LE BARON FOU, T1, de Rodolphe et Faure, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

baron-fou-couv…LE BARON FOU, T1, de Rodolphe et Faure, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

Rodolphe s’associe à Faure pour nous narrer l’histoire (romancée) de Roman Von Ungern-Sternberg qui tenta de rétablir l’empire Mongol pour devenir le nouveau Gengis Khan. Réputé pour être cruel et sans pitié, il a été surnommé le baron fou. Un personnage atypique qu’on apprend à connaître au fil des pages et des batailles. 

1954, Hembley, dans le Kent. Lorsqu’une cartomancienne montre à Elisabeth Von Ruppert un as de pique, cette dernière replonge dans ses souvenirs. Elle décide alors de raconter à sa fille comment elle a rencontré, plus de 30 ans plus tôt, le baron Roman Von Ungern-Sternberg, dit le baron fou.
En 1920, Elisabeth partait à la recherche de son mari allemand capturé par les Russes. Elle prit un train protégé par l’armée blanche pour retrouver son époux forcé de devenir chirurgien dans les rangs de l’armée du général Khorvat. Seulement, le train fut rapidement attaqué par des cavaliers mongols sous les ordres du baron Von Ungern-Sternberg. L’homme s’empara du train et força Elisabeth à le suivre. Elle apprit peu à peu à connaître cet homme hors normes qui rêvait de rétablir le grand empire Mongol.

Rodolphe et Michel Faure dressent le portrait d’un personnage historique singulier que les lecteurs d’Hugo Pratt ont déjà croisé dans Corto Maltese en Sibérie. On découvre ici cet homme aux folles ambitions à travers les yeux d’une anglaise (fictive) qui aurait suivi, bien malgré elle, les pas du baron fou. On voit alors tout le talent de ce chef de guerre au fil de batailles aux accents épiques, on assiste à sa cruauté et sa folie mais on perçoit également en lui une part d’humanité. Loin de l’image d’un commandant dénié de tout sentiment qu’a retenue l’histoire, Le Baron fou nous montre un personnage complexe, certes féroce, mais aussi charismatique et superstitieux.
Le contexte historique est plutôt complexe (les tsaristes affrontaient alors les bolchéviks), l’album se révèle être une lecture dense mais agréable et simple d’accès. On parcourt les contrées de l’Oural au rythme de différents événements. Les moments épiques succèdent à des épisodes plus portés sur les émotions et la tension. Le tout se déroule dans une certaine fluidité mais le traitement assez superficiel de certains événements peut leur donner un aspect anecdotique. De plus, la narration se révèle finalement des plus classiques et donne l’impression d’être face à une bd « à l’ancienne ».
Graphiquement, le constat est assez similaire. Les dessins de Michel Faure ont un aspect très classique mais on voit rapidement qu’ils ont également une forte personnalité. Son trait à la fois élégant et instinctif donne vie à des personnages très expressifs. La mise en scène bénéficie d’un jeu de cadrages très maîtrisé et les paysages sont magnifiés par des couleurs directes à l’intensité remarquable. Toutefois, ce parti pris graphique est très particulier et risque de ne pas plaire à tout le monde.

Le Baron Fou se révèle être un agréable mélange entre aventure et récit historique. On (re)découvre un personnage unique sous un angle qui nous le rend plus humain grâce à des planches à l’aspect très pictural. L’album risque toutefois de rebuter les réfractaires à la bande dessinée « vieille école », tant par sa narration que par son aspect graphique.

Guillaume Wychowanok

ROI OURS, de Mobidic, aux éditions Delcourt, 18,95 € : Bulle de Bronze

roi-ours-couv…ROI OURS, de Mobidic, aux éditions Delcourt, 18,95 € : Bulle de Bronze 

Pour sa première BD, Mobidic réalise un conte doux-amer dans l’univers des légendes amérindiennes. Roi Ours plonge le lecteur dans un monde sauvage empreint d’onirisme pour nous conter une histoire de vengeance.

Éprouvé par la malédiction que le dieu Caïman a lancée sur son village, le chaman a décidé de lui donner Xipil, sa propre fille, en guise d’offrande. Cette dernière attend son heure, attachée à un totem, mais le Roi Ours ne l’entend pas de cette oreille et la libère. Seulement, lorsque Xipil marche vers son village, un homme de sa tribu tente de l’assassiner pour avoir refusé d’être sacrifiée. L’ursidé vient une seconde fois à son secours et décide de l’emmener avec lui et de la prendre pour femme.
Cependant, les choses ne sont pas si faciles à vivre pour la jeune indienne. Difficile d’être acceptée parmi les dieux lorsqu’on est une simple mortelle. De son côté, le Roi Ours a « volé » l’offrande du roi Caïman, qui compte bien tirer profit de la situation…

