GUNG HO édition Deluxe 2.2 : Court-circuit, de Von Kummant et Von Eckartsberg aux éditions Paquet, 25 € : Bulle d’Or

gung-ho-t2-2-couv…GUNG HO édition Deluxe 2.2 : Court-circuit, de Von Kummant et Von Eckartsberg aux éditions Paquet, 25 € : Bulle d’Or

Après une attente d’un peu plus de 7 mois, le tome 2.2 de Gung Ho en édition Deluxe est arrivé et avec lui le tome 2 en format normal. L’occasion pour les lecteurs que nous sommes de nous replonger dans cet univers post-apocalyptique où la jeunesse est aussi fougueuse qu’irresponsable. Cet opus est toujours aussi agréable à lire et à contempler, dommage que l’intrigue avance à pas de fourmis.

Pour relire le résumé du premier tome et notre avis sur le tome 2.1, cela se passe ici !

Suite à l’attaque du train d’approvisionnement par les rippers, Kingsten mène l’enquête. C’est que cet accident a de lourdes répercussions : la colonie n’a pas suffisamment de munitions pour se défendre en cas d’attaque massive. Et quand le chat n’est pas là, les souris dansent…Depuis que Yuki, la fille du maître d’arme, est arrivée Zack n’a d’yeux que pour elle et en oublie Pauline, sa précédente conquête.
Alors que Zack et Sal sont censés effectuer une garde de nuit, le premier propose d’aller rejoindre Yuki et Sophie sur leur lieux de garde. Les hormones aidant, les deux adolescents quittent leur poste de garde pour rejoindre les deux filles. Problème : Sophie a été remplacée par Pauline. Pas de quoi refroidir Zack qui se montre entreprenant avec Yuki… Mais la nouvelle venue est convoitée : Zack et Holden vont déterrer la hache de guerre pour ses beaux yeux. Leur affrontement aura forcément des répercussions.

Ce tome 2.2 est dans la droite lignée du précédent. Le récit est toujours aussi fluide grâce à une mise en scène aux petits oignons.  Après un passage psychologique, cet opus nous envoie au cœur de l’action avec ces jeunes têtes brulées. C’est que les adolescents ont les hormones qui bouillent toujours plus et n’hésitent pas à enfreindre les règles pour assouvir leurs pulsions. Malheureusement pour eux, ils vont découvrir que leur irresponsabilité peut avoir de funestes conséquences.
Sans pour autant délaisser la violence, la série préfère nous montrer comment des adolescents se comporteraient dans un monde où le danger est omniprésent et où les règles sont forcément drastiques. Et un adolescent reste un adolescent, quel que soit le contexte. Plutôt que de jouer la carte du gore à tous les étages Gung Ho aime jouer avec la tension. On aimerait toutefois que l’intrigue avance un peu : l’histoire semble faire du surplace quand nos questions ne sont pas près de trouver des réponses.
On retrouve la partition graphique de Von Kummant avec ses planches faites d’aplats de couleurs sans encrages. Un style visuel instantanément reconnaissable et maîtrisé à la perfection qui ne laisse aucune place à l’approximation. Le travail des personnages et toujours aussi exceptionnel, tout comme les décors et arrière-plans qui regorgent de détails. On se prend à contempler certaines planches pendant plusieurs minutes, surtout dans le grand format de l’édition Deluxe qui permet de profiter à plein du travail de Von Kummant.

Ce tome 2.2 de Gung Ho est toujours aussi prenant et réussi. Les jeunes vivent leur jeunesse malgré tout, dans un monde où la mort guette à chaque instant. On aimerait toutefois que les querelles enfantines passent au second plan pour laisser place à l’intrigue qui tourne au ralenti. En tout cas, cette série est un complément de choix pour les amateurs de Walking Dead qui retrouveront leurs thèmes de prédilection traités avec un peu plus de psychologie et un peu moins de gore.

À noter que pour ceux qui auraient une bourse modeste ou qui ne sont pas particulièrement réceptifs à l’art de Von Kummant, le tome 2 de 80 pages  est disponible pour la somme de 15 €.

Guillaume Wychowanok

YALLAH BYE ! ; de Safieddine et Park, aux éditions Le Lombard, 20,50 € : Bulle d’Or

yallah_bye_couv…YALLAH BYE ! ; de Safieddine et Park, aux éditions Le Lombard, 20,50 €  : Bulle d’Or

Joseph Safieddine nous emmène vivre un épisode que lui et sa famille ont vécu : les bombardements du sud du Liban par Israël en 2006. Ce roman graphique superbement illustré par le dessinateur d’origine coréenne Kyung Eun Park nous fait vivre les bombardements aux côté des civils libanais dépassés par les événements. Un récit prenant, touchant et nécessaire.

