L’APOCALYPSE SELON MAGDA, de Vollmer-Lo et Maurel, aux éditions Delcourt, 22,95 € : Bulle de Bronze

apocalypse_selon_magda_couv…L’APOCALYPSE SELON MAGDA, de Vollmer-Lo et Maurel, aux éditions Delcourt, 22,95 € : Bulle de Bronze

Cela fait un an que la fin du monde a été annoncée, aujourd’hui c’est le jour J. Mais l’apocalypse tant redoutée n’a finalement pas lieu. Une libération  pour toute la population qui exulte…mais une mauvaise nouvelle pour Magda, une jeune fille qui a construit ses derniers jours autour de cette fin attendue.

Alors que tout le monde attend fébrilement la fin du monde annoncée, rien ne se passe. Naturellement, tout le monde sort pour fêter cela… sauf Magda qui voit tous ses plans chamboulés.
Un an plus tôt. La veille de son treizième anniversaire, Magda est rassemblée avec tous les autres élèves de son collège pour apprendre une funeste nouvelle : dans un an, une série de catastrophe entraînera la fin du monde. Une annonce difficile à encaisser pour tous les collégiens qui pensent vivre leur dernière année… Magda discute de tout cela avec ses amis Léon et Julie et tente de trouver des réponses à toutes les questions qui se posent désormais. Le soir, tous les médias se focalisent sur la fin du monde, baignant la population dans une atmosphère anxiogène…
Le lendemain matin, alors que Magda compte bien fêter son anniversaire, elle comprend rapidement que rien ne sera plus pareil. Au petit matin, la jeune fille apprend que son père est parti vivre ses derniers jours d’existence avec une autre femme. En fait tout le monde veut profiter de ces derniers instants, et les élèves comme les professeurs désertent les salles de classe. Pas facile de se construire dans un contexte pareil… Magda se rend compte qu’elle risque de passer à côté de pas mal des choses de la vie… et elle compte bien profiter de cette dernière année pour les découvrir.

Si le thème de l’adolescence est un sujet qui a déjà été maintes fois traité en bande dessinée, le placer dans le contexte d’une apocalypse apparaît déjà beaucoup plus original. Ce choix audacieux mais judicieux insuffle de la puissance aux propos de l’auteur grâce à des symboles forts et des situations extrêmes. L’adolescence peut occasionner pas mal de soucis et dans un monde qui se délite progressivement cela relève peut rapidement devenir un enfer. Car face à une fin certaine, chacun décide de profiter de la vie comme il l’entend sans plus se préoccuper des autres et du lendemain.
Aux côtés de Magda, le lecteur est témoin de ce monde qui sombre peu à peu dans la folie car il se sait condamné. Et le jeune fille ne fait pas exception : elle veut goûter à tout ce que cette vie a à lui offrir. Construit comme un thriller, L’Apocalypse selon Magda fait donc la part belle aux émotions tout en apportant une réflexion sur la société.  Forcément, condenser les tourments de l’adolescence en moins de 200 pages n’est pas aisé, et l’album tombe parfois dans l’excès et use de clichés un peu faciles. Mais, grâce à son récit rythmé et sa narration séquentielle prenante, cet album ne laisse jamais retomber l’intérêt et donne envie au lecteur d’aller au bout de ce récit fort en émotions.
Carole Maurel propose un dessin jeté et expressif qui correspond bien au ton de l’album. Son trait semi-réaliste et dynamique nous montre les différents événements sans détours. La mise en scène très cinématographique couplé à l’aspect graphique assez sobre rend la lecture de l’album très agréable, tandis que les changements de couleurs en fonction de la séquence renforcent l’immersion du lecteur.

Pour sa première bd, Chloé Vollmer-lo livre un récit à la fois intimiste et symbolique sur l’adolescence. Si le récit est fort en émotion, on aurait toutefois aimé que le sujet soit traité avec un peu plus de subtilité pour être plus plausible et plus marquant. Avec son style jeté et dynamique, Carole Maurel fait preuve d’une grande maîtrise pour son deuxième album.

L’ETE DIABOLIK, de Smolderen et Clérisse, aux éditions Dargaud, 21€ : Bulle d’Argent

ete-diabolik_couv…L’ETE DIABOLIK, de Smolderen et Clérisse, aux éditions Dargaud, 21€ : Bulle d’Argent

Après Souvenirs de l’Empire de l’Atome, Smolderen et Clérisse délaissent la science-fiction rétro-futuriste pour livrer un polar délicieusement rétro. Sur fond d’espionnage, L’été Diabolik nous conte l’histoire d’Antoine qui est le témoin de nombreux événements étranges sans en comprendre le sens. 20 ans plus tard, il va faire des découvertes qui vont lui ouvrir les yeux…

1967, pendant les vacances d’été. Antoine, un jeune homme de 15 ans remporte un petit tournois de tennis en venant à bout de son adversaire, Erik. Si sur le terrain, les deux joueurs ont une attitude exemplaire, il n’en est pas de même dans les gradins. Outré par le résultat final, le père d’Erik sort de ses gonds et s’en prend à Louis, le père d’Antoine. Un incident apparemment anodin qui va pourtant être le point de départ de nombreux autres événements étranges.
Tout commence par une discussion entre Louis et monsieur De Noé qui fait état d’un certain Popov, un espion qui aurait refait surface. Le même soir, en rentrant chez eux, Louis et Antoine sont pris en chasse par le père d’Erik. Le lendemain le père et le fils apprennent que leur poursuivant a trouvé la mort au cours de cette course poursuite. Des événements intenses qui vont en amener d’autres et que le jeune Antoine a du mal à expliquer… d’autant plus que ces vacances sont aussi synonymes pour lui de rencontres, de premier amour et de premier trip sous LSD…
20 ans plus tard, Antoine a écrit un roman retraçant ces événements qu’il ne s’explique toujours pas. Mais un contact va lui donner quelques indices qui vont le mener sur le chemin de la vérité.