Si Roi Ours a tous les aspects du conte, il n’est pas de ceux qu’on lit aux plus jeunes. Vengeance, trahison, sexualité et giclées de sang sont au cœur de cet ouvrage qui possède un ton résolument adulte. Pourtant, cet album ne verse pas non plus dans le gore et la violence gratuite et entretient la douceur onirique d’un univers sauvage mais empli de sagesse. On peut d’ailleurs y voir une certaine parenté avec Princesse Mononoké, rien que ça. C’est simple, Roi Ours joue avec notre cœur, nous fait ressentir maintes émotions. La narration nous emmène de surprise en surprise et ne souffre d’aucun véritable temps mort. Bref, le scénario pourrait paraître un peu simpliste mais se révèle finalement d’une profondeur insoupçonné et nous embarque là où on ne s’y attendait pas.
On navigue alors dans ce monde fantastique où les esprits, dieux et animaux géants côtoient les humains, pour le meilleur et pour le pire. L’univers de l’album est cohérent et possède sa propre atmosphère. Le récit a le bon goût de ne pas trop en faire, bien qu’on puisse regretter quelques facilités scénaristiques. La fin ouverte laisse un gout d’inachevé et fait perdre un peu de puissance à ce récit pourtant maitrisé. Cependant certains n’y verront pas un problème puisque cela participa au ton doux-amer de cette fable.
Graphiquement, le travail de Mobidic n’est pas pour plaire à tout le monde. Le trait de la dessinatrice est élégant mais les contours épais confèrent un aspect jeunesse à l’ouvrage et pourra rebuter certains lecteurs habitués à plus de finesse. Toutefois, à quelques maladresses près, les planches révèlent une grande maîtrise et installent une atmosphère onirique saisissante grâce à leur simplicité. L’ambiance est également portée par des couleurs tout en justesse qui offrent de jolis jeux de lumières et de textures.

Roi Ours est un one shot réussi et surprenant, surtout pour une première œuvre. Mobidic signe là un conte cruel, empreint d’onirisme, empli d’émotion et profondément humain. La fin ouverte et certaines facilités scénaristiques sont les seuls éléments qui ternissent le magnifique tableau proposé par cet album. Attention toutefois, contrairement à ce que peuvent laisser penser les dessins au trait épais, Roi Ours n’est pas une bd jeunesse à proprement parler.

Guillaume Wychowanok

LE JUGE, T1 : Chicago-sur-Rhône, d’Olivier Berlion aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle de Bronze

le-juge-t1-couv…LE JUGE, T1 : Chicago-sur-Rhône, d’Olivier Berlion aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle de Bronze

Olivier Berlion entame une trilogie sur le juge Renaud, assassiné en 1975. De nombreuses choses ont été dites sur le compte de celui qui était surnommé le « Shérif », et Le Juge tente de redorer le blason de ce personnage singulier. Une histoire construite comme un polar qui dessine les liens qui existaient entre la mafia et les hommes de pouvoir.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, François Renaud faisait partie d’un groupe de résistant dans la région lyonnaise. Véritable tête brûlée, son courage et sa témérité lui ont permis de sauver un autre résistant, Jean Schnable, des griffes de l’occupant. Un peu plus de vingt ans plus tard, François Renaud devient premier magistrat de Lyon et son talent lui permet très vite de s’occuper d’affaires criminelles en lien avec la mafia lyonnaise. Son travail l’amène à recroiser Jean Schnable, devenu un véritable magna du flipper… et proche des milieux mafieux.
Le juge Renaud a fort à faire à Lyon où la corruption et les pègres règnent. D’autre part, il y a le SAC (service d’action civique), véritable police parallèle où sont réunis de nombreux résistants, des plus intègres aux plus opportunistes. Cette milice a sa propre vision de la justice et fait la pluie et le beau temps au sein de « Chicago-sur-Rhône ». L’ampleur de la tâche ne fait pourtant pas peur au juge Renaud qui fait tout son possible pour réhabiliter la ville de Lyon… bien que les événements de mai 68 lui compliquent la tâche.

Dans ce premier tome du Juge, Olivier Berlion s’intéresse aux débuts de François Renaud en tant que premier magistrat de Lyon et à son passé de résistant. On le suit alors qu’il résout ses premières affaires avec brio et commence à s’attaquer au grand banditisme qui prospère au sein de la cité lyonnaise. Son efficacité, son intégrité et sa volonté inébranlable lui valent rapidement le surnom de « Shérif ». Dans cette bd on (re)découvre un homme singulier, qui luttait ardemment contre l’illégalité. Un homme qui détonnait avec le paysage de la magistrature avec ses vestes à carreaux, son franc-parler et son attitude de playboy…
En le montrant comme un personnage hautement charismatique, Le Juge s’attache à réhabiliter le juge Renaud en le montrant dans sa vérité. Cependant, les autres personnages semblent plus caricaturaux et font perdre un peu de crédibilité au récit. D’autre part, le nombre de protagonistes et de groupes aux activités troubles est important, et il est difficile de s’y retrouver sans une grande concentration. Il faut dire que l’histoire est complexe et entrecoupée de flashbacks qui donnent du rythme mais parasitent un peu l’intrigue principale. Malgré cela, le récit demeure prenant et cet album se lit comme un polar à la française en plus authentique, débarrassé de la plupart des clichés habituels.
Visuellement, le trait d’Olivier Berlion est très agréable. On reconnait sans peine la capitale des Gaules et on est plongé dans l’ambiance particulière de « Chicago-sur-Rhône ». Le juge Renaud a une identité visuelle qui participe à son charisme, contrairement aux autres personnages qui manquent peut-être de personnalité.