Juillet 2006. Comme chaque année, Mustapha El Chatawi retourne près de sa ville d’origine à Tyr, dans le sud du Liban, accompagné de sa famille. Il part avec sa femme Anna, sa jeune fille Mélodie et son fils atteint d’hémophilie Denis. Leur fils aîné, Gabriel, reste quant à lui en France pour préparer un casting et, surtout, profiter du foyer familial libéré pour faire la fête. Il est censé rejoindre sa famille deux semaines plus tard…
Une fois arrivée sur place la famille El Chatawi apprend que des chars israéliens postés à la frontière israélo-libanaise ont été pris pour cible par le Hezbollah. Anna s’inquiète rapidement et se demande si cette histoire ne va pas dégénérer, mais Mustapha lui explique que ce genre d’accrochage est habituel ici. C’est d’ailleurs ce que confirment leurs contacts libanais, dont le grand-père El Chatawi. Mais, alors que le soleil s’est couché, l’armée israélienne bombarde les environs de Tyr en guise de représailles. Anna explique à son mari qu’il serait plus sûr de rentrer en France et son mari de répondre que ce n’est rien, que cela va vite s’arrêter, que c’est habituel ici. Mais les bombardements ne font que s’intensifier au fil des jours et se rapprochent de Tyr. Lorsque Mustapha comprend que la situation est vraiment préoccupante, il est déjà trop tard pour fuir : les ponts et les routes de des alentours ont été détruits. Les voilà coincés à Tyr, au milieu des bombardements, sans espoir de pouvoir quitter le pays…
De son côté Gabriel n’a pas vraiment eu le temps de faire la fête. Il a rapidement appris que le sud libanais étaient sous les bombes israéliennes. Il attend nuit et jour les coups de fil de ses parents et s’informe au mieux en espérant qu’il n’arrive rien à sa famille. Il est réduit à devoir assister aux événements depuis la France, sans pouvoir agir.

Joseph Safieddine s’inspire de ce qu’a vécu sa famille lors de l’été 2006 pour écrire le scénario de Yallah Bye ! Lui, était un peu dans la situation de Gabriel, qui resté en France ne peut qu’assister aux événements au fil des journaux télévisés et prendre des nouvelles de ses proches par téléphone. Et on sent rapidement que cette histoire n’est finalement que peu romancée tant l’humanité transpire des pages. A la lecture, on ressent l’angoisse des personnages bloqués parmi les bombardements, on s’émeut de la solidarité des libanais, on est surpris par leur capacité à ne pas paniquer face au chaos, on est aussi anxieux que Gabriel accroché à son téléphone. Et les personnages paraissent véritables. Il y a Mustapha, qui fier de son pays d’origine et de son art de vivre, refuse de s’inquiéter et de s’imaginer le pire alors que les bombes explosent autour de Tyr. Il y a Anna, qui est submergée par l’angoisse, qui s’inquiète de tout et qui ne désire rien d’autre que de partir et laisser la famille de Mustapha sur place. Il y a Denis, l’hémophile qui vit déconnecté du monde qui l’entoure et préfère se réfugier dans les jeux vidéos. Bref, il y a des êtres humains, avec tous leurs défauts qui vivent les événements comme ils le peuvent. Et il y a tous les personnages, libanais ou non, que l’on croise et auxquels on s’attache rapidement. Le récit est par ailleurs très bien mis en scène et arrive à traiter d’un sujet délicat sans sombrer dans le misérabilisme, préférant retenir l’optimisme des Libanais face aux événements horribles et injustes qu’ils subissent. Bref côté récit, il n’y a rien à redire. On peut avoir l’impression que les 168 pages de l’ouvrage ont tendance à tourner en rond, mais cela permet d’installer l’atmosphère angoissante et suffocante des bombardements, comme si on y était.
Et pour mieux contextualiser cette « Seconde guerre du Liban » Joseph Safieddine a inséré un dossier annexe pour mieux comprendre ce conflit israélo-libanais et  mieux comprendre le parallèle entre ce récit et les événements vécus par lui et sa famille.
Et il n’est pas le seul à insérer un dossier annexe puisque le dessinateur nous offre quelques pages de son carnet de voyage au Liban agrémenté de commentaires, plus distanciés que son associé mais tout aussi justes. Cela permet de faire durer le plaisir. Car le talent de Kyung Eun Park s’exprime tout au long de l’album. Il nous livre des planches à l’aspect visuel unique. Les personnages très expressifs et aux facies semi-caricaturaux s’inscrivent dans la grande tradition franco-belge quand les décors réalistes sont criants de vérité et offrent un aspect carnet de voyage. Ses dessins à l’encre donnent encore un peu plus d’âme à ce one-shot qui n’en manque pourtant pas. C’est aussi grâce à ses qualités de mise en scène qu’on plonge en pleine angoisse et qu’on découvre un Liban profondément optimiste.

Yallah Bye ! est sans aucun doute possible une des toutes meilleures publications de ce début d’année. Tiré d’une histoire vraie, le récit prenant, touchant et très humain parvient à nous faire vivre les bombardements du Liban de juillet de 2006 du côté des victimes sans pour autant sombrer dans le pathos larmoyant. Lorsqu’on referme l’album, on est encore touché par cette histoire et on se dit qu’un tel album se devait d’être publié. Seuls les férus d’action pourront être frustrés par ce one-shot qui se concentre sur les effets psychologiques de la guerre.

Guillaume Wychowanok

LE POUVOIR DES INNOCENTS, Cycle 1, de Brunschwig et Hirn aux éditions Delcourt : Bulle d’Or

pouvoir_des_innocents_couv…LE POUVOIR DES INNOCENTS, Cycle 1, de Brunschwig et Hirn aux éditions Delcourt : Bulle d’Or

Retour sur une série débutée en 1992 et terminée en 2002 qui est une véritable référence du polar en bande dessinée. Une merveille scénaristique maîtrisée de bout en bout qui parvient, malgré sa vingtaine d’année, à rester d’actualité !

