Melvile, T2 : L’Histoire de Saul Miller, de Romain Renard, aux éditions Le Lombard, 22,50 € : Bulle d’Argent

melvile-t2-couv…Melvile, T2 : L’Histoire de Saul Miller, de Romain Renard, aux éditions Le Lombard, 22,50 € : Bulle d’Argent

Romain Renard nous présente un deuxième habitant de sa ville à l’univers « lynchien » : Melvile. Ce deuxième tome nous conte l’histoire de ce quinquagénaire retraité de l’université qu’une malheureuse rencontre va obséder. Une histoire complète à l’atmosphère pesante qui s’inscrit dans un projet complet.

Pour les habitants du coin, Saul Miller c’est « le prof », l’intellectuel de Melvile. Cet astrophysicien cinquantenaire est revenu vivre dans la maison de son enfance depuis qu’il est à la retraite. Il vit isolé dans les bois et rend régulièrement visite à un couple d’amis qui réside à quelques kilomètres de là. Il accueille régulièrement Mia, la jeune fille de Paz, une serveuse du bar de Melvile avec qui Saul partage un peu plus que de l’amitié. Pour le reste, le retraité tient à sa tranquillité et vit à l’écart des autres personnes.
Un soir, Saul aperçoit un 4×4 qui stationne devant sa maison. En s’approchant, il voit que deux chasseurs tentent de prendre le chemin qu’il a condamné. Les chasseurs expliquent à Saul que ce passage leur ferait gagner deux précieuses heures, mais l’homme ne veut rien savoir : ils ne passeront pas par ce chemin. S’ensuit une discussion houleuse qui va chambouler le retraité. Cette altercation va obséder Saul et l’obliger à se remémorer son passé…

Comme le premier tome, l’Histoire de Saul Miller est un récit complet qui se concentre sur un habitant de cette étrange ville qu’est Melvile. Là-bas, l’isolement est palpable et chacun est mis face à la vérité de son existence. Saul est justement rattrapé par son passé qui lui est rappelé par une bande de chasseurs inquiétants. Les faces à faces tendus et réguliers vont obséder l’astrophysicien qui sombre peu à peu dans la paranoïa et la folie. Le récit se teinte peu à peu de fantastique sans jamais y céder totalement. S’installe ainsi une ambiance pesante où tout est suspendu jusqu’à l’inévitable explosion finale.
Dans Melvile, les habitués des films de David lynch naviguent en terrain connu et retrouvent une atmosphère si puissante et particulière. La narration volontairement traînante prend le temps d’installer son histoire, ses personnages et son ambiance pour mieux happer le lecteur dans son univers. Une fois immergé, difficile de se sortir de cet album qui joue avec nos nerfs. Le lecteur aguerri pourra regretter une fin un peu attendue et une intrigue finalement assez classique, mais rien que pour son atmosphère, L’Histoire de Saul Miller vaut le détour.
Romain Renard a élaborée une technique hybride qui confère à Melvile une véritable identité visuelle. Les planches aux teintes sépia très travaillées multiplient les jeux de lumières et semblent baigner dans un climat brumeux et éblouissant. Les personnages quoiqu’un peu rigides, sont assez expressifs et donnent vie à ce récit où la tension est avant tout psychologique. Avec ses dessins si singuliers et son sens de la mise en scène, Renard embarque sans peine le lecteur dans son univers à la limite du fantastique.

L’Histoire de Saul Miller confirme le talent de Romain Renard qui a construit avec Melvile un univers frissonnant où la folie tutoie le fantastique. Immersif et prenant au possible, ce thriller manque juste un peu de surprise pour se révéler exceptionnel. Mais pour ceux qui aiment les récits puissants et les ambiances de plomb, Melvile est une série à ne pas manquer… D’ailleurs pour approfondir cette expérience, une application permet d’accéder à des accompagnements sonores, des musiques et d’autres documents … Des bonus bienvenus qui viennent enrichir un univers cohérent.

LES TOURBIERES NOIRES, de Christophe Bec, aux éditions Glénat, 14,95 € : Boooffff

tourbieres-noires-couv…LES TOURBIERES NOIRES, de Christophe Bec, aux éditions Glénat, 14,95 € : Boooffff

Pour son retour en tant qu’auteur complet, Christophe Bec propose une libre interprétation d’un conte de Maupassant. Les Tourbières noires se pose comme un album horrifique où la frontière entre fantastique et folie est ténue. Une ambiance forte qui ne parvient pas à dissimuler les facilités scénaristiques de ce one-shot.

Antoine, un jeune photographe, est venu dans la région des monts d’Aubrac afin de prendre des clichés des tourbières de la région. Plongé dans sa contemplation du paysage, il n’a pas vu la nuit et le brouillard s’installer. Perdu dans cette purée de pois, il aperçoit un petit gîte qui pourrait lui servir de refuge. L’accueil du propriétaire des lieux, qui ouvre sa porte le fusil à l’épaule, n’est pas pour vraiment pour rassurer Antoine …
Dans une ambiance de plomb, le photographe fait rapidement  connaissance avec Baptiste et Mélodie, sa jeune et jolie fille, qui lui offrent le gîte pour la nuitée. Le père parait très agité et semble guetter les abords de sa propriété avec anxiété. Persuadé que l’homme est fou, Antoine part se coucher en espérant trouver le sommeil au plus vite. Cependant, quelques temps plus tard, Mélodie surgit dans la chambre du photographe en tenue légère. Antoine est sur le point de passer une longue nuit…