La justice n’a jamais élucidé l’histoire de l’assassinat du juge Renault. Sa réputation avait été ternie au cours de procès qui ont mis en évidence les dysfonctionnements de la police et de la justice. Le juge devrait participer à laver l’honneur du magistrat lyonnais. Dans ce polar à la française, on découvre un personnage charismatique et unique qui brille par sa volonté et ses convictions. Ce récit authentique traite toutefois d’un sujet complexe et demande une grande attention (ou une connaissance a priori de l’affaire). Avec ce premier tome, le décor de « Chicago-sur-Rhône » est très bien planté et on attend avec impatience la suite de l’histoire en espérant que l’intrigue soit plus resserrée.

Guillaume Wychowanok

LAZARUS, T1 : Pour la famille, de Rucka et Lark, aux éditions Glénat, 14,95 € : Bulle de Bronze

lazarus-t1-couv…LAZARUS, T1 : Pour la famille, de Rucka et Lark, aux éditions Glénat, 14,95 € : Bulle de Bronze

Le catalogue de la collection Glénat comics s’étoffe et accueille la série aux multiples récompenses Lazarus. Contre-utopie d’anticipation, cette série bénéficie d’un univers riche et bien construit et d’un récit sous forme de thriller rondement mené. 

Dans un futur proche, suite à une crise inouïe la géopolitique mondiale a été totalement chamboulée et la notion d’État a disparu. Ce sont désormais des familles immensément riches qui dirigent leur territoire respectif à la manière de tyrans. La population est totalement asservie et se répartie entre les serfs et les déchets… Afin de protéger ses intérêts, chaque famille a élu son Lazare : un membre de la famille qui reçoit un entrainement intensif et bénéficie de toutes les avancées technologiques possibles pour mener à bien sa mission.
Forever (ou Eve pour les intimes), le Lazare de la famille Carlyle, met ses capacités de combat et de régénération au service de ceux qu’elle pense être sa famille. Mais son manque d’affection l’empêche d’être totalement efficace et les Carlyle font tout pour qu’elle se sente intégrée dans la famille. Mais, en sus des attaques extérieures, Eve va rapidement devoir faire face aux luttes intestines qui mettent en péril l’épanouissement de la famille.

Avec les multiples récompenses reçues aux États-Unis, Lazarus était attendu de pied ferme en France. Pourtant, à première vue, la série de Greg Lucka et Michael Lark, ne fait pas vraiment dans l’originalité. Des familles richissimes et tyranniques qui ont supplanté les États et qui se livrent des batailles entre-elles, des luttes intestines au sein des familles dues à des membres sans foi ni loi, un homme de main surentraîné qui met peu à peu en question sa position… A première vue, cela peu sembler un peu bateau. Pourtant, tous ces éléments prennent leur sens dans l’univers cohérent et savamment construit par les auteurs. Car on peut voir dans le monde de Lazarus les conséquences plausibles des dérives de notre temps. Comme toute bonne dystopie, on assiste à une critique de la société actuelle en filigrane.
Dans ce contexte aguicheur bien que déjà vu, les auteurs font preuve d’une grande maîtrise du récit, qui donne tout son intérêt à Lazarus. Le récit se construit comme un thriller, et on suit les pas d’Eve qui tente de démêler le vrai du faux. On alterne entre action, introspection et découverte des luttes internes au sein de la famille sans jamais s’ennuyer. Les personnages sont particulièrement bien caractérisés et on se prend d’affection pour Eve alors qu’on se met à détester les autres Carlyle. Cependant, le récit se montre souvent prévisible. On devine assez rapidement que l’héroïne ne va pas rester bien longtemps le bon « chien de garde » de la famille et plusieurs événements sont attendus.
Côté dessin, Michael Lark propose un style réaliste à la colorisation sombre qui sert parfaitement l’ambiance et le ton du récit. Son sens du découpage et de la mise en scène magnifie les scènes d’action et l’expressivité de son trait offre des personnages brillamment incarnés. Toutefois, bien que les planches soient agréables à regarder le style reste très académique.

Avec ce premier tome, Lazarus prouve qu’il s’agit d’une série comics sur laquelle il faut désormais compter. Efficace et d’une maîtrise impressionnante, le récit nous immerge sans peine dans cette contre-utopie. Dommage que le tout manque un brin de fraicheur avec son académisme de l’album et son récit parfois prévisible. Heureusement, il reste une part de mystère assez importante en fin de tome pour attendre la suite avec impatience.

Guillaume Wychowanok

LES ESCLAVES OUBLIES DE TROMELIN, de Sylvain Savoia, aux éditions Dupuis, 20,50 € : Bulle de Bronze

esclaves-oublies-tromelin-couv…LES ESCLAVES OUBLIES DE TROMELIN, de Sylvain Savoia, aux éditions Dupuis, 20,50 € : Bulle de Bronze

Pour sa nouvelle œuvre, Sylvain Savoia a décidé de revenir sur une histoire dramatique en mêlant récit historique et approche documentaire. Avec Les esclaves oubliés de Tromelin, on assiste à toute l’horreur de l’esclavagisme en suivant les traces d’esclaves abandonnés à leur propre sort sur un petit ilot stérile et isolé. On y suit en parallèle, les expéditions archéologiques qui, 250 années plus tard, tentent de reconstituer le quotidien de ces survivants.