New York, fin du XXème siècle. Les candidats à la mairie de New York débattent alors que la violence s’empare des rues de la ville. Les petites frappes imposent un régime de terreur. Lorsque Joshua Logan, un ancien sergent des SEAL voit des voyous perpétrer les pires méfaits en face de chez lui, cela lui rappelle de vieux souvenirs qu’il aurait préférer oublier. Il revoit la guerre du Viêt-Nam se rejouer devant ses yeux et il n’a pas besoin de ça… Il a déjà payé un lourd tribu à la société américaine.
Forcément, dans ce contexte, le discours sécuritaire du maire sortant a de quoi séduire une population excédée par les bains de sangs mais son adversaire politique parie sur une approche plus humaine et sociologique. Pourquoi des citoyens en arrivent à devenir des bêtes sanguinaires ? Pourquoi une recrudescence des violences à la veille des élections ? Ne peut-on résoudre ces problèmes autrement que par la répression ? La candidate démocrate pose les questions qui dérangent. Mais Jessica Ruppert est loin de se douter que ces problèmes de société ne sont que la partie émergée de l’iceberg…

Nul besoin de faire appel à du fantastique pour livrer un excellent polar, Le pouvoir des innocents le prouve. Située dans un New York alternatif mais très réaliste, cette série nous propose de suivre les déboires de personnages touchants au fil d’une intrigue prenante sur fond de politique complexe et corrompue. On suit principalement l’ex sergent Joshua Logan, un homme à la psychologie fragile suite à son expérience de la guerre du Viêt-Nam… Si on est assez vite frappé par la justesse du portrait de Joshua, les personnages secondaires ne sont pas en reste et on apprend à les connaître dans leur complexité au fil des tomes.
Mais le vrai point fort de la série est son scénario bien ficelé, maitrisé et imprévisible. On va de surprise en surprise jusqu’au final inattendu qui laisse le lecteur pantois et le force à réfléchir. Seulement, pour profiter de l’intrigue, il ne faut pas s’arrêter aux dix premières pages : sombres, violentes et assez extrêmes, elles ne reflètent pas la subtilité de l’intrigue. Passée cette étape, on est happé par l’histoire qui ne faiblit que très rarement. On regrette juste quelques incohérences et invraisemblances qui peuvent faire tiquer les pointilleux. D’autre part, la narration sous forme de voix off peut ne pas plaire à tout le monde.
Si Luc Brunschwig offre un magnifique scénario, la copie du dessinateur, Laurent Hirn, est moins réjouissante. Le dessin réaliste n’est pas toujours lisible et précis. Même constat pour la mise en couleur, assez criarde, qui nous rappelle que nous sommes bien en face d’une série qui a plus de 20 ans. Certes, cela va en s’arrangeant au fil des tomes mais, graphiquement, les albums n’arrivent jamais au niveau scénaristique de la série. Le classicisme du trait et l’expressivité des personnages permettent toutefois de plonger dans le récit réaliste.

Pour les amateurs de polar, Le Pouvoir des innocents est tout simplement incontournable. Un scénario prenant, bien amené, qui pêche parfois en vraisemblance mais ne sombre pas dans la démesure. En s’habituant au dessin, on finit par plonger dans ce polar à l’intrigue exceptionnelle.
Pour ceux qui ont envie d’aller plus loin dans l’aventure, deux suites sont récemment parues: Car l’Enfer est ici et Les Enfants de Jessica.

Guillaume Wychowanok

LE GRAND MORT, T5 : Panique, de Loisel, Djian et Mallié aux éditions Vents d’Ouest : Bulle d’Or

grand_mort_t5_couv…LE GRAND MORT, T5 : Panique, de Loisel, Djian et Mallié  aux éditions Vents d’Ouest : Bulle d’Or

Après un peu plus de deux ans d’attente, voici revenir Le Grand Mort. Ce cinquième opus nous permet d’en découvrir un peu plus sur les liens entretenus entre notre monde et celui du petit peuple et sur la menace qui pèse sur eux.

Petit résumé de la série : Pauline, jeune étudiante parisienne, décide d’aller réviser ses cours de sciences économiques au calme, à Val de Troudec, un village perdu en pleine Bretagne. Une fois arrivée à la gare du village, elle emprunte une 2cv laissée par une amie, et avec un tacos pareil, pas étonnant d’avoir des soucis. Heureusement, Erwan, un jeune métis du coin, va lui sauver la mise, à deux reprises. D’abord en l’aidant à démarrer puis quand la voiture tombe en panne sèche, en l’invitant à dormir chez lui, histoire de passer la nuit au chaud. La rencontre ne se fait pas sans heurts tant les deux personnages sont opposés : Erwan est un homme doux empreint de spiritualité et adepte des vieilles légendes quand Pauline, beaucoup plus terre à terre et acerbe, se moque éperdument des superstitions.
Seulement, lorsque le lendemain, elle décide d’accompagner le jeune homme chez maître Cristo, un vieil aveugle, elle ne se doute pas que ses convictions vont être ébranlées. Grâce à lui, elle va entrer dans le monde du petit peuple, un univers parallèle à l’espace-temps différent du notre. Là-bas, Erwan doit mener une quête de la plus haute importance…

