AZIMUT, T3 : Les anthropotames du Nihil, de Lupano et Andreæ, aux éditions Vents d’Ouest, 13,90 € : Bulle d’Or

azimut-t3-couv…AZIMUT, T3 : Les anthropotames du Nihil, de Lupano et Andreæ, aux éditions Vents d’Ouest, 13,90 € : Bulle d’Or

Cela faisait près de deux années que nous l’attendions, et voilà que le troisième tome d’Azimut débarque en ce début d’année 2016. La série de Lupano et Andreæ continue sur sa lancée loufoque avec un album toujours aussi beau et rythmé !

Les deux premiers tomes d’Azimut ont su nous transporter au sein d’un univers foisonnant où l’espace et le temps sont malléables. Dans ce monde qui a perdu son nord magnétique, on a pu assister au vol de crônes orchestré par la belle et plantureuse Manie Ganza en quête de jeunesse éternelle. Mais pour réaliser son rêve, Manie a dû faire un ignoble pacte avec la banque du temps… le monde d’Azimut est au bord de la guerre et les Primordiaux ne semblent pas particulièrement préoccupés par le sorta qui attend les humains.
On retrouve donc dans ce troisième tome la belle et ses compagnons de fortune perdus dans le désert. Alors que la bande croise un groupe de moines qui servent le Livre des Réponses, ils sont attaqués par l’armée de la mère de Manie Ganza, Reine de son état. Excédée par la beauté de son enfant qui ne subit pas les affres du temps, la reine compte bien supprimer sa fille de la surface du globe. Mais ce désert cache une âme secourable insoupçonnée !
De son côté, le professeur Aristide Breloquinte et son équipage touchent bientôt au but de leur expédition. Ils sont sur le point de découvrir les secrets du temps…

Avec son monde fantastique foisonnant et singulier Azimut a su s’attirer la sympathie des lecteurs. Juste retour des choses, tant cette série bénéficie de qualités indéniables : rythme effréné, aventures loufoques, bestiaire étonnant, univers inventif, personnages originaux et attachants… sans oublier les magnifiques planches en couleurs directes de Jean­-Baptiste Andréae. Lupano montre tout son talent avec un récit éclaté où une palette de personnages très variée nous fait vivre une aventure riche en surprises et en rebondissements.
Seulement à force d’ouvrir des pistes narratives le deuxième tome pouvait donner au lecteur une impression de confusion . Avec ce troisième tome, le scénariste calme nos inquiétudes et prouve qu’il sait parfaitement où il va. L’intrigue est toujours aussi riche, l’aventure toujours aussi rythmée et farfelue et les révélations se multiplient tout en entretenant une part de mystère. La curiosité du lecteur est stimulée durant tout l’album qui, une fois terminé, donne une furieuse envie de connaître la suite.
C’est avec un grand plaisir qu’on retrouve le travail d’Andreæ qui, avec ses magnifiques couleurs directes, participe grandement au cachet d’Azimut. Son style unique donne vie à un monde baroque au possible parcouru par des personnages burlesques et fourmillant de trouvailles graphiques. A l’aise dans tous les compartiments, le dessinateur a créé un univers à l’esthétique farfelue mais cohérente avec un certain génie. On remarque toutefois que le soin apporté aux détails, notamment en arrière-plan, semble un peu en retrait… mais certainement pas de quoi ternir cette magnifique composition graphique !

Andréae et Lupano sont aux commandes d’une des séries les plus réjouissantes de ces dernières années. Ce troisième tome entame les révélations tout en conservant une large part de mystère au fil d’un récit savoureux et rythmé. Certes, Azimut va dans tous les sens et peu paraître farfelu, mais c’est ce qui fait toute la saveur de cette aventure ubuesque qui touche à des sujets existentiels.

ARENE DES BALKANS, de Thirault et Miguel, aux éditions Les Humanoïdes associés, 17,95 € : Bulle d’Or

arene-des-balkans-couv…ARENE DES BALKANS, de Thirault et Miguel, aux éditions Les Humanoïdes associés, 17,95 € : Bulle d’Or

Inspiré de faits réels, Arène des Balkans est un thriller au réalisme inquiétant. Un expatrié croate revient dans sa ville natale, après 20 années d’absence, mais rapidement son fils se fait kidnapper pour participer à des combats d’enfants ! Le père va tout faire pour retrouver son enfant dans ce pays qui lui semble désormais étranger…

Cela fait 20 ans que Frank Sokol n’est pas retourné dans sa Croatie natale. Pompier à Thunder Bay, au Canada, il élève comme il le peut son fils, depuis que sa femme est morte. En réalité se sont plutôt les beaux-parents de Frank qui ont élevé Ben ces dernières années. Lors d’une discussion houleuse avec eux, Frank reçoit un coup de téléphone : sa mère vient de décéder. Il décide de partir en Croatie, avec Ben, et peu importe ce que pourront dire ses beaux-parents. Ben va enfin rencontrer sa famille croate !
Une fois arrivés à Rijeka, les choses ne se passent pas pour le mieux pour le père et son fils. Anto, le frère de Frank, lui reproche de les avoir abandonnés pendant que lui s’occupait de la famille. Ben, quant à lui, n’arrive pas vraiment à s’intégrer parmi les jeunes. Vu comme l’occidental douillet qui ne comprend pas un mot de croate, il essuie quelques insultes et autres coups. Dans l’affrontement, le téléphone de Ben est cassé et depuis ses cousins ne l’ont plus revu. Inquiet, Frank se lance dans une traque qui va se révéler effrénée.

