Melvile, T2 : L’Histoire de Saul Miller, de Romain Renard, aux éditions Le Lombard, 22,50 € : Bulle d’Argent

melvile-t2-couv…Melvile, T2 : L’Histoire de Saul Miller, de Romain Renard, aux éditions Le Lombard, 22,50 € : Bulle d’Argent

Romain Renard nous présente un deuxième habitant de sa ville à l’univers « lynchien » : Melvile. Ce deuxième tome nous conte l’histoire de ce quinquagénaire retraité de l’université qu’une malheureuse rencontre va obséder. Une histoire complète à l’atmosphère pesante qui s’inscrit dans un projet complet.

Pour les habitants du coin, Saul Miller c’est « le prof », l’intellectuel de Melvile. Cet astrophysicien cinquantenaire est revenu vivre dans la maison de son enfance depuis qu’il est à la retraite. Il vit isolé dans les bois et rend régulièrement visite à un couple d’amis qui réside à quelques kilomètres de là. Il accueille régulièrement Mia, la jeune fille de Paz, une serveuse du bar de Melvile avec qui Saul partage un peu plus que de l’amitié. Pour le reste, le retraité tient à sa tranquillité et vit à l’écart des autres personnes.
Un soir, Saul aperçoit un 4×4 qui stationne devant sa maison. En s’approchant, il voit que deux chasseurs tentent de prendre le chemin qu’il a condamné. Les chasseurs expliquent à Saul que ce passage leur ferait gagner deux précieuses heures, mais l’homme ne veut rien savoir : ils ne passeront pas par ce chemin. S’ensuit une discussion houleuse qui va chambouler le retraité. Cette altercation va obséder Saul et l’obliger à se remémorer son passé…

Comme le premier tome, l’Histoire de Saul Miller est un récit complet qui se concentre sur un habitant de cette étrange ville qu’est Melvile. Là-bas, l’isolement est palpable et chacun est mis face à la vérité de son existence. Saul est justement rattrapé par son passé qui lui est rappelé par une bande de chasseurs inquiétants. Les faces à faces tendus et réguliers vont obséder l’astrophysicien qui sombre peu à peu dans la paranoïa et la folie. Le récit se teinte peu à peu de fantastique sans jamais y céder totalement. S’installe ainsi une ambiance pesante où tout est suspendu jusqu’à l’inévitable explosion finale.
Dans Melvile, les habitués des films de David lynch naviguent en terrain connu et retrouvent une atmosphère si puissante et particulière. La narration volontairement traînante prend le temps d’installer son histoire, ses personnages et son ambiance pour mieux happer le lecteur dans son univers. Une fois immergé, difficile de se sortir de cet album qui joue avec nos nerfs. Le lecteur aguerri pourra regretter une fin un peu attendue et une intrigue finalement assez classique, mais rien que pour son atmosphère, L’Histoire de Saul Miller vaut le détour.
Romain Renard a élaborée une technique hybride qui confère à Melvile une véritable identité visuelle. Les planches aux teintes sépia très travaillées multiplient les jeux de lumières et semblent baigner dans un climat brumeux et éblouissant. Les personnages quoiqu’un peu rigides, sont assez expressifs et donnent vie à ce récit où la tension est avant tout psychologique. Avec ses dessins si singuliers et son sens de la mise en scène, Renard embarque sans peine le lecteur dans son univers à la limite du fantastique.

L’Histoire de Saul Miller confirme le talent de Romain Renard qui a construit avec Melvile un univers frissonnant où la folie tutoie le fantastique. Immersif et prenant au possible, ce thriller manque juste un peu de surprise pour se révéler exceptionnel. Mais pour ceux qui aiment les récits puissants et les ambiances de plomb, Melvile est une série à ne pas manquer… D’ailleurs pour approfondir cette expérience, une application permet d’accéder à des accompagnements sonores, des musiques et d’autres documents … Des bonus bienvenus qui viennent enrichir un univers cohérent.

…LE CHANT DES RUNES, T1 : La première peau, de Runberg et Poupard, aux éditions Glénat, 13,90€ : Bulle d’Argent

chant-des-runes-couv…LE CHANT DES RUNES, T1 : La première peau, de Runberg et Poupard, aux éditions Glénat, 13,90€ : Bulle d’Argent

Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard ont concocté, avec Le chant des Runes, un thriller nordique mâtiné de fantastique. Deux enquêteurs y font leur possible pour élucider l’affaire de la disparition d’Anna Thorqvist, la pop star la plus célèbre de Suède… Pour ce faire, ils vont devoir faire preuve d’une grande ouverture d’esprit et sortir des sentiers battus.

Stockholm, le 20 février 2016. C’est l’heure de la répétition pour les participants de PopMaster qui débutera le lendemain soir. C’est justement au tour de la favorite, Anna Thorqvist, de faire son tour d’essai… mais la jeune femme est en retard. Agacée par ce contretemps, son agent décide de rentrer dans sa loge et fait une inquiétante découverte : la jeune chanteuse semble avoir disparu et les murs de sa loge laissent apparaître d’étranges inscriptions sanguinolentes. Les enquêtrices Eva et Thérèse sont envoyées sur place afin de résoudre cette affaire au plus vite et en toute discrétion.
Dans de telles circonstances, Eva et Thérèse pensent forcément aux pistes habituelles : disparition volontaire afin de susciter le « buzz », jalousie de la part de la principale rivale. vengeance de l’ancien agent…  Alors qu’elles pensent être sur la bonne piste, les deux détectives se ravisent rapidement en apprenant qu’une concurrente d’Anna a disparu dans les mêmes circonstances, avec les mêmes runes de sang inscrites sur les murs. Que peuvent donc bien signifier ces inscriptions vikings ?