Durant l’été 1761, l’Utile, navire de la Compagnie des Indes Orientales, quitte Madagascar en emportant 160 esclaves dans ses cales. En mer, la tempête fait rage et l’Utile finit par s’échouer au large de l’île Tromelin. Seulement 80 esclaves et une partie de l’équipage survivent au naufrage et se retrouvent sur l’île située à 500 km de la terre la plus proche.
Les naufragés s’organisent pour leur survie, mais la cohabitation entre les esclaves malgaches et les blancs n’est pas des plus simples, et les deux communautés vivent séparées. Fidèles à leurs habitudes, les Français s’emparent de toutes les marchandises utiles, ne faisant que peu de cas des Malgaches. Pourtant, lorsque le Lieutenant Castellan décide de construire une embarcation pour quitter l’île, tout le monde s’affaire au travail, oubliant leur division… mais les Français embarquent finalement abandonnant les esclaves à leur triste sort.
250 ans plus tard, Sylvain Savoia est invité par Max Guérout à participer à une expédition archéologique sur l’île de Tromelin. Les fouilles tentent de reconstituer le quotidien de ces esclaves qui sont restés 15 ans sur cette minuscule île. L’auteur nous montre les découvertes de l’expédition et nous plonge dans son expérience de l’isolement…

Au sein d’un album qui alterne entre carnet de voyage documentaire et récit historique, Sylvain Savoia nous emmène sur les traces des esclaves qui ont vécu 15 ans sur l’île de Tromelin. 15 années de survie ponctuées par des déconvenues et trahisons. Car sous ses airs d’îlot paradisiaque, l’île de Tromelin cache des terres stériles et arides qui ne laissent que peu de place au confort. Le récit historique nous place du côté des esclaves, trahis par les français, obligés de regarder les blancs s’éloigner sur l’embarcation qu’ils ont construite. L’incroyable instinct de survie des Malgaches les oblige à outrepasser leurs croyances et à dépasser leurs limites pour faire face à leur isolement. Mais malgré leurs efforts, cette terre inhospitalière parcourue par les tempêtes les décime peu à peu : quand le chevalier de Tromelin vient les secourir 15 ans après le naufrage de l’Utile, ile ne reste plus que 8 survivants.
Le récit historique est entrecoupé par le « carnet de voyage » de l’auteur qui nous plonge dans l’expédition à laquelle il a participé. Une fois sur place, l’excitation retombée, Savoia comprend que la vie ici, même avec le matériel moderne n’est pas de tout repos. La chaleur étouffe, le sable s’infiltre et l’isolement pèse. Une expérience qui tisse, dans une moindre mesure, un lien entre ces chercheurs et les esclaves dont ils cherchent les traces. Cependant, ces passages documentaires sont assez inégaux et sont alourdis par de nombreux détails et une mise en page très dense qui gâche un peu le plaisir de lecture bien que cela nous permette de saisir l’isolement et la fatalité qui habitent l’île de Tromelin. D’autre part, si le parallèle entre les deux récits se justifie aisément, le fait est que le rythme du récit historique s’en trouve vraiment haché et que l’on a du mal à saisir le poids de l’attente des esclaves.

Sylvain Savoia nous conte un épisode historique de l’esclavagisme saisissant et révoltant. Le parallèle entre le récit historique et le documentaire sur l’expédition n’est pas sans rappeler les œuvres d’Emmanuel Lepage, mais fonctionne un poil moins bien : l’histoire des esclaves, entrecoupée, perd en puissance évocatrice quand les parties documentaires veulent trop en dire et se révèlent denses, inégales et exigeantes. Toutefois, Les esclaves oubliés de Tromelin reste une œuvre saisissante et joliment dessinée qui en dit long sur les méfaits et l’horreur de l’esclavagisme.

Guillaume Wychowanok

LE CARAVAGE, T1 : La palette et l’épée, de Milo Manara, aux éditions Glénat : Bulle de Bronze

caravage-couv…LE CARAVAGE, T1 : La palette et l’épée, de Milo Manara, aux éditions Glénat : Bulle de Bronze

On associe le nom de Milo Manara avec la bande dessinée érotique, mais l’homme a également un penchant prononcé pour la bd historique. Pour sa nouvelle bd, l’auteur nous narre l’histoire d’un autre Italien de renommée : Le Caravage. Il faut dire que la vie romanesque de ce maître du clair-obscur représente un terreau de choix pour le 9eme art.