Pour construire son Thriller, Philippe Thirault a choisi de s’inspirer de faits réels qui font froid dans le dos. L’auteur parvient à rendre son récit humain en installant dans un premier temps la situation de Ben et son père et les relations familiales conflictuelles. Une approche réaliste qui renforce la tension engendrée par la disparition de Ben. Le récit se dédouble alors, nous montrant d’un côté l’horrible exploitation de Ben et de l’autre le père qui se heurte aux policiers corrompus et se lance à corps perdu dans l’action.
Après un début un peu calme, Arène des Balkans déroule ensuite un récit haletant à la narration dynamique. Si le scénario en lui-même est assez classique, la mise en scène et l’approche réaliste rendent ce récit glaçant. On est indigné face aux ignominies dont les enfants sont victimes et on trépigne en suivant le père qui se démène avec son frère et son neveu. Seul le final, un peu rapide et facile, peut laisser le lecteur sur sa faim, mais la dernière case emplie de sous-entendu ne peut laisser qu’un goût âpre.
Dans un style réaliste, Jorge Miguel s’est parfaitement adapté au récit d’Arène des Balkans. Les cases à l’encrage appuyé sont très convaincantes qui, comme les couleurs, font dans la sobriété. Sans être grandiose, le dessin froid et parfois un peu trash sert tout à fait la narration . On peut reprocher quelques cases un peu trop statiques avec des personnages parfois rigides.

Arène des Balkans est un thriller dur, froid, qui parvient à captiver le lecteur par son récit à la fois prenant et révoltant. Après un début très introductif, ce one-shot fait constamment monter la pression avec des scènes chocs. Dommage que la fin se révèle si rapide et abrupte. Mais en préférant le réalisme froid et inquiétant à l’outrance, l’album parvient à toucher et remuer le lecteur.

SYKES, de Dubois et Armand, aux éditions Le Lombard, 16,45 € : Bulle d’Or

sykes-couv…SYKES, de Dubois et Armand, aux éditions Le Lombard, 16,45 € : Bulle d’Or

Pierre Dubois et Dimitri Armand se sont associés pour Sykes, un western pur jus qui a tout ce qu’il faut pour devenir un classique. Le célèbre Marshal Sykes poursuit la bande des Clayton qui ne tarde pas à faire parler d’elle… S’ensuit une plongée progressive dans la violence où les revolvers se font juges.

Alors qu’il joue avec un revolver en bois, le jeune Jim voit une silhouette s’approcher, un événement rare dans cette petite ferme perdue en plein Wyoming. L’homme dit se nommer Sykes et est à la recherche d’eau pour se désaltérer. Alors que Jim est fasciné par Sykes, sa mère, plus prudente n’hésite pas à prendre son fusil pour le tenir en joue. Mais, en bon Marshal, Sykes sait faire retomber la tension et intime à la veuve et son enfant d’être prudents : une bande de malfrats sanguinaires rôde dans les parages.
Le Marshal se rend alors dans la ville la plus proche où est censé l’attendre O’Malley le lendemain matin, son partenaire. Après un échange courtois avec le Shérif, Sykes passe prendre un verre au saloon où, une fois encore, son sang-froid lui permet d’éviter toute joute armée. Après une nuit à l’hôtel, les ennuis rattrapent Sykes qui se retrouve une nouvelle fois face à un homme prêt à en découdre… c’est à ce moment qu’O’Malley fait son apparition en descendant l’effronté d’un coup de fusil. Ce n’est pourtant pas le moment pour les deux partenaires de baisser leur garde. Jim, exténué, fait irruption en ville : pendant la nuit, 5 hommes ont tué et violé sa mère sous ses yeux. Sykes et son partenaire partent immédiatement sur les traces de ces brigands qu’ils pensent être la bande des Claytons. Mais Jim, obsédé par la vengeance, ne compte pas rester en retrait.

Après avoir connu une période creuse, les albums westerns se multiplient de nouveau. Le nouveau venu, Sykes, s’inscrit plutôt dans le western crépusculaire et reprend les fondamentaux du genre avec une certaine modernité. Car Sykes est hanté par de vieux démons et il n’est pas du genre à jouer de la gâchette pour un oui ou pour un non. C’est donc un Marshal charismatique et cortiqué que nous suivons, bien qu’arme à la main il ne soit pas non plus en reste. Ce one shot reprend, forcément, l’imagerie commune du western avec sa bande de malfrats acharnés, son Marshal au sang-froid impressionnant, l’indien expert en pistage… Mais Sykes ne se limite certainement pas à un récit référencé.
Le récit de Sykes s’articule autour de la relation entre le jeune Jim et le Marshal. Ce jeune enfant, écorché, désormais hanté par le désir de vengeance, désire plus que tout suivre les pas du Marshall. Mais assister un tueur, tout Marshal soit-il, ne peut laisser indemne. On s’enfonce donc peu à peu dans un récit sombre et violent, rythmé par les scènes d’action, qu’on dévore de bout en bout. Le scénario de Pierre Dubois est magistralement construit et seule la fin, un peu bateau, est en retrait. Pour le reste, on plonge sans peine dans ce western crépusculaire aux multiples références et qui se sert de l’imagerie western pour apporter un propos moderne.
Et pour donner vie à ce récit très réussi, Dimitri Armand n’y est pas allé par 4 chemins et propose des planches de toute beauté. Son trait réaliste aux encrages marqués croque des personnages vivants qui parcourent de somptueux paysages. Sa science du cadrage est également de haute volée et offre de magnifiques panoramas entre deux scènes d’actions aux plans plus resserrés. L’ombre s’installe progressivement dans le récit via les couleurs de Sébastien Gérard qui collent à l’esprit du récit. Bref, graphiquement, Sykes est une réussite magistrale.