A première vue, Le Grand Mort semble n’être qu’une série fantastique de plus. Mais c’est que l’œuvre demande un peu de temps pour s’apprécier à sa juste valeur. Le tome 1 donne une impression de déjà lu mais c’est à partir du tome 2 que la série prend son envol. On se rend alors compte que Djian et Loisel offrent une vision originale du récit apocalyptique. La force de la série réside dans sa profondeur, sa singularité et sa simplicité exemplaire. Si au début, les personnages semblent un peu trop stéréotypés, on apprend peu à peu à connaître la vérité qui se cache derrière leur masque. Avec le temps, la série s’avère aussi prenante qu’envoûtante, bien que l’intrigue avance parfois à pas de petit peuple.
Si la série installe une atmosphère unique, c’est en grande partie grâce à la magnifique partition graphique de Vincent Mallié. Le dessinateur et François Lapierre, le coloriste, parviennent à donner une âme visuelle au titre. Qu’on soit dans les forêts luxuriantes du monde parallèle, dans la Bretagne profonde ou en plein Paris, les paysages sont toujours très précis et emplis de charme. Il en va de même des personnages attachants qui semblent tout droit sortis d’une œuvre de Loisel.

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu les premiers tomes, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

Dans ce cinquième tome, les choses s’accélèrent pour Pauline, Erwan et Gaëlle. Les deux filles tentent de rejoindre Erwan, après avoir fui un Paris dévasté par un terrible tremblement de terre. Seulement, la route est toute aussi dévastée et elles ne tardent pas à comprendre que la catastrophe ne se limite guère à Paris.
Erwan et Blanche, l’étrange fille de Pauline, continuent à s’apprivoiser au milieu des ruines laissées par le séisme. La fille comprend peu à peu qu’elle a des liens étroits avec un petit garçon du monde du petit peuple : Sombre. Erwan, lui, essaye de mesurer l’étendue des pouvoirs effrayants de cette jeune fille…

Après que l’intrigue a un peu piétiné, les choses avancent enfin. Panique est l’occasion de voir l’apocalypse en action et on commence à saisir les enjeux de la quête d’Erwan et de Pauline. On navigue au milieu des décombres, on découvre des personnes attachées à leurs propres intérêts, d’autres plus solidaires… Le rythme est plus enlevé que dans les précédents tomes mais la lecture est toujours aussi limpide et rapide.
Le dessin de Mallié flatte toujours autant les pupilles, d’autant qu’il parvient vraiment à nous faire ressentir le drame de cette catastrophe. Seul gros bémol : les personnages mettent vraiment du temps pour cerner que quelque chose ne tourne pas rond, alors que cela semble évident…

Le Grand Mort est une série prenante, bien ficelée, belle et très accessible mais qui tarde un peu à faire avancer son intrigue. Outre ce menu détail, il s’agit tout simplement d’une des meilleures séries fantastiques de ces dernières années.
Ce cinquième tome est plus tourné vers l’action. Avec ce tempo presto, l’aventure parait un peu moins poétique, mais est toujours aussi prenante. Prévue en sept tomes, on se demande toutefois comment la série va parvenir à répondre à toutes nos questions en deux petits tomes. Mais avec Loisel et Djian au scénario, on est plutôt confiant.

Guillaume Wychowanok

IL ÉTAIT UNE FOIS EN FRANCE, Intégrale, de Nury et Vallée aux éditions Glénat : Bulle d’Or

il_etait_une_fois_en_france…IL ÉTAIT UNE FOIS EN FRANCE, Intégrale, de Nury et Vallée aux éditions Glénat : Bulle d’Or

Deux ans après la publication de son sixième et dernier tome, Il était une fois en France revient dans une intégrale massive. L’occasion de (re)découvrir cette série à mi-chemin entre récit et fiction historique. Une œuvre prenante et inoubliable.

Joseph Joanovici est un juif roumain parti de rien pour devenir l’homme le plus riche de France sous l’occupation. On a affublé cet homme de bien des casquettes : orphelin, immigré, collabo, résistant, criminel, héros… C’est donc la vie de cet homme ambigu que se propose de retracer (et romancer) Il était une fois en France. Arrivé en France avec sa femme dans les années 20, il n’est alors rien d’autre qu’un immigré roumain illettré et sans le sou. Dès lors il commence à travailler pour un ferrailleur. A priori pas de quoi faire fortune, mais l’homme a l’esprit vif et une personnalité bien trempé. Petit à petit il va gravir un à un les échelons de la fortune, pour mettre sa famille à l’abri du besoin. Bien sûr cette ascension ne s’est pas faite sans accroc et il a dû mouiller dans des affaires louches et traiter avec les organisations mafieuses.
Forcément, une ascension si fulgurante, ça ne passe pas inaperçu. Si moyennant argent, forces de l’ordre, juges et autres fonctionnaires ont fermé les yeux, le juge Legentil va se révéler plus tenace. Mais face à Joseph et son réseau qui brouillent toutes les pistes, la persévérance du petit juge va vite virer à l’obsession…