Le thriller nordique n’a plus de secret pour Sylvain Runberg qui est  aux commandes de la série incontournable Millénium. L’auteur préserve ainsi l’approche froide et glauque de cette dernière mais en y ajoutant une touche de fantastique. Pourtant, mis à part les inscriptions runiques, rien ne laisse présager, dans la première partie de l’album, le  tournant surnaturel que prend le récit. On cerne progressivement les personnalités des protagonistes au fil des dialogues et des passages mettant en scène leur quotidien de façon réaliste. Un début d’enquête assez classique qui prend toute son envergure lors de l’apparition d’un  archéologue qui semble savoir ce que signifie ces runes vikings.
Bien que le pitch du Chant des runes ne soit pas ce qu’on a vu de plus original ces derniers temps, Runberg parvient sans peine à nous happer dans une ambiance sombre et glaçante. En entrecoupant l’intrigue principal de scènes fortes qui ont de quoi faire frissonner le lecteur. Le suspens est savamment entretenu dans ce récit qui multiplie les fausses pistes jusqu’à un final étonnant qui dévoile la part fantastique de cette histoire… et donne furieusement envie de lire la suite de l’aventure.
Le trait réaliste de Jean-Charles Poupard sied parfaitement au récit et à son ambiance. Les personnages sont expressifs et les décors font l’objet d’une attention particulière. Bien que le tout puisse paraître un peu sage, on est face à une partition graphique très efficace qui plonge quasi-instantanément le lecteur dans son ambiance sordide. On peut également remarquer les couleurs de Johann Corgié qui effectue un travail sur l’atmosphère de l’album avec un jeu de lumière omniprésent qui parait parfois un peu trop informatique.

Le chant des runes s’annonce comme un thriller nordique des plus prenants, bien que ce premier tome, très introductif, ne laisse filtrer que très peu d’informations concernant sa part fantastique. Prenant et assez rythmé, La première peau débouche sur une dernière scène « coup de poing » qui donne furieusement envie de lire la suite. Un début prometteur donc pour le Chant des Runes, dont la première enquête est annoncée en deux tomes.

L’ETE DIABOLIK, de Smolderen et Clérisse, aux éditions Dargaud, 21€ : Bulle d’Argent

ete-diabolik_couv…L’ETE DIABOLIK, de Smolderen et Clérisse, aux éditions Dargaud, 21€ : Bulle d’Argent

Après Souvenirs de l’Empire de l’Atome, Smolderen et Clérisse délaissent la science-fiction rétro-futuriste pour livrer un polar délicieusement rétro. Sur fond d’espionnage, L’été Diabolik nous conte l’histoire d’Antoine qui est le témoin de nombreux événements étranges sans en comprendre le sens. 20 ans plus tard, il va faire des découvertes qui vont lui ouvrir les yeux…

1967, pendant les vacances d’été. Antoine, un jeune homme de 15 ans remporte un petit tournois de tennis en venant à bout de son adversaire, Erik. Si sur le terrain, les deux joueurs ont une attitude exemplaire, il n’en est pas de même dans les gradins. Outré par le résultat final, le père d’Erik sort de ses gonds et s’en prend à Louis, le père d’Antoine. Un incident apparemment anodin qui va pourtant être le point de départ de nombreux autres événements étranges.
Tout commence par une discussion entre Louis et monsieur De Noé qui fait état d’un certain Popov, un espion qui aurait refait surface. Le même soir, en rentrant chez eux, Louis et Antoine sont pris en chasse par le père d’Erik. Le lendemain le père et le fils apprennent que leur poursuivant a trouvé la mort au cours de cette course poursuite. Des événements intenses qui vont en amener d’autres et que le jeune Antoine a du mal à expliquer… d’autant plus que ces vacances sont aussi synonymes pour lui de rencontres, de premier amour et de premier trip sous LSD…
20 ans plus tard, Antoine a écrit un roman retraçant ces événements qu’il ne s’explique toujours pas. Mais un contact va lui donner quelques indices qui vont le mener sur le chemin de la vérité.

Dans L’été Diabolik, Thierry Smolderen s’inspire des oeuvres qu’il a lu dans sa jeunesse pour créer un thriller sur fond d’espionnage au ton résolument rétro. On suit dans un premier temps le jeune Antoine qui assiste et participe à de nombreux événements sans en comprendre les enjeux, trop occupé qu’il est  à vivre sa jeunesse. Puis l’auteur nous propose une deuxième partie de récit où le même Antoine désormais 20 ans plus âgé va découvrir les clés de sa propre histoire. Savamment construit, le récit use de tous les bons ingrédients du thriller pour susciter la curiosité du lecteur en lui donnant envie de connaître le fin mot de l’histoire.
Si la plupart des révélations sont surprenantes, on peut toutefois tiquer face à la grande naïveté du personnage principal qui met parfois beaucoup de temps à comprendre certains éléments qui paraissent évidents au lecteur. Mais, dans l’ensemble, on savoure ce récit en deux temps et on prend un malin plaisir à refaire le cours des événements de la première partie avec les révélations de la deuxième en tête. Finalement, avec son univers très référencé et son intrigue qui joue avec les attentes du lecteur, L’été Diabolik est un thriller des plus prenants.
Graphiquement, on retrouve la pâte graphique si particulière d’Alexandre Clérisse. Avec ses tracés simples et ses aplats de couleurs vives, le dessinateur adopte un style qui colle parfaitement à l’ambiance rétro du récit. Son art du cadrage et du découpage est remarquable et s’adapte merveilleusement au récit (mention spéciale pour le trip sous LSD d’Antoine). Bien sûr, avec un style si particulier et des partis pris si tranchés, le travail de Clérisse ne plaira pas à tout le monde et l’aspect graphique pourra rebuter certains lecteurs… qui passeraient à côté d’un très bon thriller.