Avec son récit mature et prenant, Sykes montre qu’il y a encore de la place dans le 9eme art pour de nombreux westerns. Ce one shot reprend les ingrédients du western pour les arranger à sa manière. Le résultat est un récit prenant qui se dévore avec plaisir sans jamais relâcher la pression. Seule la fin un peu « tarte à la crème » est en retrait… mais cela ne saurait gâcher cet album qui est aussi une véritable merveille graphique ! Voilà, sans aucun doute possible, un des meilleurs western de ces dernières années.

AU REVOIR LA-HAUT, de Lemaitre et De Metter, aux éditions Rue de Sèvres, 22,50 € : Bulle d’Or

au-revoir-la-haut-couv…AU REVOIR LA-HAUT, de Lemaitre et De Metter, aux éditions Rue de Sèvres, 22,50 € : Bulle d’Or

Christian De Metter adapte Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, prix Goncourt 2013. On y suit deux poilus que la guerre a dévastés et qui doivent désormais se reconstruire. Pour échapper à leur misère quotidienne, ils vont élaborer une arnaque au monument aux morts. Cette belle adaptation trouve un ton sans lourdeur sur des thématiques pourtant graves.

2 novembre 1918, les soldats des deux camps attendent l’armistice qui devrait être signé quelques jours plus tard. Ils vont enfin pouvoir dire adieu à cette boucherie sans nom. Enfin, c’était sans compter sur le Lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle qui ordonne une dernière offensive, pour venger la mort de deux éclaireurs. Albert Maillard, un comptable, comprend que le Lieutenant leur ment, que c’est lui qui les a lâchement abattus d’une balle dans le dos… mais les ordres sont les ordres. Alors que les soldats courent vers une mort certaine, le Lieutenant pousse Albert dans un trou d’obus : le comptable est enterré vivant. Édouard Péricourt, un bourgeois homosexuel témoin de la scène, parvient à sauver Albert… avant d’être défiguré à vie par un éclat d’obus.
Forcément, des événements comme cela forgent de solides amitiés. En 1919, Albert fait tout pour aider Édouard, l’homme qui lui a sauvé la vie. Malgré les coups fourrés du Lieutenant Pradelle, Albert accepte de faire croire à la mort d’Édouard qui ne désire pas revoir sa famille. Maillard et Péricourt vivent ensemble un après guerre un peu amer, où ils se sentent laissés pour compte. Ils imaginent alors une immense escroquerie au monument aux morts pour se garantir des jours heureux…

Adapter en bd un prix Goncourt qui traite de la Première Guerre mondiale a tout du pari risqué. Il faut être à la hauteur du roman original et ne pas lasser le lecteur avec une thématique déjà maintes fois traitées, à ce détail près qu’Au revoir là-haut s’intéresse principalement à l’après-guerre. Édouard Péricourd et Albert Maillard ont été dévastés par la guerre, le premier étant défiguré à vie. Forcément, au retour de qui a été une boucherie humaine, l’humeur n’est pas au beau fixe et les poilus se sentent mis à l’écart. Une ambiance très singulière s’installe, portée par des héros plus complexes qu’il n’y parait aux premiers abords. Les protagonistes sont forts et plausibles… si ce n’est que le « grand méchant » Lieutenant Pradelle soit si peu nuancé et installe une impression de manichéisme au tout.
Alors qu’on aurait pu s’attendre à un one shot très bavard, De Metter livre un récit à la narration minimaliste qui est enrichie par une mise en scène pleine de sens qui joue allégrement des nons-dits. Alors que certains passages présagent d’un album lourd et oppressant, on se retrouve finalement face à un récit où la violence se dispute à la douceur, la poésie et la facétie. On passe par toutes les émotions dans ce thriller empli de tension qui rend un hommage puissant et touchant à ceux que la guerre a détruit.
Ces multiples atmosphères sont magnifiquement incarnées dans les planches de Christian De Metter. Son trait crayonné, à la fois vif et fragile donne tout son sens aux différentes cases de l’album. Les personnages apparaissent dans toute leur complexité. On voit le talent de metteur en scène du dessinateur qui est secondé par une mise en couleur douce et changeante très réussie. La puissance graphique de l’album a de quoi toucher tous les lecteurs, même ceux qui ne sont pas particulièrement réceptif au travail de De Metter.

Au revoir là-haut est une formidable adaptation d’un roman qui l’est tout autant. Le récit puissant et poétique happe le lecteur dans un récit à la fois dur et sensible. Peu bavard, l’album préfère suggérer graphiquement et jouer de l’incertitude. Les personnages sont touchants au possible, paraissent authentiques (si ce n’est le Lieutenant Pradelle) et révoluent dans des atmosphères habilement installées. Au revoir là-haut est un album rare, une adaptation littéraire touchante et réussie qui marque le coeur et l’esprit.

