YIN ET LE DRAGON, T1 : Créatures célestes de Marazano et Xu Yao aux éditions Rue de Sèvres, 14 € : Bulle de Bronze

yin-et-le-dragon-couv…YIN ET LE DRAGON, T1 : Créatures célestes de Marazano et Xu Yao aux éditions Rue de Sèvres, 14 € : Bulle de Bronze

Alors que le troisième tome du Monde de Milo vient de paraître, Richard Marazano publie le premier tome de sa série tout public à l’univers asiatique : Yin et le Dragon. On y suit la route de Yin, une petite fille chinoise élevée par son grand-père qui va faire une rencontre inattendue… Un conte fantastique dans un contexte historique bien retranscrit, une oeuvre jeunesse mais pas simpliste.

Shanghai, 1937, alors que la côte chinoise est sous le joug de l’armée impériale japonaise. La petite Yin essaye tant bien que mal d’aider son grand-père, la seule famille qui lui reste. Ce pêcheur, qui a vu disparaître ses proches les uns après les autres, ne vit que pour nourrir et élever sa petite-fille qui lui en fait voir de toutes les couleurs. Malgré les déboires qu’elle connaît avec les bandes de jeunes voleurs du coin la jeune fille va toujours de l’avant avec la même intrépidité.
Un soir, malgré les interdictions de son grand-père, Yin décide de se faufiler sur son bateau de pêcheur. Lorsque le grand-père s’aperçoit que sa petite-fille est sur son embarcation, il n’a pas vraiment le temps de la sermonner : un dragon d’or s’est pris dans son filet. Alors que l’animal légendaire est blessé par un malheureux concours de circonstances, Yin, se sentant coupable, supplie son grand-père de le ramener sur terre et le soigner. Mais cacher et nourrir une pareille créature n’est pas une mince affaire, surtout qu’il faut éviter d’attirer l’attention des soldats japonais…

Marazano n’en est pas à son coup d’essai en termes de série jeunesse aux accents asiatiques et après le très réussi Monde de Milo, c’est avec Yin et le Dragon qu’il récidive. On retrouve l’ambiance chinoise mais dans un contexte historique particulier : le début de la seconde guerre sino japonaise. On parcourt alors les rues pittoresques d’un Shanghai occupé aux côtés de la jeune Yin, une jeune fille qui a l’aventure dans le sang. On part de ce portrait familial empathique pour peu à peu entrer dans le cœur de l’aventure lors de la rencontre avec le dragon d’or.
Le point fort de Yin et le dragon réside bien sûr dans son univers légendaire asiatique accessible. L’oeuvre nous plonge dans un contexte historique pour livrer un récit humain teinté de légendes chinoises, le résultat est dépaysant. Malgré son ton jeunesse et sa structure simple, le récit est toutefois assez rythmé et prenant pour que chacun y prenne du plaisir, bien que les adultes pourront ressentir un certain manque de contenu. Ce premier tome prend son temps pour poser les bases de l’histoire mais propose une révélation finale qui augure d’inquiétants événements à venir et donne envie de connaître la suite.
Le travail réalisé par Xu Yao confère un surplus d’authenticité à Yin et le dragon. Son trait au style asiatique est fin, subtil et accessible tandis que ses couleurs très réussies installent à merveille les différentes ambiances traversées. Le découpage reste sage mais l’aspect onirique des planches devrait ravir les lecteurs de tout âge.

C’est avec plaisir qu’on repart dans les légendes asiatiques aux côtés de Marazano. Aventure, univers enchanteur et fond historique sont au rendez-vous de ce  premier tome qui reste moins élaboré que Le Monde de Milo. Le récit onirique et prenant et les jolies illustrations de Créatures célestes donnent envie de lire la suite de l’aventure (prévue en 3 tomes) qu’on espère plus épique.

AU REVOIR LA-HAUT, de Lemaitre et De Metter, aux éditions Rue de Sèvres, 22,50 € : Bulle d’Or

au-revoir-la-haut-couv…AU REVOIR LA-HAUT, de Lemaitre et De Metter, aux éditions Rue de Sèvres, 22,50 € : Bulle d’Or

Christian De Metter adapte Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, prix Goncourt 2013. On y suit deux poilus que la guerre a dévastés et qui doivent désormais se reconstruire. Pour échapper à leur misère quotidienne, ils vont élaborer une arnaque au monument aux morts. Cette belle adaptation trouve un ton sans lourdeur sur des thématiques pourtant graves.

2 novembre 1918, les soldats des deux camps attendent l’armistice qui devrait être signé quelques jours plus tard. Ils vont enfin pouvoir dire adieu à cette boucherie sans nom. Enfin, c’était sans compter sur le Lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle qui ordonne une dernière offensive, pour venger la mort de deux éclaireurs. Albert Maillard, un comptable, comprend que le Lieutenant leur ment, que c’est lui qui les a lâchement abattus d’une balle dans le dos… mais les ordres sont les ordres. Alors que les soldats courent vers une mort certaine, le Lieutenant pousse Albert dans un trou d’obus : le comptable est enterré vivant. Édouard Péricourt, un bourgeois homosexuel témoin de la scène, parvient à sauver Albert… avant d’être défiguré à vie par un éclat d’obus.
Forcément, des événements comme cela forgent de solides amitiés. En 1919, Albert fait tout pour aider Édouard, l’homme qui lui a sauvé la vie. Malgré les coups fourrés du Lieutenant Pradelle, Albert accepte de faire croire à la mort d’Édouard qui ne désire pas revoir sa famille. Maillard et Péricourt vivent ensemble un après guerre un peu amer, où ils se sentent laissés pour compte. Ils imaginent alors une immense escroquerie au monument aux morts pour se garantir des jours heureux…