Automne 1592, Michelangelo Merisi da Caravaggio, aujourd’hui plus connu sous le nom du Caravage, se rend à Rome dans l’espoir de vivre de son talent. Et l’homme va rapidement trouver sa place  dans cette ville où les âmes les plus nobles et les plus pieuses côtoient les esprits les plus vils et débauchés. Très vite repéré pour son talent indubitable et sa maîtrise du clair obscur, le peintre a aussi ses détracteurs.
D’un naturel courageux et impulsif, Le Caravage aime défendre les faibles et ses beuveries l’amènent bien souvent à participer à des échauffourées. De plus, se voulant libre dans sa pensée comme dans son geste artistique, le peintre n’hésite pas à prendre une prostituée pour modèle de la Vierge et à croquer des anges aux courbes assez érotiques. Une réputation sulfureuse qui ne réjouit pas vraiment les nobles et les religieux de Rome…Et, comme si l’homme n’avait pas assez de problèmes comme cela, à force de se lier d’amitié avec des prostituées qu’il utilise comme modèles, Le Caravage s’attire les foudres de leur souteneur, Ranuccio Tomassoni…

Querelleur, talentueux, audacieux, sulfureux, provocateur… autant de raisons qui ont dû convaincre Manara de s’intéresser au Caravage. C’est que la vie et le caractère du peintre italien aux multiples facettes ont de quoi fasciner. Si Manara nous montre le talent pictural du Caravage, il s’intéresse surtout à son caractère et à ses déboires. Car l’homme était un aventurier qui aimait à se placer du côté du bas peuple et à prendre l’épée pour défendre ses convictions.
Cette bd biographique s’appuie sur des faits avérés, toutefois de nombreuses situations sont romancées : Manara nous offre une vision fantasmée du Caravage, son Caravage. Du coup, il est étonnant de voir qu’il en a fait un être quasiment asexué, alors que le peintre est connu pour son érotisme et son penchant présumé pour les hommes (dont il n’est aucunement fait cas ici). Manara met un peu de côté ses habituelles scènes sexuelles, pour faire la part belle à la beauté picturale. Rassurez-vous tout de même : cette bd réserve son lot de courbes féminines ou masculines et de scènes osées. En revanche, il faut avouer que l’artiste ne retranscrit pas vraiment les ambiances d’époque et que le récit et la composition de l’album se montrent des plus classiques. Du coup, la lecture se révèle agréable, intéressante, divertissante mais ne parvient pas vraiment à nous transporter ou à susciter de l’émotion.
Graphiquement, Milo Manara reste fidèle à lui-même. Son trait réaliste, aisément identifiable, offre de magnifiques planches aidé par une agréable colorisation qui fait la part belle aux bruns. Les personnages y sont magnifiquement croqués avec une attention spéciale apportée aux nus (forcément). De leur côté les décors romains sont magnifiés grâce au trait fin du dessinateur qui a fait un énorme effort de documentation. Toutefois, en s’inspirant largement de gravures du XVIIIeme siècle (du Piranèse et de Vasi notamment), Manara se contente de plans larges et la mise en scène en pâtit un peu.

Ce premier tome du nouveau diptyque de Manara est une lecture agréable et intéressante. On apprend à connaître cet artiste à travers différentes situations romancées qui nous le montre dans toute sa fougue. Le Caravage est ici fantasmé et on peine un peu à partager le charisme et la complexité de l’artiste. Graphiquement, on a droit à du grand Manara, même si on aurait apprécié qu’il prenne plus de risque dans les cadrages.

Guillaume Wychowanok

LA PEUR GEANTE, T2 : L’Ennemi des profondeurs, de Lapière et Reynès, adapté de Stephan Wul, aux éditions Ankama, 13,90 € : Bulle de Bronze

peur-geante-t2-couv…LA PEUR GEANTE, T2 : L’Ennemi des profondeurs, de Lapière et Reynès, adapté de Stephan Wul, aux éditions Ankama, 13,90 € : Bulle de Bronze

Ankama adapte un à un les récits de science fiction de l’auteur Stefan Wul. Élaboré par Denis Lapière et Mathieu Reynès, auteurs d’Alter Ego, La Peur Géante tient le rôle du récit d’anticipation catastrophique. Après un premier tome grand spectacle et très dynamique, ce deuxième opus ralentit le rythme de croisière pour nous en apprendre plus sur la menace Torpède. 

Résumé du tome 1 : An 2157. Bruno Daix, un nageur dans l’armée, compte bien profiter pleinement de ses congés. Seulement, juste après qu’il a fait quelques brasses, Driss, son supérieur, lui  demande de se rendre dans le Pacifique nord pour une mission de la plus haute importance. Il est chargé d’enquêter sur un phénomène inquiétant : les propriétés de l’eau ont été modifiées et celle-ci ne peut plus geler ou s’évaporer. Les glaciers fondent à vitesse grand V et d’énormes tsunamis risquent de frapper les côtes.
Bruno, attend alors son vol à l’aéroport d’Oran où il aborde, un peu maladroitement, une spécialiste des langages anciens, Kou-Sien Tchei. Mais ils n’auront pas le temps de faire plus ample connaissance : Bruno reçoit un appel urgent de Driss. La fonte des glaciers devait se faire en quelques mois et il n’aura fallu en réalité que quelques heures pour que la glace planétaire fonde. Bruno emmène Kou-Sien dans le premier taxi qu’il voit pour échapper à l’immense vague qui frappe l’aéroport quelques secondes plus tard.