 

ARS MAGNA, T1, T2 et T3, d’Alcante et Jovanovic, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle

ars-magna-t3-couv…ARS MAGNA, T1, T2 et T3, d’Alcante et Jovanovic, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle d’Or

Avec Ars Magna, Alcante et Milan Jovanovic ont livré un triptyque d’aventure sur fond de mystère ésotérique et scientifique. Avec sa narration maîtrisé, la série n’a fait que monter en puissance jusqu’au troisième et dernier tome qui vient nous livrer les clefs de l’histoire. Une bien belle oeuvre qui s’inscrit dans la lignée de Da Vinci Code et aurait mérité d’être aussi connue !

1944, Bruxelles. Un résistant force Phillipe Cattoir, un jeune professeur d’Histoire, à le suivre dans sa mission. Grâce au savoir du professeur, les deux hommes parviennent à rejoindre la Grand Place en empruntant un réseau de souterrains en toute discrétion. Une fois sur la place, ils aperçoivent le Führer en personne qui est venu superviser l’avancée des recherches. Ses services sont désormais en possession d’un message qui devrait leur permettre de percer le secret d’Ars Magna, jalousement gardé depuis 1695. Repéré, le duo est pris d’assaut et seul Philippe parvient à s’enfuir par les souterrains.
Difficile pour le professeur d’Histoire de faire quelque chose des informations qu’il a récoltées lors de cette mission, d’autant qu’il est d’un naturel plutôt passif. Recontacté par des résistants et poussé à bout, Philippe décide finalement de mettre son savoir au service de la resistance. Aidé par la jeune Marie il va déchiffrer le message qu’il a intercepté pour mettre la main sur le secret d’Ars Magna avant les nazis. Mais la première énigme en amène à une autre et c’est un véritable jeu de piste qui s’engage. Heureusement, les connaissances en l’Histoire belge de Philippe Cattoir lui donne une certaine longueur d’avance…

Ars Magna emprunte les meilleurs aspects d’oeuvres telles qu’Indiana Jones et Da Vinci code pour un résultat classique mais efficace. C’est dans un Bruxelles très bien reconstitué que le professeur Cattoire tente de résoudre les énigmes qui se présentent à lui. Basées sur des éléments historiques en rapport avec la Belgique ces devinettes permettent de titiller l’esprit de déduction du lecteur avec moult anecdotes et détails. Forcément un peu « tiré par les cheveux » le jeu de piste est tout de même savoureux et ludique d’autant qu’il est intégré à une aventure dynamique et prenante. Entre deux phases de réflexion, Philippe Cattoire et Marie font leur possible pour échapper aux nazis qui sont à leurs trousses. Un mélange réussi qui amène un peu d’esprit dans un récit qui ne manque pas de rythme et d’action.
Forcément avec ce type d’oeuvres, les lecteurs pointilleux pourront tiquer face à certaines ficelles un peu alambiquées ou certains faits historiques un peu malmenés. Comme les oeuvres qui l’ont influencé, Ars Magna est un divertissement grand public qui joue avec les attentes du lecteur. On se prend rapidement au jeu d’autant qu’Alcante aime à nous esquisser quelques fausses pistes avant de nous donner la clé du mystère. Habilement, l’auteur nous dévoile le secret d’Ars Magna au début du tome 3 pour se recentrer sur les enjeux des personnages et faire monter la tension. Un dernier tome qui amène une conclusion surprenante et bien trouvée. La seule ombre au tableau réside dans les dernières planches sous forme d’épilogue qui accumulent les clichés et n’apportent pas grand chose à l’oeuvre.
Milan Jovanovic met superbement en image cette histoire avec un trait ligne claire réaliste et un sens aiguisé du détail. Chaque élément est à sa place, Bruxelles paraît plus vraie que nature et les personnages sont toujours très bien croqués. On prend donc un grand plaisir à parcourir les pages du triptyque d’autant plus que les couleurs de Scarlett Mukowski installent sans peine des ambiances très marquées. Techniquement impressionnant, Ars Magna a de quoi séduire de très nombreux lecteurs.

Certes, Ars Magna est très influencé par ses (illustres) modèles … mais il concocte sa propre recette qui est très efficace. Avec son intrigue prenante, son récit mené tambour battant et ses planches impeccables, ce triptyque propose une aventure réjouissante teintée de mystère. Le mélange entre science, ésotérisme, faits historiques et détails architecturaux fonctionne toujours aussi bien et nos questions trouvent toutes une réponse… très surprenante ! Pour peu qu’on ne recherche pas l’exactitude historique, Ars Magna est un divertissement tout public intéressant et prenant.

 

NIOURK, T1, T2 et T3, d’Olivier Vatine, aux éditions Ankama, 13,90 € par tome (sauf le tome 3 affiché à 14,90 €) : Bulle d’Or

niourk-t3-couv…NIOURK, T1, T2 et T3, d’Olivier Vatine, aux éditions Ankama, 13,90 € par tome (sauf le tome 3 affiché à 14,90 €) : Bulle d’Or

Parmi les œuvres de Stefan Wul, Olivier Vatine a choisi d’adapter NiourK, une oeuvre de science-fiction dans un contexte post-apocalyptique. Merveille de mise en scène, ce triptyque nous plonge dans un monde où l’humanité, à force de rechercher le progrès, est revenue au stade primitif. Le dernier tome paru fin septembre conclu joliment (quoique facilement) cette superbe trilogie.

