LE CAS ALAN TURING, de Delalande et Liberge, aux éditions Les arènes BD, 18 € : Bulle de Bronze

cas-alan-turing-couv…LE CAS ALAN TURING, de Delalande et Liberge, aux éditions Les arènes BD, 18 € : Bulle de Bronze

Arnaud Delalande et Eric Liberge retracent dans les grandes lignes la vie d’Alan Turing, le mathématicien qui a permis de « casser » le code Enigma, pendant la Seconde Guerre mondiale. Véritable génie scientifique, son travail est à l’origine de l’apparition des ordinateurs… Mais ses penchants sexuels lui ont valu les foudres de la justice de son pays…

Bègue, rêveur, prétentieux, hors norme, Alan Turing n’a pas toujours fait la fierté de son entourage. D’ailleurs, quand le MI6 fait appel à ses services pour décrypter les messages allemands, ce n’est pas au goût de tout le monde. Pourtant, Alan Turing est un mathématicien et un logicien à nul autre pareil, un véritable génie qui va permettre à la cryptologie de faire des avancées considérables. A la tête d’une équipe de logiciens et autres cruciverbistes, il va élaborer une bombe cryptologique qui, au fil des améliorations, parvient à casser le fameux code Enigma. Grâce à cela, les Alliés vont déchiffrer les messages des forces de l’Axe et ainsi écourter la guerre.
Malgré cette réussite indubitable, l’homme n’est pourtant jamais parvenu à mener une vie épanouie. La société rigide de l’époque ne lui permettait pas de vivre son homosexualité en toute quiétude… c’est ainsi qu’en 1952, Alan Turing est condamné à la castration chimique pour ses penchants sexuels. Assommé par le sort qui lui est réservé, Alan Turing met un terme à ses jours deux années plus tard…

Ayant participé à des actions classées confidentielles, le dossier d’Alan Turing n’a été accessible qu’à partir des années 2000. Ainsi, on a découvert le rôle héroïque de ce mathématicien, dont les travaux sont à l’origine de l’informatique, mais aussi le destin tragique que lui a réservé son pays. Le cas Alan Turing revient donc sur ce génie incompris aux multiples facettes. L’homme passe en revue les moments fort de sa vie alors qu’il est prêt à se suicider, miné par sa condamnation à la castration chimique. La narration multiplie donc les flashbacks qui montrent les nombreux essais du mathématicien pour mettre à mal le code Enigma. Parfois, les retours en arrières mettent en évidence la souffrance du jeune homme qui a dû refouler son homosexualité et subir les quolibets de ceux qui ne toléraient pas sa différence. Des passages émouvants qui éclairent l’ultime acte d’Alan Turing auxquels s’ajoutent des symboles puissants et évocateurs.
Un travail de vulgarisation a été mené par les auteurs pour faire comprendre aux lecteurs les différentes expériences du mathématicien… mais il faut tout de même s’accrocher pour espérer comprendre ces explications logiques. Pas facile pour le commun des mortels de tout intégrer du premier coup, d’autant que la narration morcelée ne facilite pas la tâche. Mais ces informations digérées, on accède à un récit à la fois instructif, édifiant et émouvant. Le personnage d’Alan Turing est toujours traité avec justesse et l’album montre son travail acharné avec une grande efficacité.
De son côté, le dessin d’Eric Liberge nous plonge avec brio dans une ambiance mathématique. Les personnages sont bien croqués et le dessinateur donne une cohérence à son Alan Turing qui est toujours reconnaissable, quelle que soit la période de sa vie où il est mis en scène. Les planches jouent la carte de l’accumulation en associant de nombreux détails et autres éléments mathématiques exprimant les pensées du personnage. Ce traitement efficace entame toutefois la lisibilité de l’ouvrage qui donne une impression de surcharge graphique. La mise en couleur automnale de l’album colle au ton du récit bien que cela puisse ne pas plaire à tout le monde.

Le Cas Alan Turing est une lecture historique, scientifique mais aussi humaniste qui retrace efficacement la vie d’un des plus grands logiciens du siècle passé. On découvre un génie mathématique que la vie n’a pas épargné, un homme que la chape de plomb de la société a écrasé et qui a pourtant surpassé ses souffrances pour accomplir un travail impressionnant. On est touché par le sort réservé à ce héros de l’ombre et on essaye de comprendre ses travaux au fil de planches très denses et pas toujours accessibles.