La Peur Géante se présente comme un récit d’anticipation catastrophe à grand spectacle qui ne laisse pas le temps de reprendre son souffle. On est rapidement placé face à la submersion des côtes et on récolte peu à peu des indices sur ce qui a bien pu se passer. Le scénario de Stefan Wul qui était visionnaire avec cette histoire de fonte des glace, est plus que jamais d’actualité,  mais, en l’adaptant, Denis Lapière a eu la bonne idée d’actualiser cet univers pour le rendre un peu plus plausible. Il garde toutefois les ingrédients principaux tels que les changements des propriétés physiques de l’eau et l’existence d’une étrange espèce marine, pour garder l’essence et le sel du récit original. Dynamique, truffé de rebondissements et de mystères, le premier tome se révèle spectaculaire, même si l’angoisse qui aurait pu se dégager d’une telle catastrophe n’est pas vraiment palpable. Bref, ce tome se dévore comme un blockbuster hollywoodien mâtiné de série B.
Les planches de Mathieu Reynès confirment d’ailleurs ce constat. Les cases du dessinateur en mettent plein la vue avec des plans chocs de zones urbaines submergées, une mise en scène quasi hollywoodienne et un trait très propre. Les coloristes ont également travaillé dans ce sens avec d’impressionnants effets de lumière et de transparence. Cependant, comme dans les blockbusters, le spectaculaire prend le pas sur la tension, et on assiste à des scènes de chaos avec un regard d’enfant émerveillé.
En prenant le parti de se concentrer sur l’action, les auteurs de la Peur Géante nous proposaient une lecture sans baisse de rythme, qui nous faisait découvrir une catastrophe aux causes mystérieuses et originales. Une adaptation libre et efficace du roman de Stefan Wul, qui se montrait sans prise de tête…

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu le premier tome, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

Trois mois après la vague de tsunamis, l’humanité s’organise comme elle peut. L’armée fait son possible pour analyser les Torpèdes, ces créatures qui semblent avoir planifié l’extinction de l’Homme. Heureusement, plusieurs pistes ont été trouvées : Kou-Sien commence à percer le mystère de leurs communications et l’armée a mis au point des machines de guerre capables de contrecarrer leurs attaques électriques. Ils n’ont cependant pas beaucoup de temps devant eux, car dehors les gens meurent peu à peu de faim et de soif.

Dans les grandes lignes, ce deuxième tome s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur. Seulement, le rythme est bien moins soutenu, et là où le premier tome nous baladait de surprise en surprise, ce deuxième tome est assez avare en révélation. Cela s’explique principalement par le changement de format de la série : il ne s’agit plus d’un diptyque mais d’une trilogie. Du coup, l’auteur, ayant plus de pages pour s’exprimer, en profite pour s’attarder sur les conséquences de la catastrophe, sur les coulisses de la contre-attaque… un ton qui tranche vraiment avec celui du premier tome. L’impression de patiner se fait sentir. De son côté le dessin de Reynès est toujours aussi soigné et spectaculaire avec notamment de hauts lieux parisiens submergés.

Le passage du diptyque à la trilogie ne se fait pas sans heurt pour La Peur Géante. L’aspect plus posé et explicatif de ce deuxième tome ne nous épargne pas quelques longueurs bien que cela permette sans doute d’éviter une trop grande rapidité du récit. On attend donc avec impatience le troisième tome qui devrait nous immerger de nouveau dans une ambiance de guerre spectaculaire.

Guillaume Wychowanok

FACE D’ANGE, T1, de Koldo et Unzueta , aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

face-ange-couv…FACE D’ANGE, T1, de Koldo et Unzueta , aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

Avec Face d’Ange, Koldo et Angel Unzueta ont concocté un polar aux accents fantastiques. Dans l’ambiance des polars noirs des années 50, on suit Paul qui essaye d’élucider le mystère qui entoure le meurtre de son ex-femme. Un album à la croisée des genres simple et efficace.

Los Angeles, 1959. Alors qu’il se remet difficilement de tous ses verres de whiskey, Paul Ares reçoit un appel. Bill, procureur général, lui annonce que Diane, son ex-compagne, a été assassinée dans une chambre d’hôtel. Une fois sur place pour identifier le corps, Paul découvre que le meurtre entretient d’étranges similitudes avec celui qu’il a lui-même perpétré en Corée sur une prostituée. L’homme ne tarde pas à se disputer avec Bill, qui s’est récemment fiancé avec Diane… Mais il doit rapidement ravaler sa colère car une tâche importante lui incombe : il doit désormais s’occuper de sa fille, Callie, qu’il a délaissée depuis des années. Vétéran de la guerre de Corée, Paul n’avait pas vraiment assumé son rôle de père au revenir de la guerre. Il préférait alors la compagnie de l’alcool. Pas étonnant que Callie n’ait pas vraiment envie de vivre aux côtés d’un père dont elle ignore tout…
N’ayant pas le choix, elle retourne vivre dans le ranch de son père et au bout de quelques jours, les relations père-fille se détendent. Mais, alors qu’elle n’arrive pas à s’endormir, la jeune fille a d’étranges visions. Elle voit le fantôme de sa mère qui rejoue la scène de son meurtre pour tenter de lui expliquer ce qui s’est réellement passé…