Adapter en bd un prix Goncourt qui traite de la Première Guerre mondiale a tout du pari risqué. Il faut être à la hauteur du roman original et ne pas lasser le lecteur avec une thématique déjà maintes fois traitées, à ce détail près qu’Au revoir là-haut s’intéresse principalement à l’après-guerre. Édouard Péricourd et Albert Maillard ont été dévastés par la guerre, le premier étant défiguré à vie. Forcément, au retour de qui a été une boucherie humaine, l’humeur n’est pas au beau fixe et les poilus se sentent mis à l’écart. Une ambiance très singulière s’installe, portée par des héros plus complexes qu’il n’y parait aux premiers abords. Les protagonistes sont forts et plausibles… si ce n’est que le « grand méchant » Lieutenant Pradelle soit si peu nuancé et installe une impression de manichéisme au tout.
Alors qu’on aurait pu s’attendre à un one shot très bavard, De Metter livre un récit à la narration minimaliste qui est enrichie par une mise en scène pleine de sens qui joue allégrement des nons-dits. Alors que certains passages présagent d’un album lourd et oppressant, on se retrouve finalement face à un récit où la violence se dispute à la douceur, la poésie et la facétie. On passe par toutes les émotions dans ce thriller empli de tension qui rend un hommage puissant et touchant à ceux que la guerre a détruit.
Ces multiples atmosphères sont magnifiquement incarnées dans les planches de Christian De Metter. Son trait crayonné, à la fois vif et fragile donne tout son sens aux différentes cases de l’album. Les personnages apparaissent dans toute leur complexité. On voit le talent de metteur en scène du dessinateur qui est secondé par une mise en couleur douce et changeante très réussie. La puissance graphique de l’album a de quoi toucher tous les lecteurs, même ceux qui ne sont pas particulièrement réceptif au travail de De Metter.

Au revoir là-haut est une formidable adaptation d’un roman qui l’est tout autant. Le récit puissant et poétique happe le lecteur dans un récit à la fois dur et sensible. Peu bavard, l’album préfère suggérer graphiquement et jouer de l’incertitude. Les personnages sont touchants au possible, paraissent authentiques (si ce n’est le Lieutenant Pradelle) et révoluent dans des atmosphères habilement installées. Au revoir là-haut est un album rare, une adaptation littéraire touchante et réussie qui marque le coeur et l’esprit.

 

LE CAS ALAN TURING, de Delalande et Liberge, aux éditions Les arènes BD, 18 € : Bulle de Bronze

cas-alan-turing-couv…LE CAS ALAN TURING, de Delalande et Liberge, aux éditions Les arènes BD, 18 € : Bulle de Bronze

Arnaud Delalande et Eric Liberge retracent dans les grandes lignes la vie d’Alan Turing, le mathématicien qui a permis de « casser » le code Enigma, pendant la Seconde Guerre mondiale. Véritable génie scientifique, son travail est à l’origine de l’apparition des ordinateurs… Mais ses penchants sexuels lui ont valu les foudres de la justice de son pays…

Bègue, rêveur, prétentieux, hors norme, Alan Turing n’a pas toujours fait la fierté de son entourage. D’ailleurs, quand le MI6 fait appel à ses services pour décrypter les messages allemands, ce n’est pas au goût de tout le monde. Pourtant, Alan Turing est un mathématicien et un logicien à nul autre pareil, un véritable génie qui va permettre à la cryptologie de faire des avancées considérables. A la tête d’une équipe de logiciens et autres cruciverbistes, il va élaborer une bombe cryptologique qui, au fil des améliorations, parvient à casser le fameux code Enigma. Grâce à cela, les Alliés vont déchiffrer les messages des forces de l’Axe et ainsi écourter la guerre.
Malgré cette réussite indubitable, l’homme n’est pourtant jamais parvenu à mener une vie épanouie. La société rigide de l’époque ne lui permettait pas de vivre son homosexualité en toute quiétude… c’est ainsi qu’en 1952, Alan Turing est condamné à la castration chimique pour ses penchants sexuels. Assommé par le sort qui lui est réservé, Alan Turing met un terme à ses jours deux années plus tard…

Ayant participé à des actions classées confidentielles, le dossier d’Alan Turing n’a été accessible qu’à partir des années 2000. Ainsi, on a découvert le rôle héroïque de ce mathématicien, dont les travaux sont à l’origine de l’informatique, mais aussi le destin tragique que lui a réservé son pays. Le cas Alan Turing revient donc sur ce génie incompris aux multiples facettes. L’homme passe en revue les moments fort de sa vie alors qu’il est prêt à se suicider, miné par sa condamnation à la castration chimique. La narration multiplie donc les flashbacks qui montrent les nombreux essais du mathématicien pour mettre à mal le code Enigma. Parfois, les retours en arrières mettent en évidence la souffrance du jeune homme qui a dû refouler son homosexualité et subir les quolibets de ceux qui ne toléraient pas sa différence. Des passages émouvants qui éclairent l’ultime acte d’Alan Turing auxquels s’ajoutent des symboles puissants et évocateurs.
Un travail de vulgarisation a été mené par les auteurs pour faire comprendre aux lecteurs les différentes expériences du mathématicien… mais il faut tout de même s’accrocher pour espérer comprendre ces explications logiques. Pas facile pour le commun des mortels de tout intégrer du premier coup, d’autant que la narration morcelée ne facilite pas la tâche. Mais ces informations digérées, on accède à un récit à la fois instructif, édifiant et émouvant. Le personnage d’Alan Turing est toujours traité avec justesse et l’album montre son travail acharné avec une grande efficacité.
De son côté, le dessin d’Eric Liberge nous plonge avec brio dans une ambiance mathématique. Les personnages sont bien croqués et le dessinateur donne une cohérence à son Alan Turing qui est toujours reconnaissable, quelle que soit la période de sa vie où il est mis en scène. Les planches jouent la carte de l’accumulation en associant de nombreux détails et autres éléments mathématiques exprimant les pensées du personnage. Ce traitement efficace entame toutefois la lisibilité de l’ouvrage qui donne une impression de surcharge graphique. La mise en couleur automnale de l’album colle au ton du récit bien que cela puisse ne pas plaire à tout le monde.