Avec cette série, Fabien Nury a exposé tout son art au public. On jongle entre les lieux et les époques, on suit les destins croisés du Juge Legentil et de Joseph Joanovici et le tout avec une lisibilité remarquable. Bourré de détails, le récit s’avère dense sans jamais se révéler indigeste et le scénario bien ficelé est maîtrisé de A à Z. L’auteur a su distiller de la fiction dans une histoire tirée de faits réels sans que le tout perde de sa crédibilité.
Et les personnages n’y sont pas pour rien. Que ce soit Joseph, le juge Legentil ou les personnages secondaires, tous ont bénéficié d’un véritable travail d’écriture. Le plus représentatif étant bien sûr ce fameux Joseph auquel on s’attache sans jamais vraiment l’aimer et qu’on n’arrive pas à haïr tant on le comprend. Tous ont leurs propres intérêts à défendre, des qualités, des défauts, leur part d’humanité et leur part d’ombre. Résultat : on n’a jamais l’impression d’être face à des personnages caricaturaux ou manichéens.
Et pour servir ce travail d’écriture, on a droit à une mise en scène de grande classe. On a parfois droit à des enchaînements cinématographiques dans lesquels les moments de silence sont tendus, les morts sanglantes la brutalité effroyable… Mais les auteurs n’en font pas trop et préserve des planches plus classiques, indispensables pour bien poser le récit et ne pas sacrifier la lisibilité de l’œuvre.
On sent que Sylvain Vallée a mis tout son talent en œuvre pour rendre hommage à ce récit et à ces personnages. Légèrement stylisés, ces derniers ont des gueules d’époque et chacun a sa personnalité visuelle : on ne confond jamais les personnages (pourtant assez nombreux). Paris à travers ses différentes époques parait plus vrai que nature, tout comme les différents intérieurs qu’on est amené à visiter. Aidé par une remarquable mise en couleur de Delf, le dessin parvient à nous plonger dans les ambiances d’époque. L’intégrale permet d’ailleurs de prolonger le plaisir avec un cahier graphique d’une quarantaine de pages de toute beauté.

Incontournable, classique, prenant, fictionnel, historique, Il était une fois en France est tout cela à la fois. Un album authentique qui cultive la nuance et évite tout parti pris pour livrer une tranche de vie singulière. Réussi à tout point de vue, le titre ne se réserve pas aux seuls férus de récits historiques mais se destine à tous les adultes amateurs d’histoires prenantes et à suspens. L’Intégrale d’Il était une fois en France est un bel objet qui trouvera une place de choix dans n’importe quelle bibliothèque.

Guillaume Wychowanok

UN OCEAN D’AMOUR de Panaccione et Lupano aux éditions Delcourt : Bulle d’Or

ocean-amour-couvUN OCEAN D’AMOUR de Panaccione et Lupano aux éditions Delcourt : Bulle d’Or

Wilfrid Lupano et Grégory Panaccione s’associent pour nous offrir un one shot sans texte des plus réussis. Un océan d’amour est un véritable concentré de bonne humeur qui nous fait humer l’air marin à pleins poumons.

En Bretagne, au petit matin, un marin haut et lourd comme trois pommes mange la galette que lui a cuisinée sa femme. Comme chaque matin, la gamelle qu’elle lui a préparée est la même : café et sardines en boite. La routine pour ce pêcheur qui s’apprête à partir au travail. Sauf que le train-train habituel s’arrête là car il ne reviendra pas de sitôt de cette campagne en mer…

Lupano n’en finit plus de nous servir des bd de première fraicheur. Il fait parti des meilleurs scénaristes de bandes dessinées actuelles mais il n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Exit les dialogues incisifs, les répliques qui fusent, place à la bd muette. Et là encore, il fait des merveilles. Il suffit de regarder la couverture et la quatrième de couverture qui imitent une boite de sardine pour se convaincre qu’on est en présence d’un objet unique. On ouvre l’album et on se retrouve happé en Bretagne profonde, avant d’être brinqueballé à travers l’océan atlantique dans des péripéties toutes plus burlesques les unes que les autres. Prenant de la première page à la dernière, le récit foisonne de rebondissements et nous emmène là où on ne s’y attend pas pour faire des rencontres insoupçonnées. On suit en parallèle la dérive du vieux pêcheur et les recherches menées par sa femme à un rythme effréné. A leur côté on rit, on trépigne, on s’offusque mais toujours le sourire aux lèvres… Sous ses aspects ingénus, l’album dresse tout de même une satire sociale et écologique sans pour autant perdre de sa légèreté.

Et Panaccione n’y est pas pour rien, il a su insuffler une véritable personnalité à cet univers. On s’attache à ces personnages caricaturaux à souhait dès les premières cases. On voit leurs joies, leurs peines et leurs étincelles de folie poindre dans leur regard. Leurs trognes sont expressives à souhait et on se surprend à regarder avec un air attendrit la rencontre entre ce vieux grincheux et une mouette. Les décors sont pittoresques au possible et on voit se côtoyer l’immensité pure de l’océan, les paysages côtiers les plus authentiques et les plus attristantes décharges maritimes. Le dessinateur a su donner une âme à un univers pas aussi simple que ce que l’on pourrait penser. Cette forme au service du récit donne une tonalité poétique inattendue à ce conte humoristique.

Après plus de 200 planches toutes plus lisibles et prenantes les unes que les autres on se rend compte qu’à aucun moment, ce qui aurait pu n’être qu’un exercice de style, ne nous a paru artificiel. La « lecture » reste toujours agréable, toujours fluide, grâce à une mise en scène et à un agencement ingénieux, qui ne heurtent jamais notre logique. On se croirait face à une comédie de cinéma muet, les couleurs en plus.