Dans L’été Diabolik, Thierry Smolderen s’inspire des oeuvres qu’il a lu dans sa jeunesse pour créer un thriller sur fond d’espionnage au ton résolument rétro. On suit dans un premier temps le jeune Antoine qui assiste et participe à de nombreux événements sans en comprendre les enjeux, trop occupé qu’il est  à vivre sa jeunesse. Puis l’auteur nous propose une deuxième partie de récit où le même Antoine désormais 20 ans plus âgé va découvrir les clés de sa propre histoire. Savamment construit, le récit use de tous les bons ingrédients du thriller pour susciter la curiosité du lecteur en lui donnant envie de connaître le fin mot de l’histoire.
Si la plupart des révélations sont surprenantes, on peut toutefois tiquer face à la grande naïveté du personnage principal qui met parfois beaucoup de temps à comprendre certains éléments qui paraissent évidents au lecteur. Mais, dans l’ensemble, on savoure ce récit en deux temps et on prend un malin plaisir à refaire le cours des événements de la première partie avec les révélations de la deuxième en tête. Finalement, avec son univers très référencé et son intrigue qui joue avec les attentes du lecteur, L’été Diabolik est un thriller des plus prenants.
Graphiquement, on retrouve la pâte graphique si particulière d’Alexandre Clérisse. Avec ses tracés simples et ses aplats de couleurs vives, le dessinateur adopte un style qui colle parfaitement à l’ambiance rétro du récit. Son art du cadrage et du découpage est remarquable et s’adapte merveilleusement au récit (mention spéciale pour le trip sous LSD d’Antoine). Bien sûr, avec un style si particulier et des partis pris si tranchés, le travail de Clérisse ne plaira pas à tout le monde et l’aspect graphique pourra rebuter certains lecteurs… qui passeraient à côté d’un très bon thriller.

L’été Diabolik fait sans aucun doute partie des sorties réjouissantes de ce début d’année. Son ambiance rétro et référencée est délectable à souhait, même si la naïveté du personnage principale peut parfois agacer. Le traitement graphique de Clérisse colle parfaitement au récit malgré son style si particulier qui rebutera certains lecteurs (quand il ravira les rétines d’autres). Bref, pour tout amateur de thriller teinté d’espionnage qui n’est pas réfractaire aux planches de Clérisse, L’été Diabolik est une lecture hautement conseillée.

ARENE DES BALKANS, de Thirault et Miguel, aux éditions Les Humanoïdes associés, 17,95 € : Bulle d’Or

arene-des-balkans-couv…ARENE DES BALKANS, de Thirault et Miguel, aux éditions Les Humanoïdes associés, 17,95 € : Bulle d’Or

Inspiré de faits réels, Arène des Balkans est un thriller au réalisme inquiétant. Un expatrié croate revient dans sa ville natale, après 20 années d’absence, mais rapidement son fils se fait kidnapper pour participer à des combats d’enfants ! Le père va tout faire pour retrouver son enfant dans ce pays qui lui semble désormais étranger…

Cela fait 20 ans que Frank Sokol n’est pas retourné dans sa Croatie natale. Pompier à Thunder Bay, au Canada, il élève comme il le peut son fils, depuis que sa femme est morte. En réalité se sont plutôt les beaux-parents de Frank qui ont élevé Ben ces dernières années. Lors d’une discussion houleuse avec eux, Frank reçoit un coup de téléphone : sa mère vient de décéder. Il décide de partir en Croatie, avec Ben, et peu importe ce que pourront dire ses beaux-parents. Ben va enfin rencontrer sa famille croate !
Une fois arrivés à Rijeka, les choses ne se passent pas pour le mieux pour le père et son fils. Anto, le frère de Frank, lui reproche de les avoir abandonnés pendant que lui s’occupait de la famille. Ben, quant à lui, n’arrive pas vraiment à s’intégrer parmi les jeunes. Vu comme l’occidental douillet qui ne comprend pas un mot de croate, il essuie quelques insultes et autres coups. Dans l’affrontement, le téléphone de Ben est cassé et depuis ses cousins ne l’ont plus revu. Inquiet, Frank se lance dans une traque qui va se révéler effrénée.