L’été Diabolik fait sans aucun doute partie des sorties réjouissantes de ce début d’année. Son ambiance rétro et référencée est délectable à souhait, même si la naïveté du personnage principale peut parfois agacer. Le traitement graphique de Clérisse colle parfaitement au récit malgré son style si particulier qui rebutera certains lecteurs (quand il ravira les rétines d’autres). Bref, pour tout amateur de thriller teinté d’espionnage qui n’est pas réfractaire aux planches de Clérisse, L’été Diabolik est une lecture hautement conseillée.

BOB MORANE, Renaissance, T1 : Les Terres rares, de Brunschwig, Ducoudray et Armand, aux éditions Le Lombard, 13,99 € : Bulle d’Argent

bob-morane-renaissance-couv…BOB MORANE, Renaissance, T1 : Les Terres rares, de Brunschwig, Ducoudray et Armand, aux éditions Le Lombard, 13,99 € : Bulle d’Argent

Luc Brunschwig, Aurélien Ducoudray et Dimitri Armand dépoussièrent Bob Morane avec un reboot surprenant. On retrouve les personnages emblématiques de la série au sein d’une intrigue moderne faite de politique, de terrorisme et de haute technologie. Loin de l’image habituelle qu’on a de Bob Morane, c’est un aventurier en construction que nous propose ce tome d’introduction.

Palais de Justice de Paris. Le Lieutenant Robert Morane comparait devant le Tribunal de Grande Instance pour des faits survenus le 9 mai 2012 au Nigéria. Il était alors en mission avec 5 autres soldats à Ibadan afin d’éviter les affrontements entre les Haoussas de confession musulmane et les Yoroubas d’obédience chrétienne. Il répondait aux questions de la journaliste Sophia Zuko lorsqu’un enfant est venu demander de l’aide. Sa famille est menacée par des Haoussas armés de machettes. Alors que les supérieurs de Robert Morane lui ordonnent de ne pas intervenir, le lieutenant, accompagné du sergent William Balantine, sauve la famille du petit garçon in extremis…
Le sort du lieutenant ne fait pas de doute lorsque, en pleine séance, un messager délivre une missive au juge. Un des hommes sauvés par Robert Morane, Kanem Oussman, demande en tant que nouveau président du Nigéria que le Lieutenant soit acquitté. Évincé de l’armée mais libre, Bob Morane part alors en Écosse, rendre visite à Bill Ballantine qui n’a pas eu droit au même traitement de faveur. Pas rancunier, le sergent accepte son emprisonnement. Peu de temps après, Bob Morane est approché par un collaborateur de Kanem Oussman qui lui propose de devenir le conseiller du nouveau président.

Des romans originels d’Henri Vernes, aux différentes adaptations BD, en passant par les dessins animés et autres films, Bob Morane a connu bien des aventures. Après 60 années de bons et loyaux services, le héros a droit à une seconde jeunesse avec Bob Morane, Renaissance. Ce reboot se propose de reprendre les ingrédients fondamentaux de la série pour les placer dans un contexte contemporain (voire légèrement futuriste). On retrouve donc Bob Morane, bien sûr, mais aussi Bill Ballantine, Miss Ylang-Ylang, Sophia Zukor ou l’Ombre Jaune (et certainement d’autres dans les prochains épisodes) ainsi que les liens qui les unissent. En revanche, finies  les adaptations des romans et place à des aventures inédites et neuves. Ce premier tome se présente ainsi comme un préquel, avec un Bob Morane tourmenté, un aventurier en devenir qui n’est pas encore l’homme sûr de lui que l’on connaît. Un parti pris « psychologique » qui pourra déplaire aux fans de longue date mais qui insuffle de la fraîcheur à une série qui tombait peu à peu dans l’oubli.
Bob Morane entre donc de plain-pied dans le XXIe siècle avec une intrigue qui fait la part-belle à la géopolitique, ainsi qu’à des technologies d’anticipation aussi intéressantes qu’inquiétantes. Ce tome d’introduction fait se succéder les scènes d’actions et les séquences plus introspectives ou descriptives dans un rythme appréciable. On peut certes relever une fin un peu poussive, un récit un peu trop policé ou une situation géopolitique peu plausible mais, dans l’ensemble, la lecture est prenante et agréable.
On retrouve avec plaisir le trait réaliste très maîtrisé de Dimitri Armand qu’on a récemment vu dans le très bon Sykes. On le sent à l’aise dans les scènes d’actions comme lors des séquences de dialogues qui bénéficient toutes d’un sens de la mise en scène très cinématographique. Le dessinateur prend également des libertés par rapport à ses prédécesseurs avec des personnages remis au goût du jour et un peu différents de ce qu’on a eu l’habitude de voir. Là aussi, la réinterprétation de l’œuvre originelle a du bon et offre des planches belles et modernes.