Romantique, prenant, évocateur, touchant, drôle, satirique, écologique… la liste des qualificatifs qu’on peut attribuer à Un Océan d’Amour est longue, très longue. Le défi de publier un récit d’aventure à rebondissements débarassé de tout texte était risqué, et il a été relevé haut la main. Bourré d’émotions, de bonnes idées, de clins d’œils, on a là un one shot unique en son genre, une expérience à « lire » pour tout amateur de belles histoires.

Guillaume Wychowanok

LES VIEUX FOURNEAUX, T2 Bonny and Pierrot, de Lupano et Cauuet aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

vieux_fourneaux_t2_couv…LES VIEUX FOURNEAUX, T2 Bonny and Pierrot, de Lupano et Cauuet aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

Après un premier tome très réussi, Les Vieux Fourneaux revient après seulement 6 mois d’absence. Cette parution resserrée n’a en rien amoindri notre bande de septuagénaires anarchistes avec un deuxième tome au moins aussi bon que le premier.

Le premier tome des vieux fourneaux nous a permis de faire connaissance avec 3 septuagénaires, amis de longue date : Mimile, Antoine et Pierrot. On s’intéressait surtout à l’histoire d’Antoine qui, après avoir perdu sa femme, a appris qu’elle l’avait trompé 40 ans auparavant, avec son patron. Un coup dur pour ce syndicaliste qui ne désirait rien de plus que se venger de son ancien employeur désormais domicilié en Toscane. Au long de son périple, ses amis et sa petite-fille, Sophie, faisaient tout pour l’en empêcher.
Changement de « personnage principal » avec ce deuxième tome qui s’intéresse à Pierrot, l’infatigable anarchiste. Celui-ci reçoit une importante somme d’argent accompagnée d’un mystérieux tract « Pour la cause. Ann Bonny. ». Ce nom réveille de vieux souvenirs chez Pierrot. Ann Bonny, c’était cette fille dont il s’était amouraché, ils avaient fait les 400 coups ensembles. Malheureusement leur « lutte libertaire à deux » s’est subitement arrêtée et il n’a jamais pu retrouver celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer…

Nos 3 septuagénaires préférés reviennent toujours aussi en forme. Comme dans le premier tome, on a droit à une histoire principale qui est ponctuée d’intrigues secondaires et de gags réjouissants. Onretrouve Pierrot, Mimile et Antoine dans toute leur truculence et leur créativité. C’est aussi l’occasion de revenir sur des problèmes quotidiens rencontrés par le 3eme âge mais toujours avec tendresse et humour. On voit ces personnes âgées encore animées par leur joie de vivre qui font tout pour continuer à exister dans un monde qui les met à l’écart. Et quoi de mieux pour se faire remarquer que de montrer sa grogne au grand jour ? Bref, on retrouve, dès les premières pages, l’ambiance du premier tome qui fait la part belle à la beauté et la vérité de ces papys.

Encore plus dynamique que le précédent opus et toujours aussi bien construit, Bonny et Pierrot est une lecture sans longueur. On pourra juste regretter que le running gag de la boulangerie prenne autant de cases et que l’histoire paraisse un brin moins plausible. Toutefois cela permet au trio et à leurs amis d’étaler leurs caprices et délires loufoques pour notre plus grand plaisir. Le dessin de son côté gagne encore en qualité avec un trait encore plus franc et fluide qu’auparavant. On se prend à admirer les mines caricaturales des personnages, qu’ils soient âgés ou non, avec un sourire aux lèvres. On retrouve la lutte d’ego entre ces papys mécontents, les luttes d’orgueil et leurs personnalités attendrissantes… et un brin casse pied pour leur voisinage. La jeunesse est également de mise et il est rassurant de voir que ce troisième âge têtu et grognon a laissé un héritage : les jeunes sont tout aussi loufoques et aptes à pousser leur coup de gueule…

Les Vieux Fourneaux est une bonne lecture, agréable, plaisante, touchante et bourrée d’humour. Ce tome 2 ne fait que confirmer ce qu’on pressentait avec Ceux qui restent. On est en présence d’une série qui fait du troisième âge son véritable héros, un portrait juste, sans beaux sentiments, avec humour et sans mépris. Sans doute une des meilleures séries humoristiques de l’année.

Guillaume Wychowanok

LA LUNE EST BLANCHE, de François et Emmanuel Lepage aux éditions Futuropolis : Bulle D’Or

la_lune_est_blanche_couv…LA LUNE EST BLANCHE, de François et Emmanuel Lepage aux éditions Futuropolis : Bulle d’Or

Après Voyage aux îles de la désolation, Emmanuel Lepage continue de nous emmener dans les terres australes, destination le continent antarctique. Cette fois-ci son frère, François, ponctue ce magnifique ouvrage de photos prises pendant le périple. En résulte un somptueux album aussi contemplatif qu’introspectif. 

