BUMF, T1, de Joe Sacco, aux éditions Futuropolis, 19 € : Booofffff

bumf-t1-couv…BUMF, T1, de Joe Sacco, aux éditions Futuropolis, 19 € : Booofffff

Avant de devenir un artiste reconnu grâce à ses bd de reportage et de réflexion telles que Gaza 1956, Joe Sacco travaillait en tant que dessinateur satirique. Avec Bumf, il revient à ses premiers amours en livrant un pamphlet à l’humour noir où la politique américaine des 50 dernières années en prend pour son grade. Trash, délirant et profondément décalé, cet ouvrage a de quoi déconcerter les habitués de l’auteur.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la Terre. Or, la Terre était informe, et vide ; les ténèbres couvraient l’abîme. Et l’esprit de Dieu planait au-dessus des eaux. Et Dieu dit alors : « Que la lumière soit. » Des millénaires plus tard, force est de constater que cela a sacrément dérapé : pollution, violence, pauvreté, corruption. ». C’est avec cette citation commentée de la Genèse que s’ouvre Bumf.
On entre ensuite dans le vif du sujet : le capitaine d’aviation Joe Sacco doit bombarder Téhéran. Cependant, lorsqu’on découvre qu’il est auteur de roman graphique, il est rétrogradé au rang de soldat. Il sera désormais l’assistant d’un colonel qui a décidé de « baiser le kaiser » et tous ses hommes, une manière comme une autre de s’assurer la victoire. Pour toujours être prêt à accomplir son dessein, le colonel vit nu, prêt à assaillir ses ennemis.

Joe Sacco prévient d’avance ses habitués : «Les gens attendent bien mieux de moi. Après cela, il est peu probable que l’on me retrouve sur un timbre !». D’ailleurs, en anglais, Bumf signifie « papier sans importance, papier toilette ». Nous voilà prévenu. Avec cet ouvrage, Joe Sacco veut exposer sa vision désespérée et désenchantée de la politique américaine et plus généralement de la politique mondiale et il le fait de manière métaphorique, cynique et satirique. L’auteur fait se mélanger les différentes époques pour mettre en exergue les dérives passées et imaginer celles qui pourraient apparaître dans un futur proche. L’auteur ne nous épargne rien : scènes de sodomie, de torture, d’humiliations, de cannibalisme… On baigne dans le trash, avec l’aspect métaphorique pour seul garde-fou. Hormis quelques personnages tels que Nixon, chantre de l’absurdité de l’immoralité américaine, les Hommes sont montrés nus, un sac sur la tête, allégorie de la condition du peuple qu’on exhibe pour mieux l’aveugler. Bref, vous l’aurez compris, pour asseoir sa critique désespérée et mieux dépeindre les dysfonctionnements de notre société, l’auteur n’hésite pas à se montrer outrancier.
Narrativement, le lecteur est placé face à une succession de scènes et propos destinés à soutenir l’argumentaire de l’auteur… et l’aspect général décousu donne une impression de lourdeur. Presque jamais dans la subtilité, Sacco lorgne vers l’absurde pour le dénoncer et finit par laisser un goût d’incohérence. Les clés de compréhension de l’œuvre sont nombreuses, l’album pousse à la réflexion, mais bien qu’on comprenne ce qu’il dénonce, on ne perçoit pas où il veut en venir. Finalement, les rires et sourires des premières pages laissent peu à peu place à l’indifférence.
Le trait reconnaissable de l’auteur est du même acabit. Tout en noir et blanc, le dessin est caricatural à souhait. Toutefois, certaines planches fourmillent tant de détails que le lecteur est dérouté au point qu’il ne sait plus vraiment où donner de la tête.

 Critique virulente, pamphlet au vitriol mettant forcément le bon goût et la bienséance au placard, Bumf plaira sans doute aux amoureux d’œuvres satiriques. En dénonçant l’enfer de la politique et de la manipulation des sentiments, Joe Sacco livre finalement une œuvre qui ravit nos bas instincts mais ne parvient pas vraiment à nourrir les esprits, malgré ses nombreuses références et son propos sincère et réfléchi. Bumf est un album rare, à placer dans les seules mains d’un public (très) averti mais qui manque de fluidité, de cohérence, de subtilité et de pertinence pour séduire les habitués de ses œuvres.

Guillaume Wychowanok

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