EMMETT TILL, Derniers Jours d’une Courte Vie, d’Arnaud Floc’h aux éditions Sarbacane, 19,50 € : Bulle de Bronze

emmett-till-couv…EMMETT TILL, Derniers Jours d’une Courte Vie, d’Arnaud Floc’h aux éditions Sarbacane, 19,50 € : Bulle de Bronze

En France, si le cas de Rosa Parks est connu de tous, l’histoire d’Emmett Till l’est beaucoup moins alors qu’elle est tout aussi importante pour la lutte du mouvement afro-américain des droits civiques. Arnaud Floc’h se propose de combler nos lacunes avec cette histoire édifiante dans laquelle l’atrocité des faits n’a d’égale que la bêtise de leurs auteurs.

Un vieux bluesman afro-américain accepte de répondre aux questions d’un journaliste. Ce dernier n’est pourtant pas vraiment intéressé par la musique mais s’intéresse plutôt aux liens que l’artiste avait avec Emmett Till qu’il a connu 60 années plus tôt. Le bluesman accepte alors de se livrer et de revenir sur les événements atroces qui sont survenus alors qu’il n’avait que 13 ans.
Août 1955, Mississippi. Emmett Till, alors âgé de 14 ans, a quitté Chicago pour passer des vacances chez son grand-oncle. Le jeune afro-américain a du mal à suivre les conseils de sa mère qui l’a prévenu que dans le sud, les noirs n’ont pas vraiment les mêmes droits que dans le nord américain, qu’ils ont des règles à respecter. Pour impressionner les jeunes du coin, Emmett Till rentre dans une épicerie réservée à une clientèle blanche. Il « offense » alors Carolyn, la vendeuse, qui le fait sortir de sa boutique non sans le menacer. Le Chicagoan ne sait pas encore qu’il vient de signer son arrêt de mort…
Lorsque Roy Bryant, mari de Carolyn, apprend ce qu’il s’est passé, il part chez l’oncle d’Emmett accompagné de son demi-frère. Après l’avoir kidnappé, les deux hommes le torturent avant de le jeter encore vivant dans la rivière, un ventilateur attaché autour du coup. Un peu plus tard, la justice acquitta les deux bourreaux qui ne tardèrent pas, non sans fierté, à raconter leurs méfaits aux journaux…

Emmett Till, revient donc sur une affaire effroyable et révoltante qu’il semble nécessaire de rappeler au vu de l’actualité qui secoue la communauté afro-américaine. Cette histoire est d’ailleurs un des événements qui a poussé la communauté afro-américaine d’alors à se révolter contre les lois ségrégationnistes et contre leur condition. Forcément partisan, le récit d’Arnaud Floc’h se propose de combler les trous qui résident encore dans le déroulé officiel des faits. Mais cette part de fiction n’atténue nullement l’atrocité des faits. L’auteur épargne notre sensibilité et suggère la violence dans ce qu’elle a de plus insupportable sans la mettre au devant de la scène, grâce à un habile jeu de cadrage.  De plus, le ton assez journalistique et la narration séquencée permettent de prendre un peu de distance avec les atrocités relatées. Arnaud Floc’h évite ainsi le piège du pathos larmoyant tout en suscitant la révolte, mais on peut, du coup, avoir l’impression d’avoir un peu trop de recul par rapport à ce qui nous est montré.
Le dessin réaliste de l’auteur nous permet de nous immerger dans l’atmosphère lourde des bayous. Les planches sont sobres et très bien mises en scène : il émane d’elles comme un parfum de fatalité et d’incompréhension. La mise en couleur de Christophe Bouchard aide grandement à poser les différentes ambiances et son jeu des contrastes nous fait saisir toute l’injustice de cette époque.

Si Emmett Till n’est pas un album qui brille par son génie narratif, il n’en demeure pas moins un récit nécessaire. Toujours juste et jamais dans l’outrance, ce one-shot a de quoi révolter les âmes à défaut de les faire pleurer. Bouleversant, édifiant et poignant par moments, il nous relate l’horreur, l’injustice et la stupidité dans sa vérité, sans forcer le trait. Pour parfaire notre compréhension des événements, un cahier historique s’est glissé en fin d’ouvrage. Emmett Till, est tout simplement une bande dessinée à lire.