Reboot réussi pour Bob Morane qui propose une aventure fraîche et réactualise librement les codes de la série et les dépoussière… n’en déplaise à Henri Vernes ! Avec sa narration millimétrée, son récit prenant, ses très jolies planches et sa réinterprétation rafraîchissante de l’univers originel de la série, Bob Morane, Renaissance a ce qu’il faut pour séduire un nouveau public tout en contentant les fans des premières aventures de l’aventurier (mis à part les plus pointilleux et conservateurs d’entre-eux).

UNE VIE : La biographie retrouvée, T1 : 1916 Land Priors, de Martinez et Perrissin, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bulle d’Argent

une-vie-winston-smith-t1-couv…UNE VIE : La biographie retrouvée, T1 : 1916 Land Priors, de Martinez et Perrissin, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bulle d’Argent

Guillaume Martinez et Christian Perrissin ont décidé d’adapter l’autobiographie inachevée d’un auteur inconnu du grand public : Dover Winston Smith. Cet écrivain et reporter anglais a pourtant rencontré Aldous Huxley, été le compagnon d’armes de George Orwell et mené une vie d’aventurier bien remplie. Dans ce premier tome, on découvre l’adolescence du jeune Smith qui suit une scolarité solitaire et mouvementée au sein de l’école de Land Priors en Angleterre…

1984. Anna Laurence reçoit un coup de téléphone à l’attention de sa mère, Alice… décédée il y a 4 ans. Croyant à une mauvaise plaisanterie, Anna écoute cependant son interlocuteur, le gérant d’un hôtel de Saint Véran, qui lui indique qu’un certain Winston Smith a disparu en laissant une lettre pour Alice Laurence. Curieuse, Anna prend un taxi pour se rendre à l’hôtel où le gérant lui laisse une missive accompagnée d’un manuscrit autobiographique intitulé Life, Confession d’un imposteur. Désirant en apprendre plus sur l’inconnu qui aurait connu sa mère, elle se plonge dans son récit.
1916, école de Land Priors en Angleterre. Timide, pas vraiment brillant, à fleur de peau et issu d’un milieu modeste le jeune Dover est le bouc émissaire de ses camarades. Si on ajoute à cela son naturel lâche, on ne peut s’empêcher de penser que le jeune Dover n’a décidément rien pour lui. Pourtant, le directeur de l’établissement ne cesse de le protéger pour une raison inconnue… et à force de coup dur le jeune homme va développer un sens de la combativité à toute épreuve qui va lui permettre d’intégrer le prestigieux collège d’Eton.

C’est en parcourant les étagères d’un bouquiniste que Christian Perrissin aurait trouvé l’autobiographie de Winston Smith. Cet écrivain qui a connu son heure de gloire pendant l’entre-deux guerres a eu une vie incroyable avant de sombrer dans l’oubli littéraire. Le premier tome de cette adaptation qui devrait en compter 6 s’intéresse donc à la scolarité du jeune Dover qui peine à s’intégrer. Si la jeunesse de l’écrivain n’a rien de sensationnel, ce premier opus esquisse son caractère tout en plantant le décor de l’Angleterre du début de XXe siècle. D’autre part c’est un récit sans concession qui nous est livré, car dans son autobiographie l’auteur n’est pas tendre avec lui-même. On découvre progressivement un enfant lâche au fil des événements marquants de sa scolarité à Land Priors qui vont peu à peu faire de lui un loup aux dents longues. Un choix qui permet de donner un rythme appréciable à cet album qui est au demeurant, adaptation littéraire oblige, très bavard.
En filigrane de ce récit sarcastique, on découvre le contexte d’époque : la vie au sein des internats du début du XXe siècle, la guerre de 14-18 qui éclate, la xénophobie grandissante à l’égard des Allemands… Une ambiance particulière très bien retranscrite par l’auteur qui donne un cadre historique intéressant à cette histoire qui semble toutefois un peu banale… Mais, lorsqu’on connait Winston Smith, on sait que son histoire relève de l’incroyable : compagnon d’arme d’Orwell pendant la guerre d’Espagne, agent du MI-6 pendant la Seconde Guerre mondiale, scénariste pour Hollywood… Une vie édifiante étrangement tombée dans l’oubli… Que les spécialistes de la littérature du XXe siècle se rassurent, leur culture ne leur fait pas défaut : Winston Smith est un écrivain qui n’a jamais existé. Les facétieux Guillaume Martinez et Christian Perrissin ont créé un background plausible et très réussi autour de leur héros fictionnel.
Cette falsification espiègle de Perrissin est très bien servie par le trait réaliste de Guillaume Martinez . Son dessin très expressif et la mise en couleur d’Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger installent les différentes ambiances avec une facilité déconcertante. On croirait humer les odeurs des lieux visités. Le découpage et le cadrage insufflent quant à eux un certain intimisme au récit qui semble ainsi des plus véridiques.

Une Vie n’est pas une adaptation littéraire de plus. L’autobiographie de ce Winston Smith est une lecture agréable qui nous plonge dans l’Angleterre du début du XXe siècle avec efficacité. Si l’on ajoute à cela le très réussi travail d’imposture des auteurs, on tient là une oeuvre très intéressante qui sort un peu des sentiers battus. Cependant, l’aspect « littéraire » de l’album le rend très bavard et le récit n’avance que très peu en ne dévoilant qu’une année (pas très remplie) de la vie trépidante de l’écrivain. Heureusement, il reste 5 tomes pour découvrir toutes les pérégrinations de Winston Smith !

