L’ETE DIABOLIK, de Smolderen et Clérisse, aux éditions Dargaud, 21€ : Bulle d’Argent

ete-diabolik_couv…L’ETE DIABOLIK, de Smolderen et Clérisse, aux éditions Dargaud, 21€ : Bulle d’Argent

Après Souvenirs de l’Empire de l’Atome, Smolderen et Clérisse délaissent la science-fiction rétro-futuriste pour livrer un polar délicieusement rétro. Sur fond d’espionnage, L’été Diabolik nous conte l’histoire d’Antoine qui est le témoin de nombreux événements étranges sans en comprendre le sens. 20 ans plus tard, il va faire des découvertes qui vont lui ouvrir les yeux…

1967, pendant les vacances d’été. Antoine, un jeune homme de 15 ans remporte un petit tournois de tennis en venant à bout de son adversaire, Erik. Si sur le terrain, les deux joueurs ont une attitude exemplaire, il n’en est pas de même dans les gradins. Outré par le résultat final, le père d’Erik sort de ses gonds et s’en prend à Louis, le père d’Antoine. Un incident apparemment anodin qui va pourtant être le point de départ de nombreux autres événements étranges.
Tout commence par une discussion entre Louis et monsieur De Noé qui fait état d’un certain Popov, un espion qui aurait refait surface. Le même soir, en rentrant chez eux, Louis et Antoine sont pris en chasse par le père d’Erik. Le lendemain le père et le fils apprennent que leur poursuivant a trouvé la mort au cours de cette course poursuite. Des événements intenses qui vont en amener d’autres et que le jeune Antoine a du mal à expliquer… d’autant plus que ces vacances sont aussi synonymes pour lui de rencontres, de premier amour et de premier trip sous LSD…
20 ans plus tard, Antoine a écrit un roman retraçant ces événements qu’il ne s’explique toujours pas. Mais un contact va lui donner quelques indices qui vont le mener sur le chemin de la vérité.

Dans L’été Diabolik, Thierry Smolderen s’inspire des oeuvres qu’il a lu dans sa jeunesse pour créer un thriller sur fond d’espionnage au ton résolument rétro. On suit dans un premier temps le jeune Antoine qui assiste et participe à de nombreux événements sans en comprendre les enjeux, trop occupé qu’il est  à vivre sa jeunesse. Puis l’auteur nous propose une deuxième partie de récit où le même Antoine désormais 20 ans plus âgé va découvrir les clés de sa propre histoire. Savamment construit, le récit use de tous les bons ingrédients du thriller pour susciter la curiosité du lecteur en lui donnant envie de connaître le fin mot de l’histoire.
Si la plupart des révélations sont surprenantes, on peut toutefois tiquer face à la grande naïveté du personnage principal qui met parfois beaucoup de temps à comprendre certains éléments qui paraissent évidents au lecteur. Mais, dans l’ensemble, on savoure ce récit en deux temps et on prend un malin plaisir à refaire le cours des événements de la première partie avec les révélations de la deuxième en tête. Finalement, avec son univers très référencé et son intrigue qui joue avec les attentes du lecteur, L’été Diabolik est un thriller des plus prenants.
Graphiquement, on retrouve la pâte graphique si particulière d’Alexandre Clérisse. Avec ses tracés simples et ses aplats de couleurs vives, le dessinateur adopte un style qui colle parfaitement à l’ambiance rétro du récit. Son art du cadrage et du découpage est remarquable et s’adapte merveilleusement au récit (mention spéciale pour le trip sous LSD d’Antoine). Bien sûr, avec un style si particulier et des partis pris si tranchés, le travail de Clérisse ne plaira pas à tout le monde et l’aspect graphique pourra rebuter certains lecteurs… qui passeraient à côté d’un très bon thriller.

L’été Diabolik fait sans aucun doute partie des sorties réjouissantes de ce début d’année. Son ambiance rétro et référencée est délectable à souhait, même si la naïveté du personnage principale peut parfois agacer. Le traitement graphique de Clérisse colle parfaitement au récit malgré son style si particulier qui rebutera certains lecteurs (quand il ravira les rétines d’autres). Bref, pour tout amateur de thriller teinté d’espionnage qui n’est pas réfractaire aux planches de Clérisse, L’été Diabolik est une lecture hautement conseillée.

NESTOR BURMA, T9 : Micmac moche au Boul’Mich, de Nicolas Barral d’après l’oeuvre de Léo Malet, éditions Casterman, 16 € : Bulle d’Or

nestor-burma-t9-couv…NESTOR BURMA, T9 : Micmac moche au Boul’Mich, de Nicolas Barral d’après l’oeuvre de Léo Malet, éditions Casterman, 16 € : Bulle d’Or

Micman moche au Boul’Mich est la deuxième contribution de Barral à la série des Nestor Burma en bande dessinée. On y retrouve le détective parisien qui enquête sur la sordide affaire du suicide d’un étudiant… Si la thèse officielle ne semble pas faire de doute, les raisons de cet acte restent pourtant mystérieuses.

Paris, Quai Saint-Bernard, une sombre nuit de novembre, Paul, un jeune étudiant se tire une balle en pleine tête à bord de sa 2cv. Un mois plus tard, Jacqueline Carrier, ex-compagne du jeune homme ne parvient pas à accepter la thèse du suicide. Elle décide alors de faire appel à Nestor Burma. Bien que le détective pense que la version officielle est sans doute la meilleure, il accepte de répondre à la demande de Jacqueline c’est que les affaires ne sont pas florissantes en ce moment.
Après un passage au 36 quai des orfèvres qui ne fait que confirmer ce que le détective savait déjà, ce dernier décide tout de même de pousser plus loin ses investigations… Il découvre alors que sa cliente a un numéro d’effeuilleuse dans un cabaret et qu’elle s’est entouré de fréquentations peu recommandables… sans compter que le père de Paul semble dissimuler bien des secrets…

Après sa prépublication épisodique en noir et blanc sous la forme d’un journal, le 9e tome de Nestor Burma reprend des couleurs. L’occasion pour le lecteur de (re)découvrir une nouvelle enquête dans un Paris des années 50 toujours aussi savoureux. Dans une ambiance de pur polar, on suit les différentes pistes du détective pour tenter de démêler les fils de cette affaire. La tension monte progressivement au cours de cet enquête complexe qui met en scène de nombreux protagonistes. Malgré un rythme assez enlevé et quelques rebondissements, le récit ne perd jamais en lisibilité . Bref, Baral réalise un beau travail d’adaptation dans un récit intense et prenant à l’atmosphère très bien installée.
Nestor Burma est indissociable du Paris des années 50 et de son argot si pittoresque. Sur ce point, Barral fait honneur à la série et semble renouer avec la fibre de Tardi. On parcourt les places du Veme arrondissement, dans un froid hivernal qui blanchi chaque édifice. On découvre une galerie de personnages, tous plus louches les uns que les autres, au sein de dialogues puissants et fleuris. Barral parvient donc à nous faire revivre les sensations d’antan dans une intrigue qui n’a rien à envier à ses prédécesseurs.
Graphiquement, Nicolas Barral reprend l’univers que Tardi avait imaginé et, dans les grandes lignes, en retrouve