Guillaume Wychowanok

LES MAITRES SAINTIERS, T1 : Á l’accord parfait, 1788, de Bollée et Fino, aux éditions Glénat, 13,90 €

maitres-saintiers-t1-couv…LES MAITRES SAINTIERS, T1 : Á l’accord parfait, 1788, de Bollée et Fino, aux éditions Glénat, 13,90 €

Laurent-Frédéric Bollée et Serge Fino entament une saga familiale sur les Rochebrune, fondeurs de cloches de père en fils. Lorgnant vers le thriller ésotérique, ce premier tome nous conte les mésaventures d’Étienne et François, deux jumeaux que tout oppose.

Printemps 1788. Les jumeaux Étienne et François Rochebrune, fondeurs de cloche de métier, arpentent la campagne à la recherche d’un nouveau chantier. Par une pluie battante, ils font une halte forcée dans une auberge. Là-bas, ils apprennent que les cloches de l’église de Châtellerault sont tellement abîmées qu’elles cassent les oreilles des habitants. Ils se rendent au plus vite dans ce village pour proposer leurs services.
La rumeur populaire dit que les jumeaux portent malheur, mais avec les prix attractifs proposés par les frères Rochebrune, le maire accepte leur proposition sans tergiverser. Ils constatent rapidement que toutes les cloches sont à refondre… et qu’elles arborent de curieuses inscriptions. Étienne, l’intellectuel de la fratrie, mène l’enquête et comprend que ces gravures remettent en cause la Vierge Marie. Il abandonne quelque peu son travail pour approfondir ses recherches. François, à force de travailler seul et de recueillir les plaintes des habitants, énervés par le retard des artisans, accumule de la rancune envers son frère…  Quelques jours plus tard, le cadavre d’une jeune fille est retrouvé non loin de Châtellerault. Les mutilations du corps sans vie font penser à certains que la bête du Gévaudan est de retour.

Pour scénariser cette saga familiale, Laurent-Frédéric Bollée s’inspire de sa famille : les Bollée sont fondeurs de cloches depuis 1715. Un métier que le scénariste connait donc bien mais qu’il place dans un contexte fictionnel. Après un début un peu plat et poussif, l’auteur introduit les prémices de ce qui sera sans doute un thriller ésotérique haletant. D’autre part, il nous montre la confrontation entre ces jumeaux qui ne se comprennent plus et parsème son récit d’un mystère autour de la bête du Gévaudan.
La multiplication des intrigues donne un surplus d’intérêt et de la densité au récit. Toutefois, si le conflit fraternel sert bien la narration, l’enquête sur la bête du Gévaudan donne une impression de dispersion à l’album qui ne fournit que très peu d’éléments concernant l’intrigue principale. Cela plombe un peu la force du récit. Mais l’intérêt du lecteur est cependant ravivé par une fin surprenante et bien amenée.
Quoique classique, le trait réaliste de Serge Fino installe agréablement l’ambiance du récit aidé par la colorisation de Zuzanna Estera Zielinska. Ses dessins fins et détaillés nous offre de jolis décors et des personnages réussis quoiqu’un brin rigides.

Á l’accord parfait, est un tome introductif qui laisse un peu le lecteur sur sa faim. En multipliant les intrigues et en ne dévoilant que peu d’éléments concernant le mystère principal, l’auteur semble en garder sous la pédale pour les prochains tomes. Toutefois, avec son ambiance bien installée, le contexte original de ces fondeurs de cloches et en mêlant thriller ésotérique et saga familiale, Les Maître Saintiers a de bons atouts en main pour devenir une série à succès.