Le nouveau diptyque scénarisé par Koldo mélange polar noir et fantastique horrifique dans un récit qu’on croirait tout droit sorti des années 50. Si le début de l’histoire semble nous emmener en terrain connu avec le meurtre d’une ex-femme qui réveille la culpabilité d’un ex-mari, l’histoire prend rapidement un tournant fantastique qui rappelle Sixième sens. A tout cela, l’auteur ajoute un soupçon de légende amérindienne pour donner un résultat moins classique qu’il n’y parait. Entre suspens et horreur, le récit habilement construit ne souffre d’aucun temps mort et on se retrouve propulsé dans cette histoire en quelques cases à peine.
Le scénariste esquisse des pistes sans jamais trop en dévoiler et suscite notre curiosité avec des apparitions fantomatiques et autres éléments étranges. L’intrigue avance avec une fluidité déconcertante et on regrette, une fois ce tome terminé, une vitesse de lecture trop rapide. D’un côté, cette simplicité de lecture procure un véritable plaisir et permet de profiter pleinement de l’ambiance fifties de l’album.
Le trait d’Angel Unzueta couplé à des trames de points, vient renforcer cette ambiance rétro qui rappelle les œuvres de Roy Lichtenstein, les simples aplats de couleurs en moins. Sa mise en scène et son sens du cadrage donnent un aspect dynamique aux planches… ce qui tranche un peu avec les personnages qui semblent comme figés. Globalement, l’aspect graphique désuet est réussi et est modernisé par une colorisation numérique qui abuse un peu des effets de lumière.

Simple, efficace et moins classique qu’il n’y parait, Face d’Ange est une lecture agréable et sans prise de tête qui se démarque par sa grande fluidité. Le mélange des genres auraient pu donner une impression de fourre-tout, mais le résultat s’avère maîtrisé. Aidé par le graphisme des planches, l’album exhale un parfum 50’s qui devrait rappeler à certains de bons vieux polars noirs comme L.A Confidential. Suite et fin de cette histoire frissonnante à suspens dans le second tome.

Guillaume Wychowanok

UN CERTAIN CERVANTES, de Christian Lax, aux éditions Futuropolis, 26 € : Bulle de Bronze

un-certain-cervantes-couv…UN CERTAIN CERVANTES, de Christian Lax, aux éditions Futuropolis, 26 € : Bulle de Bronze

Après 3 ans d’absence, Christian Lax revient avec une lecture moderne du célèbre roman de Miguel de Cervantès : Don Quichotte. Plutôt que de proposer une simple adaptation, Un Certain Cervantès préfère dresser un parallèle entre un ancien GI brisé par la guerre en Afghanistan, désabusé par sa société, et le célèbre chevalier idéaliste qui aime à se battre contre les moulins à vent. 

Mike Cervantès joue les cowboys dans un village pour les touristes en Arizona. Malheureusement, son goût pour la marijuana a eu raison de sa tranquillité : afin d’éviter une condamnation pour avoir cultivé des plans de cannabis, l’homme accepte de s’engager dans l’armée et est envoyé en Afghanistan. Blessé lors d’une attaque de talibans, il est fait prisonnier et malgré ses multiples tentatives d’évasions, il est toujours rattrapé et finit par être amputé de son avant-bras gauche.
Lorsqu’il rentre en Arizona, Mike refuse de révéler son handicap au grand jour à ceux qu’il connait, et les maltraitances qu’il a subies lors de sa détention lui vrillent un peu l’esprit. Lorsqu’il voit le peu d’importances qu’accorde la société à ses pairs, il n’hésite pas à s’attaquer, à coup de barre à mine, à une succursale de banque avant d’être interpellé par les forces de l’ordre.
Alors qu’il purge sa peine dans le pénitencier du comté, l’homme se plonge dans la lecture et fait une découverte qui va changer sa vie : Don Quichotte, l’œuvre de son illustre homonyme Miguel de Cervantès. Il s’identifie rapidement à ce chevalier qui perdit l’usage de sa main gauche lors d’une bataille et qui fut détenu comme lui. Il décide comme sa nouvelle idole d’aider son prochain par tous les moyens et de lutter contre toute forme d’injustice et d’obscurantisme. Il sera le Don Quichotte des temps moderne avec sa Mustang en guise de Rossinante !

 Plutôt que la simple carte du remake, Christian Lax préfère jouer celle du parallèle. C’est sciemment que son personnage va décider de rejouer le destin du chevalier littéraire le plus idéaliste et le plus jusqu’au-boutiste qui soit. Forcément cette identification ne se fera pas sans douleur, et Mike Cervantès va peu à peu sombrer dans la folie douce en conversant avec son modèle. Son aventure faite d’idéaux purs et de rêves littéraires ne peut d’ailleurs finir que dans la tragédie. Car Mike est un justicier des plus maladroits, son jugement est faussé par les lectures qu’il idéalise, et son manque de nuance l’amène souvent à prendre les mauvais choix… Mais dans sa lutte contre le mal, le personnage va tout de même aider, à sa manière son prochain, et faire quelques rencontres qui le marqueront.
La part picaresque de l’œuvre originale est bien respectée, mais il faut avouer que, malgré ses 200 pages, le récit passe un peu vite sur ces rencontres qui se succèdent à (trop) grande vitesse alors que le périple se révèle un peu longuet. De son modèle, ce one-shot préserve aussi la critique sociale qui est pondérée par l’humour. Ainsi, l’auteur évite de tomber dans le simple étalage de lieux-communs et apporte un certain recul à la lecture, aidé par ce personnage attachant et déjanté. On a déjà entendu ce discours sur les tares des U.S.A mais pas vraiment sous cette forme et sur ce ton là.
Si la structure et le ton du récit risquent de ne pas faire l’unanimité, il en va tout autrement du dessin. Le trait réaliste de Lax fait des merveilles. Tout en nuances de gris colorés, les planches exaltent un certain sens de la nostalgie et de la mélancolie. Les personnages sont croqués à merveille et sentent  la vie quand les décors nous envoient au fin fond de l’ouest américain.

