FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

facteur-pour-femmes-couv…FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

Après avoir collaboré sur Papeete 1914 et Le café des colonies, Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice se proposent de nous faire vivre la Première Guerre mondiale sous un jour nouveau. Dans Facteur pour femmes, une petite île bretonne a été vidée de ses hommes aptes à combattre, suite à la mobilisation générale de 1914. A cause de son pied-bot, Maël n’est pas mobilisé et accepte de devenir le facteur de l’île, le temps de la guerre. Une position nouvelle pour ce jeune homme qui va consoler les femmes du village esseulées par leur mari.

Sur la petite île bretonne isolée, l’assassinat de François-Ferdinand passe totalement inaperçu. A part l’instituteur, personne n’y voit les prémices d’une guerre imminente. Malheureusement, les craintes du professeur se concrétisent et la guerre est déclarée quelques semaines plus tard. La mobilisation générale est décrétée et tous les hommes de 20 à 50 ans aptes à combattre sont réquisitionnés pour aller sur le front. Si le pied-bot de Maël ne lui a valu jusqu’ici que quolibets et moqueries, c’est bien grâce à lui que le jeune homme échappe à la Grande Guerre. Alors, lorsque le Maire lui propose de remplacer le facteur parti à la guerre, Maël accepte sans hésiter. Ce nouveau poste lui permettra d’échapper au travail sur l’exploitation familiale sans compter que le vélo, ça le connaît.
Rapidement, le jeune facteur comprend le pouvoir que lui octroie sa nouvelle position, d’autant plus qu’il est le seul jeune homme de l’île. Il va commencer à lire les courriers des soldats, à les remanier pour rassurer les épouses esseulées… Peu à peu, il se rapproche des femmes de l’île et va même entretenir des relations intimes avec plusieurs d’entre-elles. Le jeune homme au pied-bot que tout le monde rejetait et ignorait prend sa revanche sur la vie et découvre les joies de l’attirance et de la passion.

Sur le thème très classique et exploité de la Première Guerre mondiale, Didier Quella-Guyot livre un scénario des plus originaux. La boucherie humaine des batailles n’est présente que par touches, dans quelques cases, et l’album se concentre sur le quotidien plus léger d’une petite île bretonne vidée de ses jeunes hommes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, pour Maël, le facteur remplaçant au pied-bot, la mobilisation générale est synonyme de liberté. Cet handicapé que tout le monde prenait pour un benêt devient rapidement la coqueluche des femmes en manque d’amour. Le scénario riche en rebondissements nous fait découvrir une galerie de personnages attachants et bien écrits dans cette histoire plus complexe qu’il n’y paraît.
Tendre mais pas niais, Facteur pour femmes, repose sur le destin de Maël qui, ennivré par sa nouvelle vie, tombe peu à peu dans l’excès et n’hésite pas à manipuler les femmes pour mieux les séduire. On est à la fois pris de compassion pour lui et révolté par certains de ses actes. L’histoire est certes totalement fictive, mais une certaine authenticité s’en dégage. En effet, le récit est dans la nuance et ne parait pas excessif, le drame se mêle à la passion et la poésie au réalisme. Jamais Maël n’est dédouané de ses actes, pas plus qu’il n’est condamné pour son comportement. Le récit simple et sans artifices se révèle prenant et touchant, tout juste peut-on lui reprocher quelques longueurs. Aussi, la fin qui s’étale dans le temps peut paraître un peu moins plausible que le reste de l’oeuvre… Mais ce détail ne suffit pas à entacher le plaisir de lecture procuré par ce one-shot qui dresse un joli portrait de la vie des femmes de l’époque.
Le dessin de Sébastien Morice est totalement adapté à cette histoire tendre et nuancée. Son trait fin et dynamique s’adresse à notre sensibilité. Sous le crayon du dessinateur, les paysages de cette petite île bretonne prennent vie : on croirait humer les embruns marins. L’atmosphère isolée et rurale de l’île est parfaitement installée quand les personnages très bien croqués nous touchent par leur expressivité. Les couleurs douces et subtiles donnent de la profondeur aux planches et rendent encore plus vivant les personnages qui les parcourent.

Facteur pour femmes est un excellent one shot qui se propose de donner un point de vue différent sur la Première Guerre mondiale en s’attachant à la vie des personnes restées loin du front. Ce récit initiatique d’un « innocent » qui se compromet peu à peu pour profiter des plaisirs de la chair fait la part belle aux femmes de l’époque et à leur condition. Magnifiquement mis en images, cet album poétique et sensible ne souffre que de quelques longueurs. Pour tous ceux qui aiment les belles histoires où la passion et la douceur cachent des vérités plus profondes, Facteur pour femmes est une lecture incontournable de cette rentrée 2015.

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