De l’oeuvre originelle de Maupassant, Bec ne garde que le thème principal, l’ambiance et la structure générale, tout en réinterprétant le contexte du récit. Un choix audacieux qui prend forme dans les premières planches réussies de l’album. Après un rapide préquel, on suit le jeune Antoine avec en fond, une voix off qui emprunte les mots de Guy de Maupassant. Si la prose peut paraître un peu anachronique, on se laisse happer par l’ambiance froide et les paysages de l’Aubrac. La tension monte jusqu’à arriver à un inquiétant huis clos. C’est à partir de ce moment que le récit se gâte…
Une fois les bases du huis clos installées, difficile d’être surpris par Les Tourbières Noires. Le scénario repose sur des ficelles qui paraissent bien faciles et on a parfois l’impression que l’auteur fait des appels du pied un peu trop appuyé. Tout cela ajouté aux répliques parfois bancales, aux événements inutiles et à l’érotisme facile fait oublier l’ambiance pourtant habilement installée dans la première partie du one-shot. Alors que le jeu entre folie et fantastique paraît intéressant, le manque de suspens dû aux  procédés scénaristiques évidents met à mal le plaisir de lecture.
Au dessin, Bec montre toutefois qu’il n’a rien perdu de son talent. Son trait réaliste et ses couleurs sombres magnifient les paysages de l’Aubrac . Les cadrages dynamiques, les couleurs sombres et les jeux de lumière installent parfaitement l’atmosphère angoissante de l’album. Graphiquement, le résultat est très réussi mais ne parvient pas à masquer les maladresses de l’intrigue.

Pour son retour en tant qu’auteur complet Bec assure une partition graphique réjouissante mais pêche un peu côté scénario. Cette adaptation très libre du conte de Maupassant parait trop conventionnelle pour surprendre le lecteur qui voit la promesse d’un récit horrifique s’éloigner peu à peu. La lecture des Tourbières Noires est d’autant plus frustrante qu’une ambiance angoissante et de très belles planches sont au rendez-vous.

L’ALIENISTE d’après l’œuvre de J.-M. Machado de Assis, de Fábio Moon et Gabriel Bá aux éditions Urban Comics : Bulle d’Argent

alieniste_couv…L’ALIENISTE d’après l’œuvre de J.-M. Machado de Assis, de Fábio Moon et Gabriel Bá aux éditions Urban Comics : Bulle d’Argent

Après avoir brillé avec Daytripper, les frères Fábio Moon et Gabriel Bá adaptent un classique de la littérature brésilienne : L’Aliéniste de Machado. Et la fable philosophique de 1881 n’a rien perdu de sa saveur avec cette mise en image.

Dans Itaguaï, petit village brésilien, les déments vivent en liberté parmi les autres habitants. Né dans cette bourgade, Simon Bacamarte, médecin réputé qui étudie la folie, arrive à convaincre  le conseil que cela ne peut plus durer. Il se voit octroyer des fonds illimités pour construire la « maison verte «  et y interner, étudier et guérir les fous.

L’aliéniste entame sa mission sur les chapeaux de roue et enferme de nombreuses personnes Si au début, la folie des occupants de la maison verte ne semble pas faire de doute, de plus en plus de personnes apparemment saines d’esprits sont internées. C’est que Simon Bacamarte a élargi le champ de la folie. Et l’aliéniste n’a pas d’état d’âme : dans sa vie privée comme au travail, il fait fi des émotions ou de la morale, seules comptent à ses yeux la science et la rationalité. Les « emprisonnements » se succèdent tant et si bien que chaque habitant craint de finir dans cette maison des fous… La peur mûrit, les rumeurs se répandent et la voix de la contestation grandit dans ce village au bord de la révolte qui veut voir disparaitre l’aliéniste et ses méthodes. Ils ne sont cependant pas au bout de leurs peines … et de leurs surprises.

Cet album est une adaptation particulièrement fidèle du court roman de Machado (qui fait une centaine de pages). Le texte est une quasi transcription de l’original et on retrouve le style soutenu de l’époque et le phrasé délicieusement désuet des villageois. Le ton monocorde et cartésien du narrateur tranche avec la violence psychologique des événements. Le regard cynique et ironique de Machado qui se fait entendre en filigrane est intact. La mise en scène très simple et rationnelle semble reprendre ce ton impassible du narrateur et met en exergue l’absurdité de l’entreprise de Simon Bacarante. Le dessin, particulièrement réussi, avec ces couleurs passées nous embarque dans ces temps reculés.

L’aliéniste est une adaptation réussie. Le ton très linéaire peut décourager certains lecteurs et on peut également reprocher à l’ouvrage de ne pas apporter grand-chose au roman original mais qu’importe. Le dessin et la mise en scène sont au niveau de l’original. Voilà un album beau et prenant qui interroge nos sociétés stigmatisantes et le rapport entretenu entre folie et « normalité ». Cette fable philosophique permet au lecteur d’envisager la folie sous un autre jour. Une bd à lire pour qui n’a pas lu le classique de Machado et n’a pas peur de se triturer les méninges une fois l’album refermé…

Guillaume Wychowanok