 

UNE VIE : La biographie retrouvée, T1 : 1916 Land Priors, de Martinez et Perrissin, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bulle d’Argent

une-vie-winston-smith-t1-couv…UNE VIE : La biographie retrouvée, T1 : 1916 Land Priors, de Martinez et Perrissin, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bulle d’Argent

Guillaume Martinez et Christian Perrissin ont décidé d’adapter l’autobiographie inachevée d’un auteur inconnu du grand public : Dover Winston Smith. Cet écrivain et reporter anglais a pourtant rencontré Aldous Huxley, été le compagnon d’armes de George Orwell et mené une vie d’aventurier bien remplie. Dans ce premier tome, on découvre l’adolescence du jeune Smith qui suit une scolarité solitaire et mouvementée au sein de l’école de Land Priors en Angleterre…

1984. Anna Laurence reçoit un coup de téléphone à l’attention de sa mère, Alice… décédée il y a 4 ans. Croyant à une mauvaise plaisanterie, Anna écoute cependant son interlocuteur, le gérant d’un hôtel de Saint Véran, qui lui indique qu’un certain Winston Smith a disparu en laissant une lettre pour Alice Laurence. Curieuse, Anna prend un taxi pour se rendre à l’hôtel où le gérant lui laisse une missive accompagnée d’un manuscrit autobiographique intitulé Life, Confession d’un imposteur. Désirant en apprendre plus sur l’inconnu qui aurait connu sa mère, elle se plonge dans son récit.
1916, école de Land Priors en Angleterre. Timide, pas vraiment brillant, à fleur de peau et issu d’un milieu modeste le jeune Dover est le bouc émissaire de ses camarades. Si on ajoute à cela son naturel lâche, on ne peut s’empêcher de penser que le jeune Dover n’a décidément rien pour lui. Pourtant, le directeur de l’établissement ne cesse de le protéger pour une raison inconnue… et à force de coup dur le jeune homme va développer un sens de la combativité à toute épreuve qui va lui permettre d’intégrer le prestigieux collège d’Eton.

C’est en parcourant les étagères d’un bouquiniste que Christian Perrissin aurait trouvé l’autobiographie de Winston Smith. Cet écrivain qui a connu son heure de gloire pendant l’entre-deux guerres a eu une vie incroyable avant de sombrer dans l’oubli littéraire. Le premier tome de cette adaptation qui devrait en compter 6 s’intéresse donc à la scolarité du jeune Dover qui peine à s’intégrer. Si la jeunesse de l’écrivain n’a rien de sensationnel, ce premier opus esquisse son caractère tout en plantant le décor de l’Angleterre du début de XXe siècle. D’autre part c’est un récit sans concession qui nous est livré, car dans son autobiographie l’auteur n’est pas tendre avec lui-même. On découvre progressivement un enfant lâche au fil des événements marquants de sa scolarité à Land Priors qui vont peu à peu faire de lui un loup aux dents longues. Un choix qui permet de donner un rythme appréciable à cet album qui est au demeurant, adaptation littéraire oblige, très bavard.
En filigrane de ce récit sarcastique, on découvre le contexte d’époque : la vie au sein des internats du début du XXe siècle, la guerre de 14-18 qui éclate, la xénophobie grandissante à l’égard des Allemands… Une ambiance particulière très bien retranscrite par l’auteur qui donne un cadre historique intéressant à cette histoire qui semble toutefois un peu banale… Mais, lorsqu’on connait Winston Smith, on sait que son histoire relève de l’incroyable : compagnon d’arme d’Orwell pendant la guerre d’Espagne, agent du MI-6 pendant la Seconde Guerre mondiale, scénariste pour Hollywood… Une vie édifiante étrangement tombée dans l’oubli… Que les spécialistes de la littérature du XXe siècle se rassurent, leur culture ne leur fait pas défaut : Winston Smith est un écrivain qui n’a jamais existé. Les facétieux Guillaume Martinez et Christian Perrissin ont créé un background plausible et très réussi autour de leur héros fictionnel.
Cette falsification espiègle de Perrissin est très bien servie par le trait réaliste de Guillaume Martinez . Son dessin très expressif et la mise en couleur d’Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger installent les différentes ambiances avec une facilité déconcertante. On croirait humer les odeurs des lieux visités. Le découpage et le cadrage insufflent quant à eux un certain intimisme au récit qui semble ainsi des plus véridiques.