CHER PAYS DE NOTRE ENFANCE, Enquête sur les années de plomb de la Ve République, de Colombat et Davodeau, aux éditions Futuropolis, 24 € : Bulle d’Or

cher-pays-de-notre-enfance-couv…CHER PAYS DE NOTRE ENFANCE, Enquête sur les années de plomb de la Ve République, de Collombat et Davodeau, aux éditions Futuropolis, 24 € : Bulle d’Or

Avec Cher Pays de notre enfance, Benoît Collombat et Etienne Davodeau s’intéressent aux affaires troubles qui ont rythmé les présidences de Pompidou et Giscard d’Estaing. Avec pour fil rouge l’implication du Service d’Action Civique, cet album journalistique, très dense, nous montre l’envers du décors, que les archives du SAC désormais ouvertes permettent de mieux cerner.

Les années 1970 représentent les années de plomb de la Ve République. Elles ont vu des braqueurs financer les campagnes électorales du parti gaulliste, l’assassinat du juge Renaud, des milices patronales créées pour briser les grèves, l’étrange mort du ministre du travail Robert Boulin… Et dans toutes ces affaires, le nom du SAC revenait régulièrement. Pourtant, la justice n’a jamais vraiment inquiété les membres du Service d’Action Civique, préférant se tenir à des versions officielles peu convaincantes.
En enquêtant dans un premier temps sur le braquage de l’hôtel des Postes de Strasbourg, Collombat et Davodeau vont recueillir un témoignage qui indique que cela aurait permis de financer un parti politique. Au fil de l’enquête et des témoignages, les auteurs vont mettre en évidence la nature trouble du SAC, mêlé à de nombreuses affaires. Aidés par l’ouverture (d’une partie) des archives du SAC, ils vont accumuler des indices sur de nombreux dossiers qui montrent que la justice n’a pas été des plus efficaces. Ils passent alors en revue les événements troubles de la Ve République jusqu’à arriver à la mort du ministre Boulin, affaire que la justice a rapidement expédiée…

Avec cette ce reportage édifiant , Davodeau et Collombat livrent une enquête détaillé et fournie qui a de quoi remettre en question notre foi en nos institutions. Grâce à leurs investigations, ils mettent en évidence de nombreux éléments qui indiquent que la justice n’a pas correctement fait son travail, qu’elle était court-circuitée par des jeux d’influence. Certes, certaines de ces injustices ont déjà été mises en évidence, comme la mascarade d’enquête qui a été menée sur l’assassinat du juge Renaud (déjà croisé dans Le Juge d’Olivier Berlion), mais les auteurs livrent ici reportage détaillé et minutieux qui révèle une certaine cohérence entre toutes ces affaires. En effet, le SAC n’en est jamais éloigné… et la classe politique non plus. On découvre avec stupéfaction comment ses membres ont bénéficié d’un traitement de faveur et comment leurs exactions ont pu être dissimulées.
Le travail journalistique est dense, complet et minutieux et demande donc une grande concentration au lecteur. Les auteurs ont préféré s’attacher au temps présent, en mettant en scène l’enquête et les témoignages plutôt que de reconstituer les événements passés. Toutefois, on tombe rapidement dans la routine des entretiens et le rythme en pâtit quelque peu. On peut également avoir l’impression d’une enquête un peu partisane qui évacue certains détails, comme le montre un article du Canard enchaîné  à propos de la théorie de l’assassinat du Ministre Boulin. Reste que cet album met en évidence de nombreux points étranges dans l’enquête menée à l’époque… ce qui a permis d’ouvrir une information judiciaire sur la mort du ministre…
Forcément, avec un album de plus de 200 pages, difficile pour Davodeau de livrer des planches très détaillées. Heureusement, le dessinateur sait restituer l’essentiel en quelques traits et croque les différentes personnes croisées avec talent. Malgré les planches surchargées de texte, il arrive à fournir des cases très claires et lisibles. Le découpage et les cadrages classiques manquent certes de dynamisme mais collent parfaitement au sérieux de l’enquête menée.

Cher pays de notre enfance est donc un reportage édifiant, sérieux et minutieux sur les exactions impunies qui ont été perpétrées dans les années 70. Si dans la forme, l’album demeure très classique, le fond est d’une cohérence impressionnante bien que parfois un peu partisan. Nécessairement dense, ce one shot n’est pas une lecture simple et se réserve avant tout aux amateurs de reportages en bande-dessinée… qui profiteront d’une formidable investigation aux inquiétantes révélations.

MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

matsumoto-couv…MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Nicloux nous font revivre les événements qui ont mené aux attentats au gaz sarin à Matsumoto en 1994 puis à Tokyo en 1995. On suit de l’intérieur la préparation de la secte Aum, menée par un leader psychotique répondant au nom de Shoko Asahara, qui souhaite renverser le gouvernement japonais en provoquant l’Armageddon.

Dans les plaines désertiques de l’Australie, à Banjawarn Station, des japonais ont racheté une propriété pour construire un bâtiment dans un but inconnu. C’est une véritable armada d’ouvriers qui s’affère à l’édification de cette structure. Peu de temps après, un élève du conservatoire de musique de Nagoya, se présente dans la secte Aum Shinrikyo, impressionné par la théorie de son leader, Shoko Asahara. Lorsque le jeune étudiant doit transcrire la musique d’inspiration divine du gourou, il ne peut s’empêcher de relever une escroquerie intellectuelle… ce qui lui vaudra une incarceration musclée et un endoctrinement violent.
Dans la petite ville de Matsumoto, un juge tente de dévoiler au grand jour les projets de la secte Aum. De nombreux faits montrent que derrière le PDG d’Aum Inc. se cache un dangereux gourou aux intentions délirantes et terroristes. C’est d’ailleurs près d’une de ses entreprises située en Australie, à Banjawarn Station, que des troupeaux entiers de moutons ont été décimées par un gaz mortel. Se sachant menacé par le juge, le leader d’Aum décide de faire un test de son gaz sarin à Matsumoto, près de la demeure du juge. Cela servira de test avant l’attaque de grande envergure dans le métro de Tokyo.