Suite à des manœuvres nucléaires, les océans se sont taris et d’immenses méduses mutantes parcourent le peu de plans d’eau qui existent encore. Ce qu’il reste d’Hommes s’est rassemblé en petites tribus primitives qui n’a aucune conscience des temps anciens. La tribu de Thorz fait son possible pour s’en sortir, coincée entre superstition et instinct de survie. En marge du camp vit un petit enfant noir rejeté par le clan. Le sorcier de la tribu voyant en ce jeune homme une source de malheur, le condamne à mort… L’enfant noir n’a plus vraiment le choix et décide de partir sur les traces du sorcier en direction de la ville des Dieux où tout n’est que ruine.
Là-bas, l’enfant trouve le corps sans vie du chaman… et s’accapare de son savoir pour devenir le nouveau détenteur de la vérité. Mais la ville des Dieux regorge d’autres trésors. Face à lui, l’enfant noir voit les vestiges d’une ancienne ville portuaire qu’il croit être le royaume des Dieux. A ses yeux les hologrammes sont des divinités et les fusils lasers de formidables armes contondantes. Heureusement pour lui, un étrange individu qui circule dans son vaisseau spatial vient lui expliquer comment utiliser son fusil. Grâce à cela, le petit homme va suivre les traces de sa tribu avec un ours comme compagnon de route. Ensemble ils vont parcourir les terres arides à la recherche de Niourk. Mais la tâche n’est pas facile et les méduses géantes risquent à tout moment d’exterminer la tribu.

Un monde post-apocalyptique où l’homme a asséché la planète, des méduses géantes à l’intelligence et aux capacités extraordinaires, des hommes revenus à l’état primitif et d’autres qui semblent bénéficier de technologie avancées… NiourK a vraiment tous les éléments pour une bonne histoire de science-fiction. Revue et corrigée par Olivier Vatine, l’œuvre prend encore plus d’ampleur. En quelques cases, l’auteur plante un décor atypique tout en livrant le récit puissant d’un petit enfant noir rejeté par sa tribu. A partir de là, impossible de décrocher de NiourK. On englouti chaque page, on se prend d’affection pour le jeune noir, on découvre avec étonnement les vestiges de la civilisation et on goûte avec bonheur aux nombreux clins d’œil. L’aventure est construite de telle manière que le lecteur ne peut s’empêcher d’y aller de son hypothèse sur l’histoire.
En ajoutant à ce monde post-apocalyptique une dose de science-fiction, Stefan Wul tenait une œuvre forte que Vatine adapte à merveille. On est happé dans la bd, on trépigne pour ce petit enfant noir, on est triste lorsqu’il voit des proches disparaître et on sourit face à son espièglerie et sa naïveté. Vatine parvient donc à réactualiser l’œuvre de Wul avec brio et aborde des thèmes variés tels que la pensée de groupe, l’identité ou l’écologie avec une grande habileté. On peut juste regretter que la fin use de facilités scénaristiques assez gênantes pour les fans du genre… mais les dernières planches réservent tout de même de jolies surprises.
Outre le récit maîtrisé, NiourK brille vraiment par sa mise en scène juste extraordinaire. Le découpage est original mais jamais gratuit. Olivier Vatine utilise tous les outils offerts par le 9eme art pour donner de la puissance à sa composition : de chaque case semble se dégager un sens graphique. Le trait reconnaissable de Vatine croque des personnages attachants, identifiables et expressifs. Mais son talent est encore plus perceptible dans sa capacité à rendre des ambiances et des décors variés et somptueux. Dynamiques quand il le faut, contemplatifs quand cela est nécessaire… les dessins de Vatine montrent que le dessinateur est plein de ressources !

Niourk est sans doute une des meilleures adaptations des univers de Stefan Wul parus chez Ankama, si ce n’est une des meilleures œuvres de science-fiction tout court. Simple et accessible, l’adaptation de Vatine regorge pourtant de signification et de détails qui viennent enrichir un univers très bien planté. Et que dire du magnifique travail graphique de l’auteur qui offre de magnifiques compositions. Dommage que le troisième tome contienne quelques facilités scénaristiques qui feront inévitablement tiquer le lecteur… mais pas de quoi bouder cette œuvre fantastique. En résumé, pour les amateurs de science-fiction, de récit d’anticipation ou d’univers post-apocalyptique, Niourk est tout simplement une œuvre incontournable !

FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

facteur-pour-femmes-couv…FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

Après avoir collaboré sur Papeete 1914 et Le café des colonies, Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice se proposent de nous faire vivre la Première Guerre mondiale sous un jour nouveau. Dans Facteur pour femmes, une petite île bretonne a été vidée de ses hommes aptes à combattre, suite à la mobilisation générale de 1914. A cause de son pied-bot, Maël n’est pas mobilisé et accepte de devenir le facteur de l’île, le temps de la guerre. Une position nouvelle pour ce jeune homme qui va consoler les femmes du village esseulées par leur mari.

Sur la petite île bretonne isolée, l’assassinat de François-Ferdinand passe totalement inaperçu. A part l’instituteur, personne n’y voit les prémices d’une guerre imminente. Malheureusement, les craintes du professeur se concrétisent et la guerre est déclarée quelques semaines plus tard. La mobilisation générale est décrétée et tous les hommes de 20 à 50 ans aptes à combattre sont réquisitionnés pour aller sur le front. Si le pied-bot de Maël ne lui a valu jusqu’ici que quolibets et moqueries, c’est bien grâce à lui que le jeune homme échappe à la Grande Guerre. Alors, lorsque le Maire lui propose de remplacer le facteur parti à la guerre, Maël accepte sans hésiter. Ce nouveau poste lui permettra d’échapper au travail sur l’exploitation familiale sans compter que le vélo, ça le connaît.
Rapidement, le jeune facteur comprend le pouvoir que lui octroie sa nouvelle position, d’autant plus qu’il est le seul jeune homme de l’île. Il va commencer à lire les courriers des soldats, à les remanier pour rassurer les épouses esseulées… Peu à peu, il se rapproche des femmes de l’île et va même entretenir des relations intimes avec plusieurs d’entre-elles. Le jeune homme au pied-bot que tout le monde rejetait et ignorait prend sa revanche sur la vie et découvre les joies de l’attirance et de la passion.