 Sous des atours dépareillés, Un Certain Cervantès offre une véritable tranche de rébellion dans ce qu’elle a de plus utopique. Le parallèle avec Don Quichotte et savamment orchestré et comme dans l’œuvre originale, on ne sait pas où cela va nous mener. Le propos, un peu convenu, et le manque d’émotions sont contrebalancés par  le dessin original et expressif de Lax. Un Certain Cervantès a de quoi toucher le rebelle idéaliste qui sommeille en chaque lecteur.

Guillaume Wychowanok

EMMETT TILL, Derniers Jours d’une Courte Vie, d’Arnaud Floc’h aux éditions Sarbacane, 19,50 € : Bulle de Bronze

emmett-till-couv…EMMETT TILL, Derniers Jours d’une Courte Vie, d’Arnaud Floc’h aux éditions Sarbacane, 19,50 € : Bulle de Bronze

En France, si le cas de Rosa Parks est connu de tous, l’histoire d’Emmett Till l’est beaucoup moins alors qu’elle est tout aussi importante pour la lutte du mouvement afro-américain des droits civiques. Arnaud Floc’h se propose de combler nos lacunes avec cette histoire édifiante dans laquelle l’atrocité des faits n’a d’égale que la bêtise de leurs auteurs.

Un vieux bluesman afro-américain accepte de répondre aux questions d’un journaliste. Ce dernier n’est pourtant pas vraiment intéressé par la musique mais s’intéresse plutôt aux liens que l’artiste avait avec Emmett Till qu’il a connu 60 années plus tôt. Le bluesman accepte alors de se livrer et de revenir sur les événements atroces qui sont survenus alors qu’il n’avait que 13 ans.
Août 1955, Mississippi. Emmett Till, alors âgé de 14 ans, a quitté Chicago pour passer des vacances chez son grand-oncle. Le jeune afro-américain a du mal à suivre les conseils de sa mère qui l’a prévenu que dans le sud, les noirs n’ont pas vraiment les mêmes droits que dans le nord américain, qu’ils ont des règles à respecter. Pour impressionner les jeunes du coin, Emmett Till rentre dans une épicerie réservée à une clientèle blanche. Il « offense » alors Carolyn, la vendeuse, qui le fait sortir de sa boutique non sans le menacer. Le Chicagoan ne sait pas encore qu’il vient de signer son arrêt de mort…
Lorsque Roy Bryant, mari de Carolyn, apprend ce qu’il s’est passé, il part chez l’oncle d’Emmett accompagné de son demi-frère. Après l’avoir kidnappé, les deux hommes le torturent avant de le jeter encore vivant dans la rivière, un ventilateur attaché autour du coup. Un peu plus tard, la justice acquitta les deux bourreaux qui ne tardèrent pas, non sans fierté, à raconter leurs méfaits aux journaux…

Emmett Till, revient donc sur une affaire effroyable et révoltante qu’il semble nécessaire de rappeler au vu de l’actualité qui secoue la communauté afro-américaine. Cette histoire est d’ailleurs un des événements qui a poussé la communauté afro-américaine d’alors à se révolter contre les lois ségrégationnistes et contre leur condition. Forcément partisan, le récit d’Arnaud Floc’h se propose de combler les trous qui résident encore dans le déroulé officiel des faits. Mais cette part de fiction n’atténue nullement l’atrocité des faits. L’auteur épargne notre sensibilité et suggère la violence dans ce qu’elle a de plus insupportable sans la mettre au devant de la scène, grâce à un habile jeu de cadrage.  De plus, le ton assez journalistique et la narration séquencée permettent de prendre un peu de distance avec les atrocités relatées. Arnaud Floc’h évite ainsi le piège du pathos larmoyant tout en suscitant la révolte, mais on peut, du coup, avoir l’impression d’avoir un peu trop de recul par rapport à ce qui nous est montré.
Le dessin réaliste de l’auteur nous permet de nous immerger dans l’atmosphère lourde des bayous. Les planches sont sobres et très bien mises en scène : il émane d’elles comme un parfum de fatalité et d’incompréhension. La mise en couleur de Christophe Bouchard aide grandement à poser les différentes ambiances et son jeu des contrastes nous fait saisir toute l’injustice de cette époque.

Si Emmett Till n’est pas un album qui brille par son génie narratif, il n’en demeure pas moins un récit nécessaire. Toujours juste et jamais dans l’outrance, ce one-shot a de quoi révolter les âmes à défaut de les faire pleurer. Bouleversant, édifiant et poignant par moments, il nous relate l’horreur, l’injustice et la stupidité dans sa vérité, sans forcer le trait. Pour parfaire notre compréhension des événements, un cahier historique s’est glissé en fin d’ouvrage. Emmett Till, est tout simplement une bande dessinée à lire.

Guillaume Wychowanok