Le Cas Alan Turing est une lecture historique, scientifique mais aussi humaniste qui retrace efficacement la vie d’un des plus grands logiciens du siècle passé. On découvre un génie mathématique que la vie n’a pas épargné, un homme que la chape de plomb de la société a écrasé et qui a pourtant surpassé ses souffrances pour accomplir un travail impressionnant. On est touché par le sort réservé à ce héros de l’ombre et on essaye de comprendre ses travaux au fil de planches très denses et pas toujours accessibles.

 

MORT AU TSAR, T2 : Le Terroriste, de Nury et Robin, aux éditions Dargaud, 13,99 €

.mort-au-tsar-t2-couv..MORT AU TSAR, T2 : Le Terroriste, de Nury et Robin, aux éditions Dargaud, 13,99 €

Après un premier tome qui nous plaçait aux côtés du gouverneur qui savait sa fin proche, le deuxième et dernier opus de Mort au Tsar nous emmène dans le sillon du terroriste qui tente de l’assassiner. Le Terroriste reprend le thème de l’absurde et de la fatalité de son prédecesseur en brossant le portrait d’un personnage complexe.

Pour lire notre critique du premier tome de Mort au Tsar, cela se passe ici.

Le 5 décembre 1904, le gouverneur Sergueï Alexandrovitch échappe de peu à un attentat à la bombe. Fiodor, le terroriste parvient à prendre la fuite en abattant les forces de l’ordre qui sont à ses trousses. Finalement acculé dans une cour d’immeuble, Fiodor est abattu en emportant avec lui les secrets de son geste. Une aubaine pour Georgi, l’homme qui a préparé cet attentat dans l’ombre et qui aura donc droit à une seconde chance.
Quelques jours après une rapide enquête sur les circonstances de la mort de Fiodor, Georgi retrouve Andreï, du Parti Socialiste Révolutionnaire, qui finance ses agissements. Ce dernier fait comprendre à Georgi que l’attentat raté a quelque peu échaudé ses contacts, qui voudraient que leur financement amène à des résultats probants.
Pour sa seconde tentative Georgi fait appelle à deux autres recrues : Erna, une chimiste aguerrie qui joue les comédiennes dans un grand théâtre de Moscou et Vania un pieux cocher aux valeurs incorruptibles qui refuse de blesser des innocents au cours de l’attentat… Georgi a plus d’un tour dans son sac et son esprit machiavélique va l’aider à mener à bien sa mission.

A La 9ème Bulle, le premier tome de Mort au Tsar n’était pas passé inaperçu. Avec son récit puissant et fataliste il dressait le portrait d’un gouverneur à la psychologie complexe, loin de l’idée habituelle qu’on s’en fait. Avec Le Terroriste, Fabien Nury et Thierry Robin tentent de renouveler ce tour de force. Cette fois-ci, c’est le terroriste Georgi qui est sous les feux des projecteurs. Toutefois, on ne peut parler de construction en miroir. Loin d’être un fervent défenseur de la cause communiste, Georgi est un être machiavélique, cynique, froid et séducteur qui va vers son destin sans se poser de grandes questions. Du coup, le portrait paraît moins complexe et bien qu’on puisse être fasciné par le personnage, nous ne sommes jamais pris d’empathie pour lui. Une différence de traitement surprenante.
Ainsi, ce tome 2 nous plonge face à un récit stratégique plus qu’un portrait nuancé. On voit bien le talent de Nury qui livre une narration chronologique très maîtrisée, assistée d’une mise en scène très efficace, mais le ton paraît plus manichéen. L’album est parcouru par la voix off du terroriste qui ne lésine pas sur les formules coup de poing mais paraît, encore une fois, trop caricaturale. On se retrouve donc face à un opus beaucoup plus classique, qui ne parvient pas à renouveler l’expérience de l’absurde du premier tome qu’il n’éclaire d’ailleurs pas vraiment. Reste un récit bien construit et ryhtmé où la tension est palpable à chaque instant.
Thierry Robin effectue un travail dans la droite lignée du premier tome. Son trait vif et ciselé donne des planches emplies d’une atmosphère dure et pesante. Ses personnages assez simples parcourent de jolis décors détaillés sans que la lisibilité n’en patisse. Ses cadrages insufflent une grande dramaturgie aux différentes scènes et son découpage très exubérant apporte un effet cinématographique réussi. Ce parti pris graphique « grand spectacle » donne toutefois également l’impression d’un album moins subtil et profond.

Après l’excellent premier tome de Mort au Tsar, nous en attendions beaucoup de la fin du diptyque, peut-être un peu trop. Finalement plus classique que son prédecesseur, Le Terroriste dresse certes le portrait d’un être complexe et habité par l’absurde mais pas aussi subtil que celui du gouverneur. Plus partisan, l’album parait aussi moins savoureux et virtuose. Heureusement, grâce à la maîtrise narrative de Fabien Nury et au coup de crayon puissant de Thierry Robin, Ce tome 2 demeure une lecture prenante et dynamique qui joue avec un contexte historique peu connu dans une atmosphère oppressante.