Sur le thème très classique et exploité de la Première Guerre mondiale, Didier Quella-Guyot livre un scénario des plus originaux. La boucherie humaine des batailles n’est présente que par touches, dans quelques cases, et l’album se concentre sur le quotidien plus léger d’une petite île bretonne vidée de ses jeunes hommes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, pour Maël, le facteur remplaçant au pied-bot, la mobilisation générale est synonyme de liberté. Cet handicapé que tout le monde prenait pour un benêt devient rapidement la coqueluche des femmes en manque d’amour. Le scénario riche en rebondissements nous fait découvrir une galerie de personnages attachants et bien écrits dans cette histoire plus complexe qu’il n’y paraît.
Tendre mais pas niais, Facteur pour femmes, repose sur le destin de Maël qui, ennivré par sa nouvelle vie, tombe peu à peu dans l’excès et n’hésite pas à manipuler les femmes pour mieux les séduire. On est à la fois pris de compassion pour lui et révolté par certains de ses actes. L’histoire est certes totalement fictive, mais une certaine authenticité s’en dégage. En effet, le récit est dans la nuance et ne parait pas excessif, le drame se mêle à la passion et la poésie au réalisme. Jamais Maël n’est dédouané de ses actes, pas plus qu’il n’est condamné pour son comportement. Le récit simple et sans artifices se révèle prenant et touchant, tout juste peut-on lui reprocher quelques longueurs. Aussi, la fin qui s’étale dans le temps peut paraître un peu moins plausible que le reste de l’oeuvre… Mais ce détail ne suffit pas à entacher le plaisir de lecture procuré par ce one-shot qui dresse un joli portrait de la vie des femmes de l’époque.
Le dessin de Sébastien Morice est totalement adapté à cette histoire tendre et nuancée. Son trait fin et dynamique s’adresse à notre sensibilité. Sous le crayon du dessinateur, les paysages de cette petite île bretonne prennent vie : on croirait humer les embruns marins. L’atmosphère isolée et rurale de l’île est parfaitement installée quand les personnages très bien croqués nous touchent par leur expressivité. Les couleurs douces et subtiles donnent de la profondeur aux planches et rendent encore plus vivant les personnages qui les parcourent.

Facteur pour femmes est un excellent one shot qui se propose de donner un point de vue différent sur la Première Guerre mondiale en s’attachant à la vie des personnes restées loin du front. Ce récit initiatique d’un « innocent » qui se compromet peu à peu pour profiter des plaisirs de la chair fait la part belle aux femmes de l’époque et à leur condition. Magnifiquement mis en images, cet album poétique et sensible ne souffre que de quelques longueurs. Pour tous ceux qui aiment les belles histoires où la passion et la douceur cachent des vérités plus profondes, Facteur pour femmes est une lecture incontournable de cette rentrée 2015.

LES BEAUX ETES, T1 : Cap au Sud, de Zidrou et Lafebre, aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle d’Or

beaux-etes-t1-couv…LES BEAUX ETES, T1 : Cap au Sud, de Zidrou et Lafebre, aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle d’Or

Après le pari risqué de L’Indivision et l’excellent conte cruel qu’est Bouffon, Zidrou signe son troisième ouvrage de cette rentrée 2015, avec Les Beaux étés. Cette fois-ci pas de tourments mais un départ en vacances d’une famille attendrissante sur un ton simple et rafraîchissant.

Août 1973, Belgique. Mado et Pierre Faldérault devraient être partis en vacances avec leurs quatre enfants. Mais comme d’habitude, Pierre doit boucler quelques planches que son éditeur demande expressément. Pas facile de dégager du temps libre quand on est dessinateur de bd et forcément la vie privée en paye les frais… C’est donc avec du retard que la famille Faldérault embarque dans leur 4L déjà chargée. Après les plaisanteries habituelles, la destination est annoncée : direction le Midi !
Le long trajet pour rallier l’Ardèche s’annonce des plus mouvementés ! Un véritable esprit de famille règne au sein de cette 4L qui a vu moult rites s’installer pendant les trajets. Chaque Faldérault a un caractère bien à lui et la famille se fait inévitablement remarquer à chaque halte. Voilà qui augure du meilleur pour les vacances !