Guillaume Wychowanok

SAUVAGE, Biographie de Marie-Angélique Le Blanc. 1712-1775, de Morvan, Bévière et Hersent aux éditions Delcourt, 24,95€ : Bulle de Bronze

sauvage_couv…SAUVAGE, Biographie de Marie-Angélique Le Blanc. 1712-1775, de Morvan, Bévière et Hersent aux éditions Delcourt, 24,95€ : Bulle de Bronze

 Inspiré d’une histoire vraie, Sauvage, nous raconte l’histoire édifiante de Marie-Angélique Le Blanc, femme originaire d’une tribu canadienne, qui après avoir passé 10 ans dans la nature française va réapprendre à vivre en société. Un album touchant à la narration rondement menée qui nous interroge sur la notion de sauvagerie.

 Septembre 1731, forêt de Saint-Martin-aux-Champs dans la Marne. Quelques cavaliers découvrent une jeune sauvage et à ses pieds, le cadavre d’une jeune noire. Apeurée, la sauvage arrache le chapelet qui entoure le cou de la dépouille et prend la poudre d’escampette. Plus tard, affamée et assoiffée, elle se rapproche du village de Songy, attirée par un troupeau de moutons. Malheureusement, un chien veille au grain… elle devra attendre encore un peu pour se mettre quelque chose sous la dent, d’autant que les villageois du coin l’ont vue et qu’ils croient qu’elle est un démon. Une femme parvient finalement à capturer la sauvageonne avec une anguille en guise d’appât. Les habitants amènent la captive dans la demeure du Vicomte, lui font prendre un bain et découvrent que sous la crasse accumulée, se cachait une peau claire.
Face à ce constat, on essaye de donner un enseignement à cette fille. Mais si la sauvage apprend et s’adapte à une vitesse impressionnante, difficile de lui faire perdre ses habitudes « primitives ». La femme a besoin de viande crue, seule victuaille qu’elle parvient à digérer. Peu à peu, la réputation de la sauvage grandit. Le vicomte l’envoie alors à l’hospice de Châlons pour qu’elle reçoive un enseignement religieux. La femme se souvient de son nom Marie-Angélique, mais elle va mettre encore beaucoup de temps à reconstituer les souvenirs de son passé…

 La vie de Marie-Angélique Le Blanc est édifiante. Certes on connait d’autres histoires du même genre, notamment celle relatée par Truffaut dans L’enfant Sauvage, mais cette Marie-Angélique reste méconnue du grand public. Partie du Canada à l’âge de huit ans pour fuir l’esclavage, elle arrive à Marseille où elle est exploitée par de viles personnes. Elle s’enfuit alors et passe 10 années dans la nature avant d’être capturée à Songy. S’ensuit une longue réadaptation à la civilisation. L’histoire de Sauvage  s’inspire de cette histoire vraie et s’appuie sur le travail de recherche mené par Serge Aroles qui a publié en 2004, Marie-Angélique (Haut-Mississippi, 1712 – Paris, 1775) : Survie et résurrection d’une enfant perdue dix années en forêt.
Bien sûr les auteurs ont romancé cette histoire et comblé les trous. En parallèle de la réadaptation de Marie-Angélique, on assiste à sa quête pour reconstruire son passé. On découvre petit à petit les morceaux épars de sa mémoire qui expliquent comment elle en est arrivée à passer 10 ans en pleine nature. La narration se fait un peu sous la forme d’un puzzle, et cela force aussi le lecteur à se concentrer pour ne pas perdre le fil de ce récit long et complexe. Mais le résultat est touchant, édifiant. Fait de contraste ; l’album nous interroge sur les notions de nature, de société, de civilisation et de sauvagerie. On voit cette femme à la fois douce et violente, qui portée par la foi, perd peu à peu sa bestialité pour rejoindre un monde aristocratique. Si l’on sait que le tout est romancé, l’histoire reste plausible d’autant qu’elle s’appuie sur des fondations historiques solides.
Le dessin de Gaelle Hersent, qui réalise ici sa première bande dessinée, sert parfaitement ce récit fait de contrastes. Il suffit de jeter un coup d’œil à la couverture pour le voir : tout est question de mélange entre violence, bestialité, culture et douceur. Son trait très dynamique parait presque sauvage quand émane de ses couleurs directes une impression de douceur. Un parti pris graphique maitrisé qui bénéficie également de cadrages efficaces.