ARS MAGNA, T1, T2 et T3, d’Alcante et Jovanovic, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle

ars-magna-t3-couv…ARS MAGNA, T1, T2 et T3, d’Alcante et Jovanovic, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle d’Or

Avec Ars Magna, Alcante et Milan Jovanovic ont livré un triptyque d’aventure sur fond de mystère ésotérique et scientifique. Avec sa narration maîtrisé, la série n’a fait que monter en puissance jusqu’au troisième et dernier tome qui vient nous livrer les clefs de l’histoire. Une bien belle oeuvre qui s’inscrit dans la lignée de Da Vinci Code et aurait mérité d’être aussi connue !

1944, Bruxelles. Un résistant force Phillipe Cattoir, un jeune professeur d’Histoire, à le suivre dans sa mission. Grâce au savoir du professeur, les deux hommes parviennent à rejoindre la Grand Place en empruntant un réseau de souterrains en toute discrétion. Une fois sur la place, ils aperçoivent le Führer en personne qui est venu superviser l’avancée des recherches. Ses services sont désormais en possession d’un message qui devrait leur permettre de percer le secret d’Ars Magna, jalousement gardé depuis 1695. Repéré, le duo est pris d’assaut et seul Philippe parvient à s’enfuir par les souterrains.
Difficile pour le professeur d’Histoire de faire quelque chose des informations qu’il a récoltées lors de cette mission, d’autant qu’il est d’un naturel plutôt passif. Recontacté par des résistants et poussé à bout, Philippe décide finalement de mettre son savoir au service de la resistance. Aidé par la jeune Marie il va déchiffrer le message qu’il a intercepté pour mettre la main sur le secret d’Ars Magna avant les nazis. Mais la première énigme en amène à une autre et c’est un véritable jeu de piste qui s’engage. Heureusement, les connaissances en l’Histoire belge de Philippe Cattoir lui donne une certaine longueur d’avance…

Ars Magna emprunte les meilleurs aspects d’oeuvres telles qu’Indiana Jones et Da Vinci code pour un résultat classique mais efficace. C’est dans un Bruxelles très bien reconstitué que le professeur Cattoire tente de résoudre les énigmes qui se présentent à lui. Basées sur des éléments historiques en rapport avec la Belgique ces devinettes permettent de titiller l’esprit de déduction du lecteur avec moult anecdotes et détails. Forcément un peu « tiré par les cheveux » le jeu de piste est tout de même savoureux et ludique d’autant qu’il est intégré à une aventure dynamique et prenante. Entre deux phases de réflexion, Philippe Cattoire et Marie font leur possible pour échapper aux nazis qui sont à leurs trousses. Un mélange réussi qui amène un peu d’esprit dans un récit qui ne manque pas de rythme et d’action.
Forcément avec ce type d’oeuvres, les lecteurs pointilleux pourront tiquer face à certaines ficelles un peu alambiquées ou certains faits historiques un peu malmenés. Comme les oeuvres qui l’ont influencé, Ars Magna est un divertissement grand public qui joue avec les attentes du lecteur. On se prend rapidement au jeu d’autant qu’Alcante aime à nous esquisser quelques fausses pistes avant de nous donner la clé du mystère. Habilement, l’auteur nous dévoile le secret d’Ars Magna au début du tome 3 pour se recentrer sur les enjeux des personnages et faire monter la tension. Un dernier tome qui amène une conclusion surprenante et bien trouvée. La seule ombre au tableau réside dans les dernières planches sous forme d’épilogue qui accumulent les clichés et n’apportent pas grand chose à l’oeuvre.
Milan Jovanovic met superbement en image cette histoire avec un trait ligne claire réaliste et un sens aiguisé du détail. Chaque élément est à sa place, Bruxelles paraît plus vraie que nature et les personnages sont toujours très bien croqués. On prend donc un grand plaisir à parcourir les pages du triptyque d’autant plus que les couleurs de Scarlett Mukowski installent sans peine des ambiances très marquées. Techniquement impressionnant, Ars Magna a de quoi séduire de très nombreux lecteurs.

Certes, Ars Magna est très influencé par ses (illustres) modèles … mais il concocte sa propre recette qui est très efficace. Avec son intrigue prenante, son récit mené tambour battant et ses planches impeccables, ce triptyque propose une aventure réjouissante teintée de mystère. Le mélange entre science, ésotérisme, faits historiques et détails architecturaux fonctionne toujours aussi bien et nos questions trouvent toutes une réponse… très surprenante ! Pour peu qu’on ne recherche pas l’exactitude historique, Ars Magna est un divertissement tout public intéressant et prenant.

 

KERSTEN, T2 : Au nom de l’humanité, de Perna et Bedouel, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Diamant

kersten-t2-couv…KERSTEN, T2 : Au nom de l’humanité, de Perna et Bedouel, aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Diamant

Patrice Perna et Fabien Bedouel livrent le dernier tome de leur diptyque qui revient sur l’histoire de Felix Kersten. On retrouve donc le médecin d’Himmler un peu après là où on l’avait laissé à la fin du tome 1. Toujours décidé à profiter de sa position pour faire libérer des prisonniers des camps, l’homme sent que l’étau se resserre autour de lui.

Pour lire notre avis sur le premier tome de Kersten, ça se passe ici.

