya, se présente dans la secte Aum Shinrikyo, impressionné par la théorie de son leader, Shoko Asahara. Lorsque le jeune étudiant doit transcrire la musique d’inspiration divine du gourou, il ne peut s’empêcher de relever une escroquerie intellectuelle… ce qui lui vaudra une incarceration musclée et un endoctrinement violent.
Dans la petite ville de Matsumoto, un juge tente de dévoiler au grand jour les projets de la secte Aum. De nombreux faits montrent que derrière le PDG d’Aum Inc. se cache un dangereux gourou aux intentions délirantes et terroristes. C’est d’ailleurs près d’une de ses entreprises située en Australie, à Banjawarn Station, que des troupeaux entiers de moutons ont été décimées par un gaz mortel. Se sachant menacé par le juge, le leader d’Aum décide de faire un test de son gaz sarin à Matsumoto, près de la demeure du juge. Cela servira de test avant l’attaque de grande envergure dans le métro de Tokyo.

L’attentat au gaz sarin perpétré en mars 1995 par la secte Aum dans le métro de Tokyo reste encore aujourd’hui l’attentat le plus important qu’a connu le Japon depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec Matsumoto, les auteurs nous retracent les événements qui ont mené à ces événements grâce à de multiples récits parallèles. Car ce n’est pas seulement la folie du gourou et de sa secte qui est exposée mais aussi le destin tragique des victimes directes ou non de cette organisation délirante. A travers le jeune étudiant en musique, on découvre les techniques d’endoctrinement d’Aum, en suivant un jeune DJ on voit les séquelles physiques et psychologiques provoqués par le gaz, aux côtés du juge on voit le manque d’action du gouvernement et face au sort réservé à un père de famille excentrique accusé à tort, on saisit la part de responsabilité de la justice et des médias. Plus dramatique que journalistique, Matsumoto donne une vision générale et humaine des événements.
Cette construction chronologique et éclatée permet de faire monter progressivement la tension, d’autant plus qu’elle est accompagnée d’un funeste compte à rebours. La narration originale et dynamique rend l’album très prenant. Toutefois l’aspect séquencé donne une impression de recul et empêche le lecteur d’être profondément touché, bien que cela évite de tomber dans le larmoyant. D’autre part, on aurait aimé en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de la secte et sur la personnalité inquiétante et fascinante du gourou. En préférant s’attacher à la part humaine du récit et en atténuant l’aspect journalistique de leur oeuvre, les auteurs ont évincé de nombreuses informations qui auraient été utiles à la compréhension du lecteur. Cela est particulièrement perceptible à la fin de l’ouvrage qui joue sur une mise en scène choc sans plus d’information…
Le dessin réaliste et très soigné de Philippe Nicloux permet de s’immerger sans peine dans cette intrigue aux multiples facettes. Les cadrages choisis par le dessinateur dramatisent l’action sans tomber dans l’excès. A mi-chemin entre le reportage et le cinéma, la mise en scène est habilement réglée et permet de susciter l’émotion du lecteur qui est placé face à des scènes qui font froid dans le dos. Les planches servent donc parfaitement le récit en installant des ambiances très diverses avec une justesse appréciable.

Matsumoto est un bon roman graphique qui nous donne une vision globale et assez complète des événements qui ont mené à l’attentat de mars 1995 dans le métro de Tokyo. Avec son récit éclaté, cet album s’attache aux faits et à la part humaine qui entourent cette tragédie. On aurait toutefois apprécié avoir plus d’informations sur cette secte et son gourou afin d’être confronté, plus encore, à sa folie démesurée et fascinante. Ni vraiment journalistique, ni totalement dramatique, Matsumoto est un one-shot prenant et efficace qui nous place face à la folie humaine dans ce qu’elle a de plus révoltant.

Guillaume Wychowanok