Une Vie n’est pas une adaptation littéraire de plus. L’autobiographie de ce Winston Smith est une lecture agréable qui nous plonge dans l’Angleterre du début du XXe siècle avec efficacité. Si l’on ajoute à cela le très réussi travail d’imposture des auteurs, on tient là une oeuvre très intéressante qui sort un peu des sentiers battus. Cependant, l’aspect « littéraire » de l’album le rend très bavard et le récit n’avance que très peu en ne dévoilant qu’une année (pas très remplie) de la vie trépidante de l’écrivain. Heureusement, il reste 5 tomes pour découvrir toutes les pérégrinations de Winston Smith !

CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

california-dreamin-couv…CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

Pénélope Bagieu nous retrace l’histoire du groupe mythique The Mamas and the Papas à qui l’on doit le tube planétaire California Dreamin‘. L’album se concentre sur la vie singulière de Cass Eliott, un personnage drôle, exubérant et unique, dont la voix à la fois puissante et fragile a donné toute son âme aux titres du groupe de musique.

Philip et Bess Cohen tiennent une épicerie cachère à Baltimore… où la communauté juive est quasi-inexistante. Pas vraiment la vie à laquelle rêvait Philip qui a toujours été passionné par l’opéra. Lui, dont la mère chantait dans un groupe de swing-jazz, ne manque jamais une occasion d’écouter ses titres préférés en donnant de la voix, accompagné par ses proches. Inévitablement, leur fille, Ellen Cohen, a attrapé le virus du chant, des rêves de célébrité plein la tête.
Elle qui faisait la fierté de ses parents, passe peu à peu au second plan, quand sa petite sœur Leah arrive au monde, suivie de peu par son petit frère Joey. Forcément vexée de ne plus être la star de la famille, la petite Ellen se réfugie dans la nourriture au point d’être boulimique. Mais son physique tout en rondeur ne la détourne pas de ses rêves de célébrité, d’autant qu’elle a de solides arguments à faire valoir. Dotée d’une personnalité forte et exubérante, la jeune fille, désormais au lycée, ne rate jamais une occasion de faire rire ses camarades et de leur faire profiter de sa voix extraordinaire. Il aurait été dommage qu’une telle voix et une telle personnalité finisse vendeuse de pastrami à Baltimore… Décidée à percer dans le monde de la musique, la jeune femme part pour New York pour devenir Cass Elliot.

Malgré sa voix, son charisme et son sens de l’humour incroyables, Cass Elliot a essuyé de nombreux refus avant de devenir la chanteuse vedette de The Mamas and the Papas. Le monde de la scène préférait alors produire des artistes peut-être moins talentueuses, mais plus sveltes et plus gracieuses. Malgré les coups durs, les passages à vide et les déceptions amoureuses, Cass Eliott ne s’est pourtant jamais départie de son optimisme et de sa bonne humeur, ce qui lui a permis d’intégrer The Mamas and the Papas.
Plus qu’une biographie fidèle, Pénéloppe Bagieu livre avec California Dreamin’ une fiction biographique (documentée) sur l’inénarrable Cass Elliot. Avec humour et tendresse, l’auteur nous décrit la chanteuse à travers les yeux des différentes personnes qui l’ont côtoyée. Cette structure éclatée permet de découvrir différents aspects de sa personnalité et les diverses périodes qu’elle a traversées. Mais cela donne un aspect assez décousu à la narration à tel point qu’il est parfois difficile de saisir la temporalité du récit… Mais le portrait esquissé par Bagieu reste des plus savoureux et on est rapidement pris d’empathie au fil d’un récit enlevé, touchant et drôle. La force de l’album réside d’ailleurs dans sa justesse, puisque l’auteur n’en fait jamais trop et distille de la légèreté, là où elle aurait pu sombrer dans le pathétique.
Si de prime abord, le coup de crayon charbonneux qu’utilise Pénélope Bagieu dans cet album peut paraître un peu brouillon et pas vraiment adapté à l’époque narrée, la puissance qui en émane vient rapidement calmer les réticences du lecteur. Très expressifs, les dessins rendent un hommage tendre mais pas révérencieux à cette femme entière. D’autre part, l’album bénéficie d’un découpage et d’une mise en scène originale et dynamique qui colle parfaitement à l’ambiance flower power de l’époque où marijuana et LSD étaient de rigueur. Les planches sont d’ailleurs musicales à souhait et semblent habitées par des bruits et des mélodies résolument 60’s… pour notre plus grand plaisir.