1948, Stockholm. Nicolaas Posthumus n’a pas perdu espoir et tente de rassembler assez de documents pour que la demande de naturalisation de Felix Kersten soit examinée dans les meilleures conditions. Ayant été le médecin attitré d’Himmler en personne, les apparences ne jouent pas en sa faveur. Pourtant c’est justement cette position qui a permis à Félix Kersten de faire libérer des prisonniers juifs tout en étant en contact avec les services secrets Alliés. En convoquant un ancien de l’OSS, Peter Sichel, Posthumus pense pouvoir recueillir de nouvelles preuves concernant Kersten.
Peter Sichel a participé à l’assassinat de Reinhard Heydrich à Prague, le 4 juin 1942. Ainsi, Félix Kersten était débarrassé d’une grosse épine dans le pied, car le bras droit d’Himmler le surveillait de près. Pourtant, les ennuis ne font que commencer pour le docteur puisque le remplaçant de Heydrich est tout aussi méfiant que son prédécesseur. Pendant que les Alliés lui demandent de faire libérer toujours plus de prisonniers, la surveillance autour de Kersten est de plus en plus resserrée… Sous tension, le médecin va faire tout ce qui est en son pouvoir pour sauver des milliers de vies tout en protégeant sa famille.

Félix Kersten fait partie de ces héros de la Seconde Guerre mondiale que l’Histoire n’a pas vraiment retenus. Certes, l’ostéopathe a bien été le médecin personnel d’Himmler, mais en se rendant indispensable aux yeux de son patient, il a sauvé des milliers de vie. Certes, les auteurs ajoutent des éléments de fiction pour dramatiser le récit de Kersten et lui insuffler une certaine tension, mais pourtant l’histoire de base est véritable. D’ailleurs, Pat Perna s’est bien documenté et il intègre habilement son intrigue dans le contexte d’alors en distillant de nombreuses informations historiques. C’est ainsi qu’on apprend que Kersten aurait été un des personnages qui a rendu possible le contrat au nom de l’humanité, contrat signé par Himmler, qui a épargné la vie de milliers de juifs.
Mais outre sa valeur historique, cet album est aussi une véritable réussite narrative. Tout en tension, ce deuxième tome nous montre le médecin coincé dans une situation inextricable et des confrontations verbales sous pression. Bien que l’ambiguïté du cas de Kersten soit soulignée en début d’album, on se rend rapidement compte que les auteurs voient en lui un héros plus qu’un complice du régime nazi. Mais ce n’est pas pour autant que cet opus perd de son intérêt : on jongle entre action, dialogue et intrigue à un rythme soutenu sans aucune lassitude ou longueur. Le récit ne tombe pourtant jamais dans l’excès, tout reste plausible, jusqu’à la fin qui s’arrête là où elle voulait arriver…
Ce deuxième tome de Kersten brille non seulement par son récit mais aussi par sa composition graphique. On retrouve le trait particulier de Fabien Bedouel qui est toujours aussi efficace et semble gagner en finesse et en dynamisme. Les couleurs ne semblent pas étrangères à ce phénomène, puisqu’elles ont évolué et paraissent moins brutes. Le découpage et les cadrages cinématographiques accentuent l’immersion dans ce récit qui joue avec nos nerfs. Certains pourront trouver le tout un peu froid, mais les planches restituent parfaitement l’atmosphère qui règne dans ce thriller historique avec une régularité exemplaire !

Le deuxième tome de Kersten termine ce diptyque historique teinté de fiction en beauté. Toujours aussi prenant et édifiant, le récit semble même gagner en dynamisme, en tension et en historicité. Les auteurs semblent également avoir retravaillé la partie graphique qui offre des planches sublimes. Ce dernier tome est donc une totale réussite, un récit historique prenant et édifiant qui ne sombre jamais dans l’excès ou le discours universitaire. Un diptyque que nous conseillons à tous, pour peu qu’ils ne soient pas réfractaire à l’Histoire. L’équipe de La 9ème Bulle est unanime… Kersten est le premier représentant de la Bulle de Diamant !

J’AI TUÉ, T1, T2 et T3, aux éditions Vents d’Ouest : Rien

J’AI TUÉ, T1, T2 et T3, aux éditions Vents d’Ouest

En cette rentrée 2015, Vents d’Ouest lance la nouvelle collection J’ai tué, qui se propose de revenir sur les meurtres qui ont marqués l’Histoire, en prenant toujours le point de vue du meurtrier. Les albums s’intéressent à des époques diverses, ont des structures variées et ont un intérêt historique certain, sauf pour J’ai Tué Abel qui transpose le mythe de Caïn et Abel dans un récit fictif… Difficile de dégager une ligne directrice dans tout cela !

jai-tue-t1-couvJ’AI TUÉ ABEL (T1), de Serge Le Tendre et Guillaume Sorel, 15,50 €
Premier tome de la collection, J’ai Tué Abel n’est pas un album programmatique. Au contraire, il propose un récit fictif qui adapte le mythe d’Abel et de Caïn dans un contexte plus récent. Les auteurs ont ainsi imaginé que ce meurtre originel se serait perpétué de génération en génération jusqu’aux temps babyloniens.
Hamor, le chef d’un clan de bergers nomades, est sommé par un officier de venir au palais royal pour se prosterner devant la statue du roi Nebudnezar. Une fois sur place le berger refuse et s’adresse au roi qui, finalement, l’oblige à rester à ses côtés. Entre le pieu berger et le cruel roi, deux visions s’opposent et annoncent un drame certain.
Une entrée en matière originale qui utilise la fiction pour mieux nous faire réfléchir sur la portée et la signification du meurtre. Les somptueux dessins de Sorel qui magnifient les décors babyloniens et la « confrontation » entre les deux personnages principaux rendent cette lecture rythmée. On s’éloigne du cadre de la collection « J’ai Tué », avec un album qui joue des symboles et de la tension mais à l’intérêt historique limité. On comprend certes la volonté d’avoir un meurtre fondateur et symbolique pour introduire la série mais on se demande tout de même pourquoi avoir choisi un récit si éloigné de la ligne éditoriale annoncée.