Zidrou nous retrace la route des vacances avec le ton tendre et subtil qu’on lui connait. Dans Les Beaux étés, il nous plonge sans peine dans cette famille qui n’est pas épargnée de tout tourment. Car, comme sait si bien le faire Zidrou, les bons sentiments et les moments les plus heureux sont côtoyés par des moments plus durs et des vérités moins reluisantes. Cette subtilité de ton permet au scénariste de construire un univers plausible, ou en tout cas, qui parle au lecteur.
Certes, on peut trouver l’ouvrage un peu classique, avec sa narration qui s’appuie sur l’habituel souvenir d’un couple de personnes âgées et son récit qui ne prend finalement pas énormément de risques. Mais l’important n’est pas là car cette série s’appuie sur cette famille qui nous offre un panel de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Que l’on ait connu cette époque ou, tout simplement, qu’on ait vécu des départs en vacances similaires, on s’identifie à ces personnages. On reconnait ces petites filles au caractère bien trempés, ce jeune garçon et son ami imaginaire, ce couple qui n’est pas au mieux de sa forme mais aussi ces départs en vacances bruyants et joyeux. On ressent les nombreux liens et rites qui unissent cette famille… Les Beaux étés dresse un joli portrait de famille, prenant et touchant, sans tomber dans la mièvrerie. On peut s’étonner face à certaines réactions, ne pas être d’accord… bref, ça fleure bon l’authenticité.
Le trait vif aux accents franco-belges de Jordi Lafebre sied parfaitement à l’atmosphère enjouée et nostalgique de cet album. Les personnages sont expressifs, ont des allures bien typés et on croirait les voir bouger sous nos yeux. Le dessinateur montre qu’il sait aussi installer des décors et propose de jolies planches qui rendent hommages à l’Ardèche bien qu’elles soient trop rares… D’autre part, on peut remarquer quelques proportions approximatives, notamment concernant la 4L… mais cela ne gâche toutefois pas le voyage.

En cette rentrée 2015, Zidrou et Jordi Lafebre nous proposent de repartir en vacances ! Cap au Sud entame parfaitement cette nouvelle série avec sa justesse de ton et sa galerie de personnages réussis ! Un album qui respire la vie et suscite la nostalgie et la bienveillance, du Zidrou pur jus ! Espérons que la série saura préserver la fraîcheur de ce premier opus !

BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

bouffon-zidrou-couv1BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

Après avoir parcouru l’enfer des tranchées de 14-18 avec Les Folies bergères, Porcel et Zidrou partent pour une époque médiévale dans un conte des plus cruels. Dans Bouffon, ils retracent l’existence sombre mais pleine d’espoir de Glaviot, un enfant à la laideur exceptionnelle. Une fable à la noirceur extrême qui touchera plus d’un lecteur.

Anne faisait partie de ces femmes qui récupèrent, tout ce qui a de la valeur sur les dépouilles qui jonchent les champs de bataille encore fumant. Lorsqu’un soldat à l’article de la mort lui remit une lettre pour le Comte d’Astrat en lui promettant une belle récompense, elle crut que sa condition allait s’améliorer. Pourtant, sur place, ce n’est pas la richesse qui l’attendait, mais une existence faite de viols et d’humiliation dans les cachots du château.
A force, elle finit par tomber enceinte et, au bout de 9 mois, enfante un enfant difforme. La laideur de l’enfant est tel que le geôlier l’abandonne en pâture à son molosse qui n’a épargné personne, pas même sa propre progéniture. Pourtant, la chienne s’occupe du jeune enfant et le soigne comme elle le peut. Surnommé Glaviot, l’enfant difforme est exploité par le geôlier qui lui fait faire toutes les corvées. Une existence faite de crasse et de misère que Glaviot traverse pourtant avec une certaine jovialité.
Lorsque le comte se rend compte de l’existence de cet être, il demande immédiatement à ce qu’il devienne le bouffon de sa fille. Malgré son faciès monstrueux, Glaviot devient la distraction préférée de la fille du Comte grâce à son humour et sa docilité. L’enfant est belle et Glaviot est prêt à tout pour lui être agréable… bien qu’il sache qu’elle lui est inaccessible.

Quand on connait les œuvres sensibles, bienveillantes et justes de Zidrou, on peut être étonné de le voir aux commandes d’un conte cruel tel que Bouffon. Pourtant l’auteur n’en est pas à son coup d’essai et avait déjà signé des œuvres telles que le Montreur d’Histoires ou Les 3 fruits  Mais avec ce dernier ouvrage, le scénariste pousse à l’extrême la noirceur de l’histoire et le dégout n’est jamais loin. Qu’il s’agisse de ses origines, de son existence ou de son physique, rien n’est aguicheur chez Glaviot. Et, contre toute attente, on éprouve rapidement de la tendresse pour ce gamin. Parmi les êtres cruels dénués de toute bienveillance, les prisonniers torturés, les hypocrites et les tyrans, le jeune homme fait office de véritable étincelle de vie qui recèle un pouvoir extraordinaire…
N’en disons pas plus sur Glaviot pour ne pas gâcher la découverte de cet album puissant. La narration est prise en charge par un prisonnier et peut paraître outrancier, mais cela laisse du coup une liberté de ton à l’auteur qui insuffle avec brio une dose d’humour et de second degrés à cette sombre fable. Le tragique se mêle à l’affection, et on se prend à être profondément touché par cette être qui traverse les pires expériences de la vie avec une foi et une joie de vivre inébranlables. Lorsqu’on assiste aux souffrances vécues par cet enfant on est étonné de sa capacité à rebondir et à aller de l’avant. Bref, Bouffon est une réussite scénaristique et narrative, un conte cruel extrêmement rude et pourtant humaniste, une lecture qui touche forcément le lecteur.
Le travail effectué pat Francis Porcel vient renforcer l’atmosphère de cette sombre fable. Les geôles sombres et crasseuses qui ont vu naître Glaviot contrastent avec le monde du haut où la lumière paraît éblouissante. Les couleurs tentent de percer dans ces planches aux encrages généreux qui font la part-belle aux teintes sombres et froides. Plus expressif que dynamique, le trait de Porcel adopte l’esthétique du conte et paraît entretenir une distance ironique. En revanche, les planches manquent du coup un peu de relief et de dynamisme.