Suite à sa croisière à bord du Marion Dufresne, le ravitailleur des terres australes françaises, Emmanuel Lepage avait livré Voyages aux îles de la désolation. Dans le monde de la bd comme dans celui des scientifiques, cet album n’avait pas laissé indifférent.
C’est dans ce contexte qu’en 2011, Yves Frenot, alors nouveau directeur de l’institut polaire français (l’IPEV) lui fait une proposition extraordinaire : Emmanuel et François sont invités à participer en tant que chauffeur au fameux raid destiné à ravitailler la base de Concordia, soit 1200 km de route. Ce voyage en plein continent antarctique, c’est l’occasion pour les deux frères de réaliser un rêve de gosse : devenir de véritables explorateurs. Suite au voyage ils pourront enfin signer un album de leur deux prénoms : François en tant que photographe et Emmanuel en tant que scénariste et dessinateur de l’album.
Mais participer à une telle mission n’est certainement pas une sinécure. Il y a d’abord les préparatifs, puis le voyage en plein océan antarctique et une fois sur la glace ferme, il s’agit encore de remplir sa mission. Et chaque étape du voyage est susceptible de réserver son lot d’imprévus. L’antarctique, ça se mérite, et le grand froid qui y règne met les organismes et les mécanismes à rude épreuve. On a beau avoir préparé son projet avec le plus grand soin, avoir anticipé chaque problème, rien n’est certain, car en Antarctique c’est encore la nature qui dicte ses lois.

Avec La Lune est blanche, Emmanuel Lepage affirme qu’il est un grand nom du récit de voyage en bande dessinée et prend encore en ampleur. Le travail de son frère, avec les photos qui ponctuent le récit n’est sans doute pas étranger à cet état de fait. La lune est blanche est donc un récit de voyage, qui permet au lecteur de découvrir l’Antarctique dans toute sa splendeur et sa puissance. Mais c’est aussi pour nous l’occasion de découvrir un microcosme de personnes passionnées qui vivent à huis clos pour réaliser leur rêve d’antarctique. Là-bas, les liens sont forcément resserrés et chacun, lorsqu’il est confronté aux vastes étendues d’eaux et de glaces est confronté à sa propre personne. Emmanuel Lepage n’échappe pas à la règle, l’introspection est inévitable et c’est avant tout le vécu de l’auteur (et de son frère) qui est mis en scène. Lorsqu’il doute, on doute à ses côtés, lorsqu’il est agacé, on a les nerfs à vif, lorsqu’il est pris de mal de mer, on prie pour que cela s’arrête et lorsqu’il contemple, on est ébahi, tout comme lui.
Les voyages sont longs, « le temps s’étale » dans cette bd et on pourrait croire que le récit (de plus de 250 pages tout de même) va lasser. Mais ces longs temps d’attente sont ponctués de rétrospectives historiques sur la conquête du pôle sud. Des « anecdotes » toutes plus « folles » les unes que les autres qui insufflent un véritable rythme à l’ouvrage, surtout qu’elles arrivent pile au moment où on ne s’y attendait pas.
Que dire également de la qualité graphique de cet album, avec ce dessin élégant, de ces couleurs qui s’effacent pour laisser place aux nuances de gris et qui reparaissent par touche dans les photos du frère, les cases lumineuses et les doubles pages somptueuses. La beauté du froid polaire, quasi-abstraite, est magnifiée par une maitrise certaine de l’art du dessin, de l’aquarelle et du lavis d’Emmanuel. Et c’est grâce aux photographies de François qu’on est convaincu que cette beauté n’est pas imaginaire.

Ne mâchons pas nos mots, La lune est blanche est une véritable réussite. Entre le documentaire, le récit de voyage, le récit d’aventure et le récit introspectif, c’est un album qui en dit long sur l’être humain et la terre qu’il habite. Emmanuel Lepage donne ici une leçon magistrale d’humilité : perdu face à l’immensité de la nature l’homme n’est rien d’autre qu’une poussière. C’est en s’unissant aux autres et en restant vrai qu’il peut espérer se saisir et survivre. Pari réussit donc pour les frères Lepage qui nous emmène dans des paysages et ambiances lunaires, un voyage vers l’inconnu qui reflète la part d’inconnu qui est en nous.

Guillaume Wychowanok

LA PASSION DE DODIN-BOUFFANT, de Mathieu Burniat aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

Dodin-Bouffant_couv…LA PASSION DE DODIN-BOUFFANT, de Mathieu Burniat aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

Mathieu Burniat adapte librement un classique de littérature culinaire sorti dans les années 20 : La vie et la passion de Dodin-Bouffant, gourmet de Marcel Rouff. Le résultat : un récit complet qui met nos sens en excitation, un véritable manifeste de la cuisine du terroir, de la gastronomie authentique.

1862, dans un village du Jura, M. Dodin-Bouffant perd la personne qui lui procure le plus de plaisir en ce bas monde : Eugénie Chatagne, sa cuisinière meurt subitement. Dodin-Bouffant est une véritable légende de l’art de la table. Tout le monde rêve de goûter aux délices qui ornent sa salle à manger, mais depuis quelques décennies seuls trois de ses amis ont droit de cité en son sein. C’est que le gourmet n’accepte que les personnes qui peuvent apprécier dignement les mets qui leur sont proposés. Sans Eugénie, sa vie est forcément chamboulée et le deuil dur à faire. S’il veut continuer à vivre heureux, s’il veut faire son deuil, s’il veut encore dorloter ses papilles, il n’a pas le choix. Il doit trouver une remplaçante à sa défunte cuisinière… Mais retrouver une artiste de la création culinaire n’est pas une mince affaire !