jai-tue-t2-couvJ’AI TUÉ FRANÇOIS, ARCHIDUC D’AUTRICHE (T2), de Michaêl Le Galli et Héloret, 14,50 €
Début 1914, les tensions européennes sont telles que la guerre pourrait éclater au moindre événement. C’est dans ce contexte qu’un humble lycéen atteint de tuberculose, Gavrilo Princip, aidé de deux compagnons souhaite faire son possible pour libérer les Serbes de Bosnie du joug de l’Autriche. Le trio prévoit alors d’assassiner l’Archiduc d’Autriche pendant qu’il sera à Sarajevo… Un plan mal ficelé où tout va de travers mais qui finit par atteindre sa cible… et plonge malencontreusement, l’Europe dans la Première Guerre mondiale.
On entre dans le vif du sujet, avec ce tome beaucoup plus historique et documenté, sur un événement fondateur de l’Histoire moderne. Le récit minutieux, nous montre ces jeunes naïfs embarqués dans un acte qui les dépasse. Seulement, très bavard l’album n’explicite pas vraiment le contexte historique. De plus la narration très linéaire n’offre que de petits rebondissements qui ne changent pas vraiment le court de l’histoire. Ainsi, malgré un portrait de ces maladroits assassins réjouissants et édifiants, l’intérêt du lecteur s’estompe peu à peu. Heureusement, les couleurs, le découpage et les dessins réussis d’Héloret collent parfaitement au contexte d’époque et ajoutent un peu d’intérêt et de valeur historique à l’album.

jai-tue-t3-couvJ’AI TUÉ PHILIPPE II DE MACÉDOINE (T3), d’Isabelle Dethan, 14,50 €
En 337 avant J.-C., le roi Philippe II de Macédoine a construit un royaume puissant et respecté, il est à l’apogée de son règne. Il a déjà un héritier désigné en la personne d’Alexandre, qu’il a eu avec sa 4eme épouse Olympias. A 45 ans, alors qu’il planifie la conquête de l’Asie, Philippe II s’apprête à se marier une 7eme fois avec la jeune Cléopâtre. Cependant, en juillet 336, le roi est assassiné par Pausanias d’Orestis qui met ainsi un terme à son règne, laissant le champ libre à Alexandre… Un concours de circonstance étrange qui pose la question des commanditaires de cet assassinat.
Isabelle Dethan est renommée pour ses connaissances de l’Antiquité et sa capacité à la transposer en bd. Dans J’ai tué Philippe II de Macédoine, elle s’intéresse à Alexandre le Grand, peu avant qu’il n’accède au pouvoir. Car l’étrange meurtre du roi par Pausanias d’Orestis profite au jeune Alexandre qui n’aurait sans doute pas pu accéder au trône autrement. Isabelle Dethan a donc construit un récit fait de batailles intestines où plusieurs clans s’affrontent, en choisissant la thèse où Olympias et Alexandre auraient été les commanditaires du meurtre. Un choix judicieux qui lui permet de livrer un récit dynamique où les manœuvres pour accéder aux pouvoirs se dessinent dans l’ombre. Pour insuffler un fond historique, l’auteur met en scène la vie d’alors et les mœurs de l’époque. Porté par les couleurs douces et le joli trait (mais parfois un peu plat) d’Isabelle Dethan ainsi que par une mise en scène quasi irréprochable, cet album se révèle prenant et d’un intérêt historique certain (il aurait sans doute obtenu une Bulle de Bronze pris individuellement).

Avec un concept fort, et des auteurs renommés, la collection J’ai Tué augurait du meilleur. Mais avec des albums aux tons et aux genres si différents, difficile de se faire une idée précise de la direction prise par cette collection. On navigue entre fiction et Histoire, dans des albums plus ou moins qualitatifs aux partis pris divergents… Espérons plus de cohérence et de régularité pour les prochains tomes !

FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

facteur-pour-femmes-couv…FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

Après avoir collaboré sur Papeete 1914 et Le café des colonies, Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice se proposent de nous faire vivre la Première Guerre mondiale sous un jour nouveau. Dans Facteur pour femmes, une petite île bretonne a été vidée de ses hommes aptes à combattre, suite à la mobilisation générale de 1914. A cause de son pied-bot, Maël n’est pas mobilisé et accepte de devenir le facteur de l’île, le temps de la guerre. Une position nouvelle pour ce jeune homme qui va consoler les femmes du village esseulées par leur mari.

Sur la petite île bretonne isolée, l’assassinat de François-Ferdinand passe totalement inaperçu. A part l’instituteur, personne n’y voit les prémices d’une guerre imminente. Malheureusement, les craintes du professeur se concrétisent et la guerre est déclarée quelques semaines plus tard. La mobilisation générale est décrétée et tous les hommes de 20 à 50 ans aptes à combattre sont réquisitionnés pour aller sur le front. Si le pied-bot de Maël ne lui a valu jusqu’ici que quolibets et moqueries, c’est bien grâce à lui que le jeune homme échappe à la Grande Guerre. Alors, lorsque le Maire lui propose de remplacer le facteur parti à la guerre, Maël accepte sans hésiter. Ce nouveau poste lui permettra d’échapper au travail sur l’exploitation familiale sans compter que le vélo, ça le connaît.
Rapidement, le jeune facteur comprend le pouvoir que lui octroie sa nouvelle position, d’autant plus qu’il est le seul jeune homme de l’île. Il va commencer à lire les courriers des soldats, à les remanier pour rassurer les épouses esseulées… Peu à peu, il se rapproche des femmes de l’île et va même entretenir des relations intimes avec plusieurs d’entre-elles. Le jeune homme au pied-bot que tout le monde rejetait et ignorait prend sa revanche sur la vie et découvre les joies de l’attirance et de la passion.