L’attentat au gaz sarin perpétré en mars 1995 par la secte Aum dans le métro de Tokyo reste encore aujourd’hui l’attentat le plus important qu’a connu le Japon depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec Matsumoto, les auteurs nous retracent les événements qui ont mené à ces événements grâce à de multiples récits parallèles. Car ce n’est pas seulement la folie du gourou et de sa secte qui est exposée mais aussi le destin tragique des victimes directes ou non de cette organisation délirante. A travers le jeune étudiant en musique, on découvre les techniques d’endoctrinement d’Aum, en suivant un jeune DJ on voit les séquelles physiques et psychologiques provoqués par le gaz, aux côtés du juge on voit le manque d’action du gouvernement et face au sort réservé à un père de famille excentrique accusé à tort, on saisit la part de responsabilité de la justice et des médias. Plus dramatique que journalistique, Matsumoto donne une vision générale et humaine des événements.
Cette construction chronologique et éclatée permet de faire monter progressivement la tension, d’autant plus qu’elle est accompagnée d’un funeste compte à rebours. La narration originale et dynamique rend l’album très prenant. Toutefois l’aspect séquencé donne une impression de recul et empêche le lecteur d’être profondément touché, bien que cela évite de tomber dans le larmoyant. D’autre part, on aurait aimé en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de la secte et sur la personnalité inquiétante et fascinante du gourou. En préférant s’attacher à la part humaine du récit et en atténuant l’aspect journalistique de leur oeuvre, les auteurs ont évincé de nombreuses informations qui auraient été utiles à la compréhension du lecteur. Cela est particulièrement perceptible à la fin de l’ouvrage qui joue sur une mise en scène choc sans plus d’information…
Le dessin réaliste et très soigné de Philippe Nicloux permet de s’immerger sans peine dans cette intrigue aux multiples facettes. Les cadrages choisis par le dessinateur dramatisent l’action sans tomber dans l’excès. A mi-chemin entre le reportage et le cinéma, la mise en scène est habilement réglée et permet de susciter l’émotion du lecteur qui est placé face à des scènes qui font froid dans le dos. Les planches servent donc parfaitement le récit en installant des ambiances très diverses avec une justesse appréciable.

Matsumoto est un bon roman graphique qui nous donne une vision globale et assez complète des événements qui ont mené à l’attentat de mars 1995 dans le métro de Tokyo. Avec son récit éclaté, cet album s’attache aux faits et à la part humaine qui entourent cette tragédie. On aurait toutefois apprécié avoir plus d’informations sur cette secte et son gourou afin d’être confronté, plus encore, à sa folie démesurée et fascinante. Ni vraiment journalistique, ni totalement dramatique, Matsumoto est un one-shot prenant et efficace qui nous place face à la folie humaine dans ce qu’elle a de plus révoltant.

Guillaume Wychowanok

CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

california-dreamin-couv…CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

Pénélope Bagieu nous retrace l’histoire du groupe mythique The Mamas and the Papas à qui l’on doit le tube planétaire California Dreamin‘. L’album se concentre sur la vie singulière de Cass Eliott, un personnage drôle, exubérant et unique, dont la voix à la fois puissante et fragile a donné toute son âme aux titres du groupe de musique.

Philip et Bess Cohen tiennent une épicerie cachère à Baltimore… où la communauté juive est quasi-inexistante. Pas vraiment la vie à laquelle rêvait Philip qui a toujours été passionné par l’opéra. Lui, dont la mère chantait dans un groupe de swing-jazz, ne manque jamais une occasion d’écouter ses titres préférés en donnant de la voix, accompagné par ses proches. Inévitablement, leur fille, Ellen Cohen, a attrapé le virus du chant, des rêves de célébrité plein la tête.
Elle qui faisait la fierté de ses parents, passe peu à peu au second plan, quand sa petite sœur Leah arrive au monde, suivie de peu par son petit frère Joey. Forcément vexée de ne plus être la star de la famille, la petite Ellen se réfugie dans la nourriture au point d’être boulimique. Mais son physique tout en rondeur ne la détourne pas de ses rêves de célébrité, d’autant qu’elle a de solides arguments à faire valoir. Dotée d’une personnalité forte et exubérante, la jeune fille, désormais au lycée, ne rate jamais une occasion de faire rire ses camarades et de leur faire profiter de sa voix extraordinaire. Il aurait été dommage qu’une telle voix et une telle personnalité finisse vendeuse de pastrami à Baltimore… Décidée à percer dans le monde de la musique, la jeune femme part pour New York pour devenir Cass Elliot.