Quel festin que cette BD ! Tout d’abord, il y a cette histoire singulière, qui réserve quelques rebondissements et mène le lecteur là où il ne s’y attend pas forcément. Il y a ce dessin, précis et caricatural à souhait, un peu comme les dessins satiriques des années 20 qui donnent vie aux personnages truculents. Et il y a le véritable héros de l’histoire : la gastronomie. Mais ici, pas de cuisine trop sophistiquée, non. On assiste à une véritable ode à la cuisine bourgeoise d’époque où le tout est de choisir des ingrédients de qualité, de préserver la saveur de chaque aliment, de les accorder avec goûts et de ne pas avoir peur de trop manger ou de manger trop gras.
Les sensations sont  magnifiées dans certaines planches où les dégustateurs nous font vivre leur aventure gustative. On ripaille et on se délecte à leurs côtés, on goûte à ces ortolans, ces saint-marcellins aux morilles et ces lapereaux farcis au foie-gras. Ces planches sont de véritables synesthésies qui arrivent à persuader notre vue que nous sommes face à des saveurs et des odeurs. Un régal, à en avoir les dents du fond qui baignent !

Au fil des pages, on ressent toute la passion de Dodin-Bouffant (mais aussi de Mathieu Burniat) pour la cuisine. Et on comprend que la passion gastronomique n’est pas si éloignée que ça de la passion amoureuse. Ce parallèle entre plaisir du palet et plaisir de la chair, on en est convaincu lorsqu’on referme cet album.

La passion de Dodin-Bouffant est une œuvre à part, une véritable symphonie culinaire. A moins d’être réfractaire à la bonne chair et à la ripaille, cet album est un indispensable. Une œuvre qui touche à ce point nos sens, ça ne se refuse pas. Une référence indiscutable de la bande dessinée gourmande.

Guillaume Wychowanok

GUNG HO édition Deluxe 2.1 : Court-circuit, de von Kummant et Von Eckartsberg aux éditions Paquet : Bulle d’Or

gungho_2_1_couv…GUNG HO édition Deluxe 2.1 : Court-circuit, de von Kummant et Von Eckartsberg aux éditions Paquet : Bulle d’Or

Après avoir frappé un grand coup avec le premier tome de Gung Ho (qui correspond aux tomes 1.1 et 1.2 en édition Deluxe) les auteurs continuent sur leur lancée. Ils confirment que leur saga SF post-apocalyptique est aussi magnifique que rafraîchissante.

Dans le premier tome, Gung Ho : brebis galeuses, les auteurs nous faisaient découvrir un univers post-apocalyptique où une mystérieuse « plaie blanche » était désormais au sommet de la chaîne alimentaire. Ces créatures, entre singe et félin, avaient tant et si bien prospéré dans l’ombre que l’humanité n’a pu faire face lorsqu’ils sont sortis de leur « tanière ». En 2050, ne subsistent plus que des colonies et quelques villes fortifiées, le reste des terres étant désormais trop dangereux pour être occupé.
C’est dans ce contexte que nous suivions les frères Zack et Archer Goodwoody. Ces deux têtes brulées n’arrivaient pas à s’intégrer dans les lieux d’accueil et le fort Apache, en plein milieu de la zone de danger, était leur dernière chance… Ils devaient travailler, étudier, s’initier au maniement des armes, respecter les règles s’ils ne voulaient pas se retrouver de l’autre côté des remparts. Seulement on ne se défait pas de ses vieilles habitudes si facilement et l’intégration s’est révélée plus difficile que prévu, surtout pour Archer, le grand frère qui n’en fait qu’à sa tête.

Ce premier volet envoyait valser les habituels zombies et autres catastrophes nucléaires qu’on nous ressert à toutes les sauces dans les mondes post-apocalyptiques. L’univers travaillé a forcément fait mouche d’autant que la mise en scène dynamique était des plus réussies. A cela s’ajoutaient les magnifiques illustrations de von Kummant : pas d’ambiance sombre ou de couleurs délavées et ternes. Mais des couleurs lumineuses et chatoyantes, des aplats dénués de trait, des textures plus vraies que natures et des effets de lumière éblouissants. Ce style pictural peut se révéler « casse gueule », mais là rien n’en est, le résultat est tout simplement somptueux.

Un tome 2.1 plus posé

Dans ce début de deuxième tome, on retrouve Zack après l’attaque de rippers qui a fait deux victimes au fort Apache. Le plus jeune des Goodwoody avait abattu un ripper à la hache pour sauver un enfant, alors que Bruno lui tirait dessus. Zack va expliquer ce qu’il en pense à Bruno, entre quatre yeux…
Les dessins sont toujours aussi réussis, le résultat est toujours aussi dynamique. L’action est reléguée au second plan au bénéfice de l’intrigue. Cela permet au background de s’étoffer : on en apprend plus sur les personnages, leurs affinités mais aussi sur ce fort, son fonctionnement et ses règles. Le plaisir des yeux reste intact et la lecture est fluide et facile.

Gung Ho est sans doute un incontournable de la science fiction qui brille aussi bien par son univers dépaysant, son récit rondement mené et ses dessins renversants. Alors certes la parution en demi-tomes de l’édition Deluxe avant la sortie des tomes entiers peut paraître un peu somptuaire. Mais ces tirages grands formats apportent vraiment un supplément d’âme à cette série qui n’en a pourtant pas besoin : le plaisir des yeux n’en est que plus grand et les cahiers graphiques permettent d’étoffer encore cet univers foisonnant de détails.
Si vous n’êtes pas réfractaire à la science fiction, aux univers post-apocalyptiques ou à la violence (physique comme psychologique) alors Gung Ho est tout simplement incontournable !

Guillaume Wychowanok