Sur le thème très classique et exploité de la Première Guerre mondiale, Didier Quella-Guyot livre un scénario des plus originaux. La boucherie humaine des batailles n’est présente que par touches, dans quelques cases, et l’album se concentre sur le quotidien plus léger d’une petite île bretonne vidée de ses jeunes hommes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, pour Maël, le facteur remplaçant au pied-bot, la mobilisation générale est synonyme de liberté. Cet handicapé que tout le monde prenait pour un benêt devient rapidement la coqueluche des femmes en manque d’amour. Le scénario riche en rebondissements nous fait découvrir une galerie de personnages attachants et bien écrits dans cette histoire plus complexe qu’il n’y paraît.
Tendre mais pas niais, Facteur pour femmes, repose sur le destin de Maël qui, ennivré par sa nouvelle vie, tombe peu à peu dans l’excès et n’hésite pas à manipuler les femmes pour mieux les séduire. On est à la fois pris de compassion pour lui et révolté par certains de ses actes. L’histoire est certes totalement fictive, mais une certaine authenticité s’en dégage. En effet, le récit est dans la nuance et ne parait pas excessif, le drame se mêle à la passion et la poésie au réalisme. Jamais Maël n’est dédouané de ses actes, pas plus qu’il n’est condamné pour son comportement. Le récit simple et sans artifices se révèle prenant et touchant, tout juste peut-on lui reprocher quelques longueurs. Aussi, la fin qui s’étale dans le temps peut paraître un peu moins plausible que le reste de l’oeuvre… Mais ce détail ne suffit pas à entacher le plaisir de lecture procuré par ce one-shot qui dresse un joli portrait de la vie des femmes de l’époque.
Le dessin de Sébastien Morice est totalement adapté à cette histoire tendre et nuancée. Son trait fin et dynamique s’adresse à notre sensibilité. Sous le crayon du dessinateur, les paysages de cette petite île bretonne prennent vie : on croirait humer les embruns marins. L’atmosphère isolée et rurale de l’île est parfaitement installée quand les personnages très bien croqués nous touchent par leur expressivité. Les couleurs douces et subtiles donnent de la profondeur aux planches et rendent encore plus vivant les personnages qui les parcourent.

Facteur pour femmes est un excellent one shot qui se propose de donner un point de vue différent sur la Première Guerre mondiale en s’attachant à la vie des personnes restées loin du front. Ce récit initiatique d’un « innocent » qui se compromet peu à peu pour profiter des plaisirs de la chair fait la part belle aux femmes de l’époque et à leur condition. Magnifiquement mis en images, cet album poétique et sensible ne souffre que de quelques longueurs. Pour tous ceux qui aiment les belles histoires où la passion et la douceur cachent des vérités plus profondes, Facteur pour femmes est une lecture incontournable de cette rentrée 2015.

LES CINQ DE CAMBRIDGE, T1 : Trinity, de Lemaire et Neuray, aux éditions Casterman, 13,50 € : Booofffff

cinq-cambridge-t1-couv…LES CINQ DE CAMBRIDGE, T1 : Trinity, de Lemaire et Neuray, aux éditions Casterman, 13,50 € : Booofffff

Après le diptyque Les cosaques d’Hitler, Valérie Lemaire et Olivier Neuray s’intéressent à nouveau à un fait historique méconnu. Les cinq de Cambridge, nous conte l’histoire vraie de 5 anglais ayant étudié à Cambridge qui, pendant des années, vont espionner le gouvernement britannique pour le compte de l’URSS.

1979, Royaume-Uni. Un scandale fait la une des journaux : 5 personnalités anglaises haut placées ont espionné, depuis les années 30, le gouvernement britannique au profit de l’URSS. Interrogé par les neveux d’Edouard, ancien cosaque d’Hitler, Anthony Blunt accepte de revenir sur l’histoire des 5 de Cambridge dont il a fait partie.
Au début des années 30, l’Europe était en proie aux conséquences de la crise de 1929. Alors que le parti National d’Adolf Hitler devenait toujours plus populaire en Allemagne, des européens se tournaient vers les idées socialistes et communistes. Ce fut le cas de Harold Philby, un étudiant de Cambridge qui a parcouru l’Angleterre à moto et a pu découvrir les inégalités stupéfiantes de son pays. Il a vu les conditions de vie et de travail effroyables des ouvriers anglais qui n’ont pourtant pas hésité à le soigner lorsqu’il est tombé de sa moto.
Quand il rencontre Guy Burgess, un étudiant homosexuel qui aime à jouer les provocateurs, Harold décide d’agir. Avec 3 autres étudiants proches des sphères marxistes, ils vont se créer des personnages « respectables » pour occuper des postes à haute responsabilité…

Si les neveux d’Edouard forment un trait d’union entre Les cosaques d’Hitler et Les cinq de Cambridge, ce dernier diptyque peut se lire indépendamment. Valérie Lemaire revient donc une nouvelle fois sur des événements historiques édifiants et méconnus du grand public. On y voit comment ces 5 étudiants de Cambridge aux idéaux marxistes vont se créer des personnalités plus traditionnalistes pour occuper des postes importants. De là, ils espionneront les anglais en toute quiétude pour le compte du KGB.
Ce premier tome se focalise sur leurs débuts et leurs tentatives d’infiltrer les hautes sphères. Très introductif, l’album manque clairement de rythme et de sel. L’œuvre se veut proche des faits historiques et on assiste à leur « complot » sans en ressentir le danger ou les enjeux, dans une lecture qui manque de romanesque et de mise en scène. D’ailleurs la narration dense et complexe, semble parfois confuse et parasite quelque peu la lecture. Du coup, il est difficile d’être happé par le récit qui devrait toutefois plaire aux passionnés d’Histoire.
Le dessin réaliste très appliqué d’Olivier Neuray a un petit côté ligne claire qui rend les cases très lisibles. Son style assez académique ne lésine pas sur les détails et, associé à des aplats de couleurs, colle assez bien à l’ambiance britannique d’alors. Seulement, le tout manque un peu de personnalité et renforce la « froideur » de ce récit historique.

La principale qualité de ce premier tome des Cinq de Cambridge est l’histoire vraie édifiante qui nous est dépeinte. Outre sa valeur historique, l’album souffre d’un récit dense et trop plat qui peut plonger le lecteur dans la confusion. De son côté, le dessin assez joli de Neuray manque de personnalité pour nous permettre de nous immerger dans l’histoire. Bref Les cinq de Cambridge est à réserver aux passionnés d’Histoire plus concernés par le fond que par la forme.

Guillaume Wychowanok

LE MONDE DU DESSOUS, de Sibran et Tronchet, aux éditions Casterman, 17 € : Bulle d’Argent

monde-du-dessous-couv…LE MONDE DU DESSOUS, de Sibran et Tronchet, aux éditions Casterman, 17 € : Bulle d’Argent

Après trois ans passés en famille en Équateur, Didier Tronchet avait publié ses chroniques du quotidien là-bas, dans Vertiges de Quito. Avec Le Monde du dessous, il continue sur sa lancée sud-américaine. Adaptation d’un roman écrit par sa compagne, Anne Sibran, cet album mêle chronique sociale et surnaturel pour montrer l’enfer vécu par les mineurs du Potosi. 

Après des années d’exil, Agustin revient dans son village natal. L’endroit est désormais totalement dépeuplé et seules les ruines et autres sépultures persistent. Rapidement, ses souvenirs de jeunesses refont surface. Élevé par Sara, sa mère, Agustin a eu trois pères : Eusebio, celui qu’il préférait mais que les mines de Potosi ont fini par engloutir, Melchior, son géniteur, qui a profité de l’absence d’Eusebio pour violer Sara et Padre Pio, un prêtre guidé par ses idéaux.
La vie du village était rythmée par les disparitions de mineurs. Eux qui partaient en quête de richesse trouvaient inéluctablement la mort. Leur corps restait au fond de la montagne, non loin du lieu où était enfermé le diable. Persuadé, qu’il a le don de faire tomber la pluie, Agustin rêvait de vivre de cultures pour enrayer la voracité de la mine de Potosi qui engloutissait toujours plus d’âme. Mais sa mère en a décidé autrement : il a dû suivre un chaman dénommé Pako, afin d’être initié aux rites ancestraux…

Adaptation du roman d’Anne Sibran Dans la montagne d’Argent, Le monde du dessous est une chronique sociale déguisée en conte cruel. Le sujet est fort puisque, depuis que les conquistadors espagnols ont décidé d’exploiter la mine d’argent de Potosi, ce sont 8 millions de mineurs qui y ont perdu la vie. Si ce noir constat aurait pu donner lieu à un album très sombre, Sibran parvient à y ajouter une touche de poésie. On voit les effets néfastes de l’exploitation de la mine sur les populations environnantes à travers la voix et le regard (faussement) naïfs du jeune Augustin qui ne parvient pas à comprendre cette absurdité. De plus, le récit est parcouru des légendes et croyances amérindiennes qui donne à la triste réalité, un parfum de fantastique. Les dialogues sont souvent écrits en espagnol, ce qui leur confère de l’authenticité mais pourra aussi gêner la lecture de certains.
Parallèlement à la souffrance subie par le peuple équatorien, c’est la société occidentale qui est en cause. Car derrière l’image de Potosi qui englouti les âmes, c’est l’esprit européen et sa soif inextinguible de richesse qui apparait. On constate alors toute l’horreur de l’exploitation de l’homme par l’homme à travers des images symboliques et saisissantes qui poussent à réfléchir. On dévore cet album qui mêle fantastique et réalité sans pouvoir s’arrêter… jusqu’à arriver à une fin qui déçoit nos attentes…
Visuellement, le trait appuyé de Tronchet est immédiatement reconnaissable. Le dessin caricatural nous rend les protagonistes très attachants et combine habilement fantastique et réalité. Un véritable travail a été accompli sur la mise en couleurs qui offre une atmosphère de conte cruel. Visuellement ce one shot est puissant mais, Didier Tronchet oblige, ne vous attendez pas à un dessin réaliste fin et fourmillant de détails.

Avec Le Monde du dessous, Anne Sibran et Didier Tronchet nous questionne sur l’exploitation inique des hommes, dans un album édifiant et simple d’accès. Pas de grands discours, mais un récit emprunt de poésie et jonché de symboles percutants qui ne souffre que d’une fin en demi-teinte. Une chronique sociale forte et tragique qui évite la noirceur totale grâce à son ton décalé et son aspect fantastique.

Guillaume Wychowanok