Malgré sa voix, son charisme et son sens de l’humour incroyables, Cass Elliot a essuyé de nombreux refus avant de devenir la chanteuse vedette de The Mamas and the Papas. Le monde de la scène préférait alors produire des artistes peut-être moins talentueuses, mais plus sveltes et plus gracieuses. Malgré les coups durs, les passages à vide et les déceptions amoureuses, Cass Eliott ne s’est pourtant jamais départie de son optimisme et de sa bonne humeur, ce qui lui a permis d’intégrer The Mamas and the Papas.
Plus qu’une biographie fidèle, Pénéloppe Bagieu livre avec California Dreamin’ une fiction biographique (documentée) sur l’inénarrable Cass Elliot. Avec humour et tendresse, l’auteur nous décrit la chanteuse à travers les yeux des différentes personnes qui l’ont côtoyée. Cette structure éclatée permet de découvrir différents aspects de sa personnalité et les diverses périodes qu’elle a traversées. Mais cela donne un aspect assez décousu à la narration à tel point qu’il est parfois difficile de saisir la temporalité du récit… Mais le portrait esquissé par Bagieu reste des plus savoureux et on est rapidement pris d’empathie au fil d’un récit enlevé, touchant et drôle. La force de l’album réside d’ailleurs dans sa justesse, puisque l’auteur n’en fait jamais trop et distille de la légèreté, là où elle aurait pu sombrer dans le pathétique.
Si de prime abord, le coup de crayon charbonneux qu’utilise Pénélope Bagieu dans cet album peut paraître un peu brouillon et pas vraiment adapté à l’époque narrée, la puissance qui en émane vient rapidement calmer les réticences du lecteur. Très expressifs, les dessins rendent un hommage tendre mais pas révérencieux à cette femme entière. D’autre part, l’album bénéficie d’un découpage et d’une mise en scène originale et dynamique qui colle parfaitement à l’ambiance flower power de l’époque où marijuana et LSD étaient de rigueur. Les planches sont d’ailleurs musicales à souhait et semblent habitées par des bruits et des mélodies résolument 60’s… pour notre plus grand plaisir.

Avec California Dreamin’, Pénélope Bagieu livre une biographie teintée de fiction sur une artiste à la vie et au caractère singuliers. Prenant, touchant et empli d’humour, ce one-shot est une véritable réussite qui semble mimer la personnalité à la fois entière et ambiguë d’une chanteuse qui cachait ses faiblesses derrière ses qualités exceptionnelles. La narration éclatée de ce récit complet, bien que maîtrisée, peut toutefois installer la confusion dans l’esprit du lecteur qui aura parfois du mal à se repérer dans le temps. Mais porté par une partition graphique puissante et son personnage principal attachant, California Dreamin‘ est une lecture agréable, juste et subtile qui donne envie de se réécouter tous les titres de The Mamas and the Papas.

VIVE LA MARÉE, de Prudhomme et Rabaté, aux éditions Futuropolis, 20 € : Bulle d’Argent

vive-la-maree-couv…VIVE LA MARÉE, de Prudhomme et Rabaté, aux éditions Futuropolis, 20 € : Bulle d’Argent

Avec Vive la Marée, David Prudhomme et Pascal Rabaté se proposent de nous renvoyer en vacances sur les plages du Sud. On passe de vacanciers en vacanciers pour découvrir des tranches de quotidien ensoleillé avec un esprit délicieusement voyeur. Dans cette bd, comme à la plage, nous scrutons les autres, épie leurs faits et gestes, cachés derrière nos lunettes de soleil.

Qu’ils soient en voiture ou en train, de nombreux vacanciers se rendent à Polovos-les-flots en ce début d’été. Déjà sur la route, chacun se scrute et, au volant de sa voiture familiale, un père de famille s’agace face au temps que met un conducteur de 4×4 pour faire le plein. Bien sûr la route n’est pas de tout repos, les bouchons sont, comme chaque étés présents et de nombreux événements viennent retarder l’arrivée à la plage et mettre à rude épreuve les nerfs des vacanciers.
Finalement, l’iode titille les narines des touristes qui finissent enfin par apercevoir la mer. Mais il va falloir marcher avant de se jeter à l’eau car la mer est à marée basse. Une aubaine pour les pêcheurs de palourde alors que d’autres pestent sur la distance qui les séparent de l’eau. Des femmes font leur possible pour parfaire leur bronzage, les enfants courent et se jettent à l’eau, pendant que les célibataires téméraires tentent leur chance auprès des demoiselles… Chacun fait comme il l’entend sur la plage… non sans observer et juger les autres !

Construit un long plan séquence, le récit passe d’un groupe de personnages à un autre, nous dévoilant quelques instants de leurs vacances. On plonge dans leurs pensées cocasses et parfois décalées, on suit leurs regards moqueurs, on assiste à leurs problèmes du quotidien et leurs jeux enfantins… Comme lorsqu’on est sur la plage, on prend un malin plaisir à profiter du spectacle qu’ils nous offrent… d’autant plus que la galerie de personnages concoctée par les auteurs est des plus savoureuses. Du couple de campeurs retraités, aux dragueurs invétérés, en passant par les éternels rêveurs et les cyclistes, personne n’est épargné par notre esprit voyeur ! Du coup, on s’identifie à certains d’entre-eux, on retrouve des événements vécus et des personnes croisées.
Avec un regard complice, les auteurs ont dressé une véritable chronique sociale des vacances à la plage. Sans jamais être méchant ou gratuit, l’album nous décrochent de nombreux sourires au fil de ces instants volés. Les auteurs se jouent de leurs personnages pour livrer des moments drôles et savoureux parfois surprenants. Forcément, quelques clichés pointent leurs bouts de leur nez mais pas de quoi mettre à mal le parfum d’iode et d’authenticité qui se dégage des planches. Mais plus que la routine estivale et ses saveurs c’est vraiment l’esprit de flânerie et d’observation qui habite cette oeuvre. David Prudhomme et Pacal Rabaté ont en effet « dépassé » la réalité pour dégager des motifs, tisser des liens surprenants et composer une poésie tranquille et sans prétention. Du moment que le lecteur accepte de se laisser porter par l’album, sans en attendre une intrigue définie avec un but précis, il ne peut que passer un bon moment.
Graphiquement, l’album est également une ode à l’observation. A quatre mains, les auteurs ont su élaborer un simple style mais pas simpliste, appuyé par des couleurs (forcément) lumineuses. Chaque planche recèle de nombreux détails intrigants ou amusants, de situations surprenantes, de corps vrais, gracieux ou non. Le long plan séquence est habilement rythmé par des cadrages étonnants qui amplifient le comique des situations.