Avec California Dreamin’, Pénélope Bagieu livre une biographie teintée de fiction sur une artiste à la vie et au caractère singuliers. Prenant, touchant et empli d’humour, ce one-shot est une véritable réussite qui semble mimer la personnalité à la fois entière et ambiguë d’une chanteuse qui cachait ses faiblesses derrière ses qualités exceptionnelles. La narration éclatée de ce récit complet, bien que maîtrisée, peut toutefois installer la confusion dans l’esprit du lecteur qui aura parfois du mal à se repérer dans le temps. Mais porté par une partition graphique puissante et son personnage principal attachant, California Dreamin‘ est une lecture agréable, juste et subtile qui donne envie de se réécouter tous les titres de The Mamas and the Papas.

SAUVAGE, Biographie de Marie-Angélique Le Blanc. 1712-1775, de Morvan, Bévière et Hersent aux éditions Delcourt, 24,95€ : Bulle de Bronze

sauvage_couv…SAUVAGE, Biographie de Marie-Angélique Le Blanc. 1712-1775, de Morvan, Bévière et Hersent aux éditions Delcourt, 24,95€ : Bulle de Bronze

 Inspiré d’une histoire vraie, Sauvage, nous raconte l’histoire édifiante de Marie-Angélique Le Blanc, femme originaire d’une tribu canadienne, qui après avoir passé 10 ans dans la nature française va réapprendre à vivre en société. Un album touchant à la narration rondement menée qui nous interroge sur la notion de sauvagerie.

 Septembre 1731, forêt de Saint-Martin-aux-Champs dans la Marne. Quelques cavaliers découvrent une jeune sauvage et à ses pieds, le cadavre d’une jeune noire. Apeurée, la sauvage arrache le chapelet qui entoure le cou de la dépouille et prend la poudre d’escampette. Plus tard, affamée et assoiffée, elle se rapproche du village de Songy, attirée par un troupeau de moutons. Malheureusement, un chien veille au grain… elle devra attendre encore un peu pour se mettre quelque chose sous la dent, d’autant que les villageois du coin l’ont vue et qu’ils croient qu’elle est un démon. Une femme parvient finalement à capturer la sauvageonne avec une anguille en guise d’appât. Les habitants amènent la captive dans la demeure du Vicomte, lui font prendre un bain et découvrent que sous la crasse accumulée, se cachait une peau claire.
Face à ce constat, on essaye de donner un enseignement à cette fille. Mais si la sauvage apprend et s’adapte à une vitesse impressionnante, difficile de lui faire perdre ses habitudes « primitives ». La femme a besoin de viande crue, seule victuaille qu’elle parvient à digérer. Peu à peu, la réputation de la sauvage grandit. Le vicomte l’envoie alors à l’hospice de Châlons pour qu’elle reçoive un enseignement religieux. La femme se souvient de son nom Marie-Angélique, mais elle va mettre encore beaucoup de temps à reconstituer les souvenirs de son passé…

 La vie de Marie-Angélique Le Blanc est édifiante. Certes on connait d’autres histoires du même genre, notamment celle relatée par Truffaut dans L’enfant Sauvage, mais cette Marie-Angélique reste méconnue du grand public. Partie du Canada à l’âge de huit ans pour fuir l’esclavage, elle arrive à Marseille où elle est exploitée par de viles personnes. Elle s’enfuit alors et passe 10 années dans la nature avant d’être capturée à Songy. S’ensuit une longue réadaptation à la civilisation. L’histoire de Sauvage  s’inspire de cette histoire vraie et s’appuie sur le travail de recherche mené par Serge Aroles qui a publié en 2004, Marie-Angélique (Haut-Mississippi, 1712 – Paris, 1775) : Survie et résurrection d’une enfant perdue dix années en forêt.
Bien sûr les auteurs ont romancé cette histoire et comblé les trous. En parallèle de la réadaptation de Marie-Angélique, on assiste à sa quête pour reconstruire son passé. On découvre petit à petit les morceaux épars de sa mémoire qui expliquent comment elle en est arrivée à passer 10 ans en pleine nature. La narration se fait un peu sous la forme d’un puzzle, et cela force aussi le lecteur à se concentrer pour ne pas perdre le fil de ce récit long et complexe. Mais le résultat est touchant, édifiant. Fait de contraste ; l’album nous interroge sur les notions de nature, de société, de civilisation et de sauvagerie. On voit cette femme à la fois douce et violente, qui portée par la foi, perd peu à peu sa bestialité pour rejoindre un monde aristocratique. Si l’on sait que le tout est romancé, l’histoire reste plausible d’autant qu’elle s’appuie sur des fondations historiques solides.
Le dessin de Gaelle Hersent, qui réalise ici sa première bande dessinée, sert parfaitement ce récit fait de contrastes. Il suffit de jeter un coup d’œil à la couverture pour le voir : tout est question de mélange entre violence, bestialité, culture et douceur. Son trait très dynamique parait presque sauvage quand émane de ses couleurs directes une impression de douceur. Un parti pris graphique maitrisé qui bénéficie également de cadrages efficaces.