Puissant, sombre et à la limite du dérangeant, Bouffon est un excellent conte cruel qui joue avec la sensibilité du lecteur. En distillant une dose d’humour, d’humanisme et d’espoir à son œuvre, Zidrou a su trouver un ton unique et percutant et prouve qu’il a encore de nombreuses bonnes histoires à nous conter. Bien qu’un peu statiques, les planches de haute volée de Francis Porcel participent à installer l’ambiance singulière de cette fable. Bouffon ravira ceux qui n’ont pas peur d’être bousculés par des récits à l’âpreté et la noirceur prononcée. Une des meilleures lectures de cette rentrée 2015.

Guillaume Wychowanok

UN HOMME DE JOIE, T1 : La ville monstre, de Hautière et François aux éditions Casterman, 13,95 € : Bulle d’Or

homme-de-joie-couv…UN HOMME DE JOIE, T1 : La ville monstre, de Hautière et François aux éditions Casterman, 13,95 € : Bulle d’Or

Après avoir œuvré sur De briques et de sang, Régis Hautière et David François reviennent avec le premier tome d’Un Homme de Joie, prévu pour être un diptyque. Ils nous emmènent, cette fois-ci, dans le New York des années 30 où Sacha tente de survivre comme il le peut. Seulement, suite au krach de 1929, la situation économique n’est pas vraiment favorable à la réussite sociale… 

En quête d’un avenir plus favorable et tout simplement pour survivre, Sacha a quitté son Ukraine natale pour rejoindre les États-Unis. Après avoir passé avec succès l’inévitable étape Ellis Island et son avalanche de questions, il foule enfin le sol new-yorkais, 50 dollars en poche. Il se rend alors chez son cousin Pavlo, histoire d’avoir un endroit où dormir le temps de trouver du travail. Mais la femme de son cousin, a déjà trop de bouches à nourrir et ne l’entend pas de cette oreille… Heureusement, il trouve finalement un logement de fortune au dernier étage d’un immeuble que l’ancienne propriétaire a légué à ses chiens.
Sacha se met alors en quête d’un travail, mais les prétendants sont beaucoup plus nombreux que les élus. Un soir, alors qu’il promène un des chiens de son immeuble, le jeune immigré sauve, involontairement, la vie de Tonio, une petite frappe de New York… Pour le remercier, le mafieux lui offre un premier travail sur le chantier d’un building. Sacha gagne ses premiers dollars, pas de quoi rouler sur l’or, mais lorsqu’il recroise Tonio, ce dernier lui propose de faire des extras, de nuit…

A première vue, ce premier tome d’Un homme de joie propose une intrigue très classique : un immigré des pays de l’Est tente de faire son trou dans la grosse pomme et finit par fricoter avec les milieux mafieux pour engranger quelques dollars supplémentaires. Seulement, cet album le fait de bien belle manière. Le récit très fluide ne traine jamais en longueur et nous plonge quasi-instantanément dans le New York des années 30. Sacha parait bien démuni pour faire face à sa nouvelle ville et accepte sa condition sans se plaindre. Avec son caractère très passif, pas étonnant qu’il se laisse embarquer dans des affaires louches sans poser de question. Si le personnage principal peu paraitre un peu trop atone, Un homme de joie propose une galerie de personnages secondaires réjouissante avec Lafayette, l’équilibriste reconverti en ouvrier du bâtiment dévasté par la culpabilité ou encore les jumelles Magda et Léna, filles de joie au caractère bien trempé. Et chacun de ces personnages à sa part de mystère, un parcours sinueux à cacher.
Le récit fait donc la part belle aux visages qui composent la ville qui ne dort jamais, autre personnage fondamentale du récit. Mais le véritable point fort de l’album est sa capacité à restituer les différentes atmosphères de cette ville. On découvre les quartiers les plus poisseux qui côtoient les établissements les plus luxueux, on étouffe au pied des immenses buildings et on croit voler lorsqu’on surplombe la ville.
Et ce travail sur les ambiances est parfaitement servi par le dessin et les couleurs de David François. Son trait d’apparence brumeuse recèle un foisonnement de détails impressionnants. Les planches sont subtiles, ornées de coups de pinceaux et d’encre de chine et donnent vie à un New York fantasmé, à son architecture moderne qui tutoie le ciel. L’attention portée à la mise en couleur permet d’installer l’atmosphère envoutante, mystérieuse et tentatrice de la ville.  Et s’il s’agit d’un album à ambiances, le dynamisme est aussi au rendez-vous, et il suffit de regarder le saut périlleux que réalise Lafayette au sommet d’un vertigineux building pour s’en convaincre. Les cadrages sont maîtrisés à la perfection et permettent de restituer le jeu des faux-semblants qui s’incarne dans les relations entre les différents personnages. À ce titre, la dernière planche de l’album est tout simplement à couper le souffle.

D’apparence classique, Un homme de joie se révèle être un album à ambiances très réussi. La narration très maîtrisée nous fait vivre des situations inattendues et sa mise en scène habile se joue de nos perceptions pour mieux nous surprendre. À tout cela s’ajoute une partition graphique sensible et majestueuse qui fait de cet album une véritable pépite. Suite et fin de cet envoûtant voyage dans le second tome !

Guillaume Wychowanok