Surprenant à bien des égards, Vive la Marée fait partie de ces albums inclassables et pourtant savoureux. Entre chronique sociale, portrait amusé et poésie moqueuse, cet album empli de clins d’oeil rieurs, cache sa construction minutieuse derrière une apparente flânerie. Certes, pour certains l’absence d’histoire sera sans doute synonyme de manque d’intérêt mais pour les autres Vive la Marée a de quoi offrir une savoureuse et complice parenthèse de vacances.

Guillaume Wychowanok

TROU DE MÉMOIRE, T1 : Gila Monster, de Seiter et Regnauld, aux éditions du Long Bec, 15,50 € : Bulle d’Argent

trou-de-memoire-couv…TROU DE MÉMOIRE, T1 : Gila Monster, de Seiter et Regnauld, aux éditions du Long Bec, 15,50 € : Bulle d’Argent

Roger Seiter et Pascal Regnauld nous proposent avec Trou de Mémoire une variation sur le thème du truand amnésique. Sur cette base classique, les auteurs ont réalisé un polar à l’identité forte et à l’efficacité remarquable.

Apparemment assommé par un coup, un homme reprend connaissance sur un ponton. Dans la pénombre de cette nuit pluvieuse, il aperçoit un revolver à coté de lui et quelques mètres plus loin le cadavre d’une femme. Seulement, il ne se souvient de rien, ni de ce qui s’est passé ni de qui il est. Bien sûr, les indices le désignent comme assassin et son instinct de survie lui dicte de se débarrasser de cette arme. Après observation, il comprend qu’il est à San Francisco et une boîte d’allumettes restée dans sa poche lui indique l’adresse d’un hôtel où il pourrait trouver des réponses.
Arrivé dans le luxueux hôtel, l’homme apprend qu’il s’appelle Mr Wilson et petit à petit il trouve des éléments qui lèvent le voile sur son identité : il ne serait autre que « Gila Monster », un tueur dont la réputation n’est plus à faire… Mais depuis que la police à retrouvé le cadavre de la femme du ponton, le tueur n’est pas le seul à tenter de rassembler les pièces du puzzle.

Un tueur hors pair qui perd la mémoire et doit tenter de reconstruire son passé avant que la police ne lui mette le grappin dessus, voilà un thème qui n’est pas sans rappeler d’autres œuvres, du 9eme art ou autre. Pourtant derrière ce récit classique, Trou de mémoire est loin de proposer une intrigue attendu. On comprend rapidement que l’auteur joue des faux semblants et d’une narration déstructurée pour brouiller les pistes et éveiller l’intérêt du lecteur. D’un côté on suit l’amnésique en quête de réponses à toutes les questions qu’il se pose, mais et de l’autre on voit également les avancées de l’enquête policière ainsi que les discussions de la mafia new-yorkaise. Ce puzzle narratif oblige le lecteur à faire des suppositions qui seront confirmées (ou non) dans le second tome.
Certes, on peut une nouvelle voir dans cette structure un certain classicisme mais il faut avouer que l’album bénéficie d’une excellente fluidité de lecture. Tout s’enchaîne sans temps mort et on n’a pas l’impression de faire du sur place. Habilement, l’auteur ne laisse filtrer que peu d’informations et le lecteur ne peut qu’attendre la suite et fin de cette histoire. Et si on est à ce point pris par l’intrigue c’est qu’un excellent travail a été réalisé concernant l’atmosphère de ce polar à l’ambiance 60’s.
Si scénaristiquement, Trou de mémoire peut paraître classique, graphiquement il n’en est rien. Le trait semi-réaliste évocateur et original de Pascal Regnauld installe une ambiance de polar délectable. Stylisées, les planches en noir, blanc et ocre jouent des lumières pour insuffler un esprit très 60’s à l’ouvrage. Les personnages expressifs et charismatiques évoluent dans des décors très soignés et les cases s’enchainent à un rythme haletant grâce à un découpage dynamique et moderne. Le résultat graphique est de haute volée et justifie à lui seul l’achat de cette bd.

A la lecture du pitch, on peut craindre que Trou de mémoire soit un polar un peu banal. Mais grâce à son récit sobre et maîtrisé, on  ne s’ennuie pas une seconde et on en vient à oublier les illustres influences des auteurs. L’intrigue prenante et habilement mise en scène est aidée par la copie quasi-irréprochable de Pascal Regnauld qui immerge sans peine le lecteur. On attend avec impatience le dernier tome de ce diptyque qui, on l’espère, saura nous surprendre. En attendant, nous conseillons la lecture à tous les amateurs de polars qui aiment les ambiances bien campées !