Sauvage est un album réussi qui s’appuie sur une histoire vraie, édifiante et loin d’être banale. Le récit est finement découpé, bien que l’aspect puzzle demande une bonne dose de concentration. Ce one shot romance une réalité historique avec sobriété et nous offre ainsi une lecture prenante, humaniste et touchante qui donne à réfléchir.

Guillaume Wychowanok

LOVE IN VAIN de Dupont et Mezzo aux éditions Glénat : Bulle d’Argent

loveinvain_couv…LOVE IN VAIN de Dupont et Mezzo aux éditions Glénat : Bulle d’Argent

ec Love in Vain, Jean-Michel Dupont et Mezzo nous font voyager aux côtés d’une figure légendaire du blues : Robert Johnson. La biographie de ce prodige de la guitare permet de nous plonger dans le quotidien d’un afro-américain dans l’Amérique ségrégationniste des années 30.

Comme nombre de blues man des années 30, Robert Leroy Johnson n’a pas laissé beaucoup de traces derrière lui. Il ne subsiste de lui que quelques enregistrements et deux photos. C’est qu’il n’est pas né dans un cocon mais au milieu d’un champ de coton. Abandonné par son père, suivant sa mère qui navigue d’amant en amant, il se met à l’harmonica et à la guitare. Il plait aux femmes et collectionne les conquêtes mais se marie rapidement. Alors qu’il a 19 ans, sa femme meurt lors de son accouchement et le bébé ne survit pas. Il se lance alors pleinement dans sa quête de musique et commence à rencontrer de grands noms du blues. Mais ses qualités de guitaristes étaient faibles, ce n’était pas encore son heure.
En un an, il fait des progrès fulgurants. La légende qu’il lance alors veut qu’il ait vendu son âme au diable pour jouer comme lui. De là il va exercer son prodigieux talent en étanchant sa soif d’alcool et de femmes. Ces deux addictions lui causeront sa perte : on pense qu’il est mort suite à un empoisonnement, sans doute dû à un rival amoureux…

Loin d’être une banale biographie musicale, Love in vain nous emmène dans le quotidien d’un noir à l’heure où les U.S.A ne voyaient en eux qu’une force de travail. La vie de ce brûlé vif est une véritable tragédie comme il y en avait bon nombre à l’époque. Formidablement illustré par Mezzo qui signe des dessins à l’aspect charbonneux saisissants. Entre réalisme et surnaturel, les illustrations se suffisent quasiment à elles-mêmes. On est transporté dans l’atmosphère âcre des bars de l’époque et on jurerait sentir la chaleur et la sueur qui baignaient les railroads.
Le récit ne s’attarde pas sur les détails, on suit les grandes lignes de cette vie brisée. Le célébrissime narrateur de l’histoire nous scande la vie de Robert Johnson sous forme de voix off. Si les textes sont assez bien écrits, on n’est toutefois pas dans la poésie stupéfiante qu’essaye de nous vendre la préface. Mais elle a le mérite de ne pas tomber dans l’analyse psychologique et l’interprétation. La poésie dans cet univers de sueur, de péché, de misère et de musique, c’est au lecteur de la trouver.

Qu’on soit amateur de blues ou pas, Love in vain est un album prenant qui retranscrit l’ambiance de l’Amérique ségrégationniste avec brio. On suit le chemin chaotique du légendaire Robert Johnson et on regrette juste que la bd ne puisse nous jouer la musique. Attention toutefois, la narration sous forme de voix off et l’univers sombre et débauché ne sont pas pour plaire à tout le monde.

Guillaume Wychowanok