Pour construire son Thriller, Philippe Thirault a choisi de s’inspirer de faits réels qui font froid dans le dos. L’auteur parvient à rendre son récit humain en installant dans un premier temps la situation de Ben et son père et les relations familiales conflictuelles. Une approche réaliste qui renforce la tension engendrée par la disparition de Ben. Le récit se dédouble alors, nous montrant d’un côté l’horrible exploitation de Ben et de l’autre le père qui se heurte aux policiers corrompus et se lance à corps perdu dans l’action.
Après un début un peu calme, Arène des Balkans déroule ensuite un récit haletant à la narration dynamique. Si le scénario en lui-même est assez classique, la mise en scène et l’approche réaliste rendent ce récit glaçant. On est indigné face aux ignominies dont les enfants sont victimes et on trépigne en suivant le père qui se démène avec son frère et son neveu. Seul le final, un peu rapide et facile, peut laisser le lecteur sur sa faim, mais la dernière case emplie de sous-entendu ne peut laisser qu’un goût âpre.
Dans un style réaliste, Jorge Miguel s’est parfaitement adapté au récit d’Arène des Balkans. Les cases à l’encrage appuyé sont très convaincantes qui, comme les couleurs, font dans la sobriété. Sans être grandiose, le dessin froid et parfois un peu trash sert tout à fait la narration . On peut reprocher quelques cases un peu trop statiques avec des personnages parfois rigides.

Arène des Balkans est un thriller dur, froid, qui parvient à captiver le lecteur par son récit à la fois prenant et révoltant. Après un début très introductif, ce one-shot fait constamment monter la pression avec des scènes chocs. Dommage que la fin se révèle si rapide et abrupte. Mais en préférant le réalisme froid et inquiétant à l’outrance, l’album parvient à toucher et remuer le lecteur.

SYKES, de Dubois et Armand, aux éditions Le Lombard, 16,45 € : Bulle d’Or

sykes-couv…SYKES, de Dubois et Armand, aux éditions Le Lombard, 16,45 € : Bulle d’Or

Pierre Dubois et Dimitri Armand se sont associés pour Sykes, un western pur jus qui a tout ce qu’il faut pour devenir un classique. Le célèbre Marshal Sykes poursuit la bande des Clayton qui ne tarde pas à faire parler d’elle… S’ensuit une plongée progressive dans la violence où les revolvers se font juges.

Alors qu’il joue avec un revolver en bois, le jeune Jim voit une silhouette s’approcher, un événement rare dans cette petite ferme perdue en plein Wyoming. L’homme dit se nommer Sykes et est à la recherche d’eau pour se désaltérer. Alors que Jim est fasciné par Sykes, sa mère, plus prudente n’hésite pas à prendre son fusil pour le tenir en joue. Mais, en bon Marshal, Sykes sait faire retomber la tension et intime à la veuve et son enfant d’être prudents : une bande de malfrats sanguinaires rôde dans les parages.
Le Marshal se rend alors dans la ville la plus proche où est censé l’attendre O’Malley le lendemain matin, son partenaire. Après un échange courtois avec le Shérif, Sykes passe prendre un verre au saloon où, une fois encore, son sang-froid lui permet d’éviter toute joute armée. Après une nuit à l’hôtel, les ennuis rattrapent Sykes qui se retrouve une nouvelle fois face à un homme prêt à en découdre… c’est à ce moment qu’O’Malley fait son apparition en descendant l’effronté d’un coup de fusil. Ce n’est pourtant pas le moment pour les deux partenaires de baisser leur garde. Jim, exténué, fait irruption en ville : pendant la nuit, 5 hommes ont tué et violé sa mère sous ses yeux. Sykes et son partenaire partent immédiatement sur les traces de ces brigands qu’ils pensent être la bande des Claytons. Mais Jim, obsédé par la vengeance, ne compte pas rester en retrait.

Après avoir connu une période creuse, les albums westerns se multiplient de nouveau. Le nouveau venu, Sykes, s’inscrit plutôt dans le western crépusculaire et reprend les fondamentaux du genre avec une certaine modernité. Car Sykes est hanté par de vieux démons et il n’est pas du genre à jouer de la gâchette pour un oui ou pour un non. C’est donc un Marshal charismatique et cortiqué que nous suivons, bien qu’arme à la main il ne soit pas non plus en reste. Ce one shot reprend, forcément, l’imagerie commune du western avec sa bande de malfrats acharnés, son Marshal au sang-froid impressionnant, l’indien expert en pistage… Mais Sykes ne se limite certainement pas à un récit référencé.
Le récit de Sykes s’articule autour de la relation entre le jeune Jim et le Marshal. Ce jeune enfant, écorché, désormais hanté par le désir de vengeance, désire plus que tout suivre les pas du Marshall. Mais assister un tueur, tout Marshal soit-il, ne peut laisser indemne. On s’enfonce donc peu à peu dans un récit sombre et violent, rythmé par les scènes d’action, qu’on dévore de bout en bout. Le scénario de Pierre Dubois est magistralement construit et seule la fin, un peu bateau, est en retrait. Pour le reste, on plonge sans peine dans ce western crépusculaire aux multiples références et qui se sert de l’imagerie western pour apporter un propos moderne.
Et pour donner vie à ce récit très réussi, Dimitri Armand n’y est pas allé par 4 chemins et propose des planches de toute beauté. Son trait réaliste aux encrages marqués croque des personnages vivants qui parcourent de somptueux paysages. Sa science du cadrage est également de haute volée et offre de magnifiques panoramas entre deux scènes d’actions aux plans plus resserrés. L’ombre s’installe progressivement dans le récit via les couleurs de Sébastien Gérard qui collent à l’esprit du récit. Bref, graphiquement, Sykes est une réussite magistrale.

Avec son récit mature et prenant, Sykes montre qu’il y a encore de la place dans le 9eme art pour de nombreux westerns. Ce one shot reprend les ingrédients du western pour les arranger à sa manière. Le résultat est un récit prenant qui se dévore avec plaisir sans jamais relâcher la pression. Seule la fin un peu « tarte à la crème » est en retrait… mais cela ne saurait gâcher cet album qui est aussi une véritable merveille graphique ! Voilà, sans aucun doute possible, un des meilleurs western de ces dernières années.

CHER PAYS DE NOTRE ENFANCE, Enquête sur les années de plomb de la Ve République, de Colombat et Davodeau, aux éditions Futuropolis, 24 € : Bulle d’Or

cher-pays-de-notre-enfance-couv…CHER PAYS DE NOTRE ENFANCE, Enquête sur les années de plomb de la Ve République, de Collombat et Davodeau, aux éditions Futuropolis, 24 € : Bulle d’Or

Avec Cher Pays de notre enfance, Benoît Collombat et Etienne Davodeau s’intéressent aux affaires troubles qui ont rythmé les présidences de Pompidou et Giscard d’Estaing. Avec pour fil rouge l’implication du Service d’Action Civique, cet album journalistique, très dense, nous montre l’envers du décors, que les archives du SAC désormais ouvertes permettent de mieux cerner.

Les années 1970 représentent les années de plomb de la Ve République. Elles ont vu des braqueurs financer les campagnes électorales du parti gaulliste, l’assassinat du juge Renaud, des milices patronales créées pour briser les grèves, l’étrange mort du ministre du travail Robert Boulin… Et dans toutes ces affaires, le nom du SAC revenait régulièrement. Pourtant, la justice n’a jamais vraiment inquiété les membres du Service d’Action Civique, préférant se tenir à des versions officielles peu convaincantes.
En enquêtant dans un premier temps sur le braquage de l’hôtel des Postes de Strasbourg, Collombat et Davodeau vont recueillir un témoignage qui indique que cela aurait permis de financer un parti politique. Au fil de l’enquête et des témoignages, les auteurs vont mettre en évidence la nature trouble du SAC, mêlé à de nombreuses affaires. Aidés par l’ouverture (d’une partie) des archives du SAC, ils vont accumuler des indices sur de nombreux dossiers qui montrent que la justice n’a pas été des plus efficaces. Ils passent alors en revue les événements troubles de la Ve République jusqu’à arriver à la mort du ministre Boulin, affaire que la justice a rapidement expédiée…

Avec cette ce reportage édifiant , Davodeau et Collombat livrent une enquête détaillé et fournie qui a de quoi remettre en question notre foi en nos institutions. Grâce à leurs investigations, ils mettent en évidence de nombreux éléments qui indiquent que la justice n’a pas correctement fait son travail, qu’elle était court-circuitée par des jeux d’influence. Certes, certaines de ces injustices ont déjà été mises en évidence, comme la mascarade d’enquête qui a été menée sur l’assassinat du juge Renaud (déjà croisé dans Le Juge d’Olivier Berlion), mais les auteurs livrent ici reportage détaillé et minutieux qui révèle une certaine cohérence entre toutes ces affaires. En effet, le SAC n’en est jamais éloigné… et la classe politique non plus. On découvre avec stupéfaction comment ses membres ont bénéficié d’un traitement de faveur et comment leurs exactions ont pu être dissimulées.
Le travail journalistique est dense, complet et minutieux et demande donc une grande concentration au lecteur. Les auteurs ont préféré s’attacher au temps présent, en mettant en scène l’enquête et les témoignages plutôt que de reconstituer les événements passés. Toutefois, on tombe rapidement dans la routine des entretiens et le rythme en pâtit quelque peu. On peut également avoir l’impression d’une enquête un peu partisane qui évacue certains détails, comme le montre un article du Canard enchaîné  à propos de la théorie de l’assassinat du Ministre Boulin. Reste que cet album met en évidence de nombreux points étranges dans l’enquête menée à l’époque… ce qui a permis d’ouvrir une information judiciaire sur la mort du ministre…
Forcément, avec un album de plus de 200 pages, difficile pour Davodeau de livrer des planches très détaillées. Heureusement, le dessinateur sait restituer l’essentiel en quelques traits et croque les différentes personnes croisées avec talent. Malgré les planches surchargées de texte, il arrive à fournir des cases très claires et lisibles. Le découpage et les cadrages classiques manquent certes de dynamisme mais collent parfaitement au sérieux de l’enquête menée.

Cher pays de notre enfance est donc un reportage édifiant, sérieux et minutieux sur les exactions impunies qui ont été perpétrées dans les années 70. Si dans la forme, l’album demeure très classique, le fond est d’une cohérence impressionnante bien que parfois un peu partisan. Nécessairement dense, ce one shot n’est pas une lecture simple et se réserve avant tout aux amateurs de reportages en bande-dessinée… qui profiteront d’une formidable investigation aux inquiétantes révélations.

MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

matsumoto-couv…MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Nicloux nous font revivre les événements qui ont mené aux attentats au gaz sarin à Matsumoto en 1994 puis à Tokyo en 1995. On suit de l’intérieur la préparation de la secte Aum, menée par un leader psychotique répondant au nom de Shoko Asahara, qui souhaite renverser le gouvernement japonais en provoquant l’Armageddon.

Dans les plaines désertiques de l’Australie, à Banjawarn Station, des japonais ont racheté une propriété pour construire un bâtiment dans un but inconnu. C’est une véritable armada d’ouvriers qui s’affère à l’édification de cette structure. Peu de temps après, un élève du conservatoire de musique de Nagoya, se présente dans la secte Aum Shinrikyo, impressionné par la théorie de son leader, Shoko Asahara. Lorsque le jeune étudiant doit transcrire la musique d’inspiration divine du gourou, il ne peut s’empêcher de relever une escroquerie intellectuelle… ce qui lui vaudra une incarceration musclée et un endoctrinement violent.
Dans la petite ville de Matsumoto, un juge tente de dévoiler au grand jour les projets de la secte Aum. De nombreux faits montrent que derrière le PDG d’Aum Inc. se cache un dangereux gourou aux intentions délirantes et terroristes. C’est d’ailleurs près d’une de ses entreprises située en Australie, à Banjawarn Station, que des troupeaux entiers de moutons ont été décimées par un gaz mortel. Se sachant menacé par le juge, le leader d’Aum décide de faire un test de son gaz sarin à Matsumoto, près de la demeure du juge. Cela servira de test avant l’attaque de grande envergure dans le métro de Tokyo.

L’attentat au gaz sarin perpétré en mars 1995 par la secte Aum dans le métro de Tokyo reste encore aujourd’hui l’attentat le plus important qu’a connu le Japon depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec Matsumoto, les auteurs nous retracent les événements qui ont mené à ces événements grâce à de multiples récits parallèles. Car ce n’est pas seulement la folie du gourou et de sa secte qui est exposée mais aussi le destin tragique des victimes directes ou non de cette organisation délirante. A travers le jeune étudiant en musique, on découvre les techniques d’endoctrinement d’Aum, en suivant un jeune DJ on voit les séquelles physiques et psychologiques provoqués par le gaz, aux côtés du juge on voit le manque d’action du gouvernement et face au sort réservé à un père de famille excentrique accusé à tort, on saisit la part de responsabilité de la justice et des médias. Plus dramatique que journalistique, Matsumoto donne une vision générale et humaine des événements.
Cette construction chronologique et éclatée permet de faire monter progressivement la tension, d’autant plus qu’elle est accompagnée d’un funeste compte à rebours. La narration originale et dynamique rend l’album très prenant. Toutefois l’aspect séquencé donne une impression de recul et empêche le lecteur d’être profondément touché, bien que cela évite de tomber dans le larmoyant. D’autre part, on aurait aimé en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de la secte et sur la personnalité inquiétante et fascinante du gourou. En préférant s’attacher à la part humaine du récit et en atténuant l’aspect journalistique de leur oeuvre, les auteurs ont évincé de nombreuses informations qui auraient été utiles à la compréhension du lecteur. Cela est particulièrement perceptible à la fin de l’ouvrage qui joue sur une mise en scène choc sans plus d’information…
Le dessin réaliste et très soigné de Philippe Nicloux permet de s’immerger sans peine dans cette intrigue aux multiples facettes. Les cadrages choisis par le dessinateur dramatisent l’action sans tomber dans l’excès. A mi-chemin entre le reportage et le cinéma, la mise en scène est habilement réglée et permet de susciter l’émotion du lecteur qui est placé face à des scènes qui font froid dans le dos. Les planches servent donc parfaitement le récit en installant des ambiances très diverses avec une justesse appréciable.

Matsumoto est un bon roman graphique qui nous donne une vision globale et assez complète des événements qui ont mené à l’attentat de mars 1995 dans le métro de Tokyo. Avec son récit éclaté, cet album s’attache aux faits et à la part humaine qui entourent cette tragédie. On aurait toutefois apprécié avoir plus d’informations sur cette secte et son gourou afin d’être confronté, plus encore, à sa folie démesurée et fascinante. Ni vraiment journalistique, ni totalement dramatique, Matsumoto est un one-shot prenant et efficace qui nous place face à la folie humaine dans ce qu’elle a de plus révoltant.

Guillaume Wychowanok

CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

california-dreamin-couv…CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

Pénélope Bagieu nous retrace l’histoire du groupe mythique The Mamas and the Papas à qui l’on doit le tube planétaire California Dreamin‘. L’album se concentre sur la vie singulière de Cass Eliott, un personnage drôle, exubérant et unique, dont la voix à la fois puissante et fragile a donné toute son âme aux titres du groupe de musique.

Philip et Bess Cohen tiennent une épicerie cachère à Baltimore… où la communauté juive est quasi-inexistante. Pas vraiment la vie à laquelle rêvait Philip qui a toujours été passionné par l’opéra. Lui, dont la mère chantait dans un groupe de swing-jazz, ne manque jamais une occasion d’écouter ses titres préférés en donnant de la voix, accompagné par ses proches. Inévitablement, leur fille, Ellen Cohen, a attrapé le virus du chant, des rêves de célébrité plein la tête.
Elle qui faisait la fierté de ses parents, passe peu à peu au second plan, quand sa petite sœur Leah arrive au monde, suivie de peu par son petit frère Joey. Forcément vexée de ne plus être la star de la famille, la petite Ellen se réfugie dans la nourriture au point d’être boulimique. Mais son physique tout en rondeur ne la détourne pas de ses rêves de célébrité, d’autant qu’elle a de solides arguments à faire valoir. Dotée d’une personnalité forte et exubérante, la jeune fille, désormais au lycée, ne rate jamais une occasion de faire rire ses camarades et de leur faire profiter de sa voix extraordinaire. Il aurait été dommage qu’une telle voix et une telle personnalité finisse vendeuse de pastrami à Baltimore… Décidée à percer dans le monde de la musique, la jeune femme part pour New York pour devenir Cass Elliot.

Malgré sa voix, son charisme et son sens de l’humour incroyables, Cass Elliot a essuyé de nombreux refus avant de devenir la chanteuse vedette de The Mamas and the Papas. Le monde de la scène préférait alors produire des artistes peut-être moins talentueuses, mais plus sveltes et plus gracieuses. Malgré les coups durs, les passages à vide et les déceptions amoureuses, Cass Eliott ne s’est pourtant jamais départie de son optimisme et de sa bonne humeur, ce qui lui a permis d’intégrer The Mamas and the Papas.
Plus qu’une biographie fidèle, Pénéloppe Bagieu livre avec California Dreamin’ une fiction biographique (documentée) sur l’inénarrable Cass Elliot. Avec humour et tendresse, l’auteur nous décrit la chanteuse à travers les yeux des différentes personnes qui l’ont côtoyée. Cette structure éclatée permet de découvrir différents aspects de sa personnalité et les diverses périodes qu’elle a traversées. Mais cela donne un aspect assez décousu à la narration à tel point qu’il est parfois difficile de saisir la temporalité du récit… Mais le portrait esquissé par Bagieu reste des plus savoureux et on est rapidement pris d’empathie au fil d’un récit enlevé, touchant et drôle. La force de l’album réside d’ailleurs dans sa justesse, puisque l’auteur n’en fait jamais trop et distille de la légèreté, là où elle aurait pu sombrer dans le pathétique.
Si de prime abord, le coup de crayon charbonneux qu’utilise Pénélope Bagieu dans cet album peut paraître un peu brouillon et pas vraiment adapté à l’époque narrée, la puissance qui en émane vient rapidement calmer les réticences du lecteur. Très expressifs, les dessins rendent un hommage tendre mais pas révérencieux à cette femme entière. D’autre part, l’album bénéficie d’un découpage et d’une mise en scène originale et dynamique qui colle parfaitement à l’ambiance flower power de l’époque où marijuana et LSD étaient de rigueur. Les planches sont d’ailleurs musicales à souhait et semblent habitées par des bruits et des mélodies résolument 60’s… pour notre plus grand plaisir.

Avec California Dreamin’, Pénélope Bagieu livre une biographie teintée de fiction sur une artiste à la vie et au caractère singuliers. Prenant, touchant et empli d’humour, ce one-shot est une véritable réussite qui semble mimer la personnalité à la fois entière et ambiguë d’une chanteuse qui cachait ses faiblesses derrière ses qualités exceptionnelles. La narration éclatée de ce récit complet, bien que maîtrisée, peut toutefois installer la confusion dans l’esprit du lecteur qui aura parfois du mal à se repérer dans le temps. Mais porté par une partition graphique puissante et son personnage principal attachant, California Dreamin‘ est une lecture agréable, juste et subtile qui donne envie de se réécouter tous les titres de The Mamas and the Papas.

FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

facteur-pour-femmes-couv…FACTEUR POUR FEMMES, de Quella-Guyot et Morice, aux éditions Bamboo, 18,90 € : Bulle d’Or

Après avoir collaboré sur Papeete 1914 et Le café des colonies, Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice se proposent de nous faire vivre la Première Guerre mondiale sous un jour nouveau. Dans Facteur pour femmes, une petite île bretonne a été vidée de ses hommes aptes à combattre, suite à la mobilisation générale de 1914. A cause de son pied-bot, Maël n’est pas mobilisé et accepte de devenir le facteur de l’île, le temps de la guerre. Une position nouvelle pour ce jeune homme qui va consoler les femmes du village esseulées par leur mari.

Sur la petite île bretonne isolée, l’assassinat de François-Ferdinand passe totalement inaperçu. A part l’instituteur, personne n’y voit les prémices d’une guerre imminente. Malheureusement, les craintes du professeur se concrétisent et la guerre est déclarée quelques semaines plus tard. La mobilisation générale est décrétée et tous les hommes de 20 à 50 ans aptes à combattre sont réquisitionnés pour aller sur le front. Si le pied-bot de Maël ne lui a valu jusqu’ici que quolibets et moqueries, c’est bien grâce à lui que le jeune homme échappe à la Grande Guerre. Alors, lorsque le Maire lui propose de remplacer le facteur parti à la guerre, Maël accepte sans hésiter. Ce nouveau poste lui permettra d’échapper au travail sur l’exploitation familiale sans compter que le vélo, ça le connaît.
Rapidement, le jeune facteur comprend le pouvoir que lui octroie sa nouvelle position, d’autant plus qu’il est le seul jeune homme de l’île. Il va commencer à lire les courriers des soldats, à les remanier pour rassurer les épouses esseulées… Peu à peu, il se rapproche des femmes de l’île et va même entretenir des relations intimes avec plusieurs d’entre-elles. Le jeune homme au pied-bot que tout le monde rejetait et ignorait prend sa revanche sur la vie et découvre les joies de l’attirance et de la passion.

Sur le thème très classique et exploité de la Première Guerre mondiale, Didier Quella-Guyot livre un scénario des plus originaux. La boucherie humaine des batailles n’est présente que par touches, dans quelques cases, et l’album se concentre sur le quotidien plus léger d’une petite île bretonne vidée de ses jeunes hommes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, pour Maël, le facteur remplaçant au pied-bot, la mobilisation générale est synonyme de liberté. Cet handicapé que tout le monde prenait pour un benêt devient rapidement la coqueluche des femmes en manque d’amour. Le scénario riche en rebondissements nous fait découvrir une galerie de personnages attachants et bien écrits dans cette histoire plus complexe qu’il n’y paraît.
Tendre mais pas niais, Facteur pour femmes, repose sur le destin de Maël qui, ennivré par sa nouvelle vie, tombe peu à peu dans l’excès et n’hésite pas à manipuler les femmes pour mieux les séduire. On est à la fois pris de compassion pour lui et révolté par certains de ses actes. L’histoire est certes totalement fictive, mais une certaine authenticité s’en dégage. En effet, le récit est dans la nuance et ne parait pas excessif, le drame se mêle à la passion et la poésie au réalisme. Jamais Maël n’est dédouané de ses actes, pas plus qu’il n’est condamné pour son comportement. Le récit simple et sans artifices se révèle prenant et touchant, tout juste peut-on lui reprocher quelques longueurs. Aussi, la fin qui s’étale dans le temps peut paraître un peu moins plausible que le reste de l’oeuvre… Mais ce détail ne suffit pas à entacher le plaisir de lecture procuré par ce one-shot qui dresse un joli portrait de la vie des femmes de l’époque.
Le dessin de Sébastien Morice est totalement adapté à cette histoire tendre et nuancée. Son trait fin et dynamique s’adresse à notre sensibilité. Sous le crayon du dessinateur, les paysages de cette petite île bretonne prennent vie : on croirait humer les embruns marins. L’atmosphère isolée et rurale de l’île est parfaitement installée quand les personnages très bien croqués nous touchent par leur expressivité. Les couleurs douces et subtiles donnent de la profondeur aux planches et rendent encore plus vivant les personnages qui les parcourent.

Facteur pour femmes est un excellent one shot qui se propose de donner un point de vue différent sur la Première Guerre mondiale en s’attachant à la vie des personnes restées loin du front. Ce récit initiatique d’un « innocent » qui se compromet peu à peu pour profiter des plaisirs de la chair fait la part belle aux femmes de l’époque et à leur condition. Magnifiquement mis en images, cet album poétique et sensible ne souffre que de quelques longueurs. Pour tous ceux qui aiment les belles histoires où la passion et la douceur cachent des vérités plus profondes, Facteur pour femmes est une lecture incontournable de cette rentrée 2015.

BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

bouffon-zidrou-couv1BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

Après avoir parcouru l’enfer des tranchées de 14-18 avec Les Folies bergères, Porcel et Zidrou partent pour une époque médiévale dans un conte des plus cruels. Dans Bouffon, ils retracent l’existence sombre mais pleine d’espoir de Glaviot, un enfant à la laideur exceptionnelle. Une fable à la noirceur extrême qui touchera plus d’un lecteur.

Anne faisait partie de ces femmes qui récupèrent, tout ce qui a de la valeur sur les dépouilles qui jonchent les champs de bataille encore fumant. Lorsqu’un soldat à l’article de la mort lui remit une lettre pour le Comte d’Astrat en lui promettant une belle récompense, elle crut que sa condition allait s’améliorer. Pourtant, sur place, ce n’est pas la richesse qui l’attendait, mais une existence faite de viols et d’humiliation dans les cachots du château.
A force, elle finit par tomber enceinte et, au bout de 9 mois, enfante un enfant difforme. La laideur de l’enfant est tel que le geôlier l’abandonne en pâture à son molosse qui n’a épargné personne, pas même sa propre progéniture. Pourtant, la chienne s’occupe du jeune enfant et le soigne comme elle le peut. Surnommé Glaviot, l’enfant difforme est exploité par le geôlier qui lui fait faire toutes les corvées. Une existence faite de crasse et de misère que Glaviot traverse pourtant avec une certaine jovialité.
Lorsque le comte se rend compte de l’existence de cet être, il demande immédiatement à ce qu’il devienne le bouffon de sa fille. Malgré son faciès monstrueux, Glaviot devient la distraction préférée de la fille du Comte grâce à son humour et sa docilité. L’enfant est belle et Glaviot est prêt à tout pour lui être agréable… bien qu’il sache qu’elle lui est inaccessible.

Quand on connait les œuvres sensibles, bienveillantes et justes de Zidrou, on peut être étonné de le voir aux commandes d’un conte cruel tel que Bouffon. Pourtant l’auteur n’en est pas à son coup d’essai et avait déjà signé des œuvres telles que le Montreur d’Histoires ou Les 3 fruits  Mais avec ce dernier ouvrage, le scénariste pousse à l’extrême la noirceur de l’histoire et le dégout n’est jamais loin. Qu’il s’agisse de ses origines, de son existence ou de son physique, rien n’est aguicheur chez Glaviot. Et, contre toute attente, on éprouve rapidement de la tendresse pour ce gamin. Parmi les êtres cruels dénués de toute bienveillance, les prisonniers torturés, les hypocrites et les tyrans, le jeune homme fait office de véritable étincelle de vie qui recèle un pouvoir extraordinaire…
N’en disons pas plus sur Glaviot pour ne pas gâcher la découverte de cet album puissant. La narration est prise en charge par un prisonnier et peut paraître outrancier, mais cela laisse du coup une liberté de ton à l’auteur qui insuffle avec brio une dose d’humour et de second degrés à cette sombre fable. Le tragique se mêle à l’affection, et on se prend à être profondément touché par cette être qui traverse les pires expériences de la vie avec une foi et une joie de vivre inébranlables. Lorsqu’on assiste aux souffrances vécues par cet enfant on est étonné de sa capacité à rebondir et à aller de l’avant. Bref, Bouffon est une réussite scénaristique et narrative, un conte cruel extrêmement rude et pourtant humaniste, une lecture qui touche forcément le lecteur.
Le travail effectué pat Francis Porcel vient renforcer l’atmosphère de cette sombre fable. Les geôles sombres et crasseuses qui ont vu naître Glaviot contrastent avec le monde du haut où la lumière paraît éblouissante. Les couleurs tentent de percer dans ces planches aux encrages généreux qui font la part-belle aux teintes sombres et froides. Plus expressif que dynamique, le trait de Porcel adopte l’esthétique du conte et paraît entretenir une distance ironique. En revanche, les planches manquent du coup un peu de relief et de dynamisme.

Puissant, sombre et à la limite du dérangeant, Bouffon est un excellent conte cruel qui joue avec la sensibilité du lecteur. En distillant une dose d’humour, d’humanisme et d’espoir à son œuvre, Zidrou a su trouver un ton unique et percutant et prouve qu’il a encore de nombreuses bonnes histoires à nous conter. Bien qu’un peu statiques, les planches de haute volée de Francis Porcel participent à installer l’ambiance singulière de cette fable. Bouffon ravira ceux qui n’ont pas peur d’être bousculés par des récits à l’âpreté et la noirceur prononcée. Une des meilleures lectures de cette rentrée 2015.

Guillaume Wychowanok

L’INDIVISION, de Springer et Zidrou, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bronze

.lindivision-couv..L’INDIVISION, de Springer et Zidrou, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bronze

Après avoir collaboré sur Le Beau Voyage, Benoît Springer et Zidrou s’attaquent au sujet ô combien tabou de l’inceste Dans L’Indivision, on assiste à l’amour passionné et destructeur d’un frère et d’une sœur qui ne parviennent pas à se passer de leur troublante relation.

Depuis leur adolescence, Martin et Virginie s’aiment éperdument… mais sont frère et sœur. Ils ont pourtant bien tenté de faire taire leurs penchants incestueux. Martin a accepté de vivre à l’étranger en travaillant à Abu Dhabi et Virginie s’est même mariée et a fondé une famille… Mais rien n’y fait.
Le frère et la sœur doivent se retrouver au bord de « la falaise aux baisers volés » habités par de nombreux souvenirs. Mais lorsqu’elle arrive c’est pour annoncer à Martin que leur relation est terminée qu’ils doivent redevenir de simples frère et sœur.
Parrain de Sébastien, le fils de Virginie, Martin participe aux préparatifs de la fête avec le reste de la famille. Une dispute concernant l’héritage laissé par leur père éclate entre le frère et la sœur. Virginie veut vendre la maison tandis que Martin ne veut pas se résoudre à abandonner la maison familiale. C’est qu’il ne voudrait pas perdre une des dernières choses qui le lient encore à sa sœur…

Zidrou montre qu’il n’a pas froid aux yeux en scénarisant un album sur l’inceste. Si le sujet a une certaine histoire littéraire (Ovide en parlait déjà avec Myrrha dans ses Métamorphoses), il n’en reste pas moins un tabou parmi les tabous qu’il est toujours délicat de traiter. On peut toutefois compter sur la sensibilité du scénariste pour nous livrer un résultat loin du sordide et de la provocation. Grâce à la justesse du ton de l’album, la lecture est troublante sans être dérangeante. Du coup les lecteurs les plus empathiques seront touchés sans mal par cette histoire d’amour interdit où l’ardeur des sentiments se frotte au poids de la moral et de la raison.
Avec sa fluidité, sa retenue et sa sobriété L’Indivision montre toute la subtilité de l’écriture de Zidrou. L’auteur ne prend jamais de parti, le récit ne parait jamais donneur de leçon et entretient l’art de la nuance. Mais avec ses silences lourds de sens, l’album semble manquer d’un peu de relief et de vie. Mieux vaut donc être réceptif à cette mise en scène intimiste pour apprécier cet ouvrage qui ne laisse de place à aucune fioriture ou extravagance.
Les dessins « naturels » de Benoît Springer s’accordent parfaitement au ton de l’album. Les personnages ont des traits simples et pas vraiment fidèles aux canons de beauté habituels, ce qui leur confère une certaine authenticité. Le dessinateur reste toujours dans la retenue et évite les habituels clichés grâce à des cadrages judicieux. En résulte des planches tout en finesse et en simplicité, plus justes que grandioses. Les couleurs de Séverine Lambour sont d’ailleurs en parfaite adéquation avec les choix du dessinateur.

Zidrou et Springer parviennent à livrer un album subtil, et tout en retenue sur le thème pourtant difficile de l’inceste. L’aspect très empathique de l’œuvre et son refus de prendre parti en font un album touchant et nuancé.
Attention toutefois : le rythme assez plat de l’œuvre et sa neutralité pourront cependant lasser certains lecteurs qui aiment être bousculés. Pas assez percutant, le récit peut donner l’impression d’assister à une  histoire d’amour quasi-banale, ou du moins beaucoup moins bouleversante que ce que le sujet de l’inceste laisse suggérer.