Sauvage est un album réussi qui s’appuie sur une histoire vraie, édifiante et loin d’être banale. Le récit est finement découpé, bien que l’aspect puzzle demande une bonne dose de concentration. Ce one shot romance une réalité historique avec sobriété et nous offre ainsi une lecture prenante, humaniste et touchante qui donne à réfléchir.

Guillaume Wychowanok

Ulysse 1781 T1 : Le Cyclope 1/2, de Dorison et Herenguel aux éditions Delcourt

ulysse_1781_couv…Ulysse 1781 T1 : Le Cyclope 1/2, de Dorison et Herenguel aux éditions Delcourt

Le très prolifique Xavier Dorison s’associe à Eric Herenguel pour revisiter l’histoire d’Ulysse. L’antiquité grecque a laissé place aux États-Unis en pleine guerre d’indépendance. Un premier tome qui ravit nos pupilles mais qui manque de profondeur.

1781, Yorktown, alors que la guerre d’indépendance prend fin, la ville d’Annapolis expulse l’armée anglaise hors de ses murs. De son côté, le capitaine Ulysse McHendricks, qui s’est distingué lors de la bataille de Yorktown, récupère d’un match de boxe épique. Pendant que son ami médecin suture ses plaies, Mack, son fils, vient lui apporter de bien mauvaises nouvelles. Sa ville natale, New Itakee, qu’il n’a pas revue depuis 5 ans est tombée sous le joug des anglais. Les tuniques rouges prennent un malin plaisir à martyriser la population locale d’autant qu’ils tiennent un « otage » bien utile : Penn, l’épouse d’Ulysse. Le capitaine ne perd pas de temps pour rassembler son équipage et récupérer son navire, L’Acheron. Commence alors son voyage vers New Itakee…

Après s’être attaqué à L’Île au trésor avec Long John Silver, Xavier Dorison adapte très librement l’Odyssée d’Homer. On retrouve donc ce personnage principal parti à l’aventure en laissant derrière lui sa famille qui se décide à rentrer chez lui. Mais Ulysse a bien changé : c’est désormais un officier écossais assez premier degré qui navigue sur la terre ferme. De son ancêtre littéraire, il a gardé la soif d’aventure mais pas l’esprit rusé. McHendricks parait têtu et bas du front : pas de quoi en faire un héro charismatique. On assiste ainsi à de belles scènes d’actions qui manquent clairement de subtilité et de roublardise. Dorison garde donc la tonalité épique de L’Odysée, mais en écarte l’espièglerie. L’équipage subit des attaques, mais avec une mise en scène qui utilise le hors-champs à tout va, le lecteur reste dans le flou. Résultat : le récit se déroule, les scènes d’action se succèdent mais les surprises sont rares tout comme les révélations.
Un coup d’œil à la couverture d’Ulysse 1781 suffit pour voir sa parenté avec Long John Silver. Pourtant ce n’est pas Lauffray qui officie au dessins mais Herenguel, et son travail est tout aussi remarquable. Les scènes d’action sont d’une fluidité exceptionnelle, les personnages sont très expressifs, les cadrages très dynamiques (malgré un usage un peu excessif du hors-champ), les décors sont contemplatifs. Le travail d’orfèvre de Herenguel et la mise en couleur numérique réussie de Sébastien Lamirand nous permettent d’apprécier des planches de grande qualité. 

Ulysse 1781 est une petite déception scénaristique. On en attendait beaucoup de cette revisite de l’Odyssée par Dorison et le résultat final manque de profondeur. Hormis les quelques lignes de l’œuvre originelle qui parsèment l’album et la trame générale du récit. Reste une bd d’aventure divertissante, magnifiquement mise en image par le talentueux Herenguel.

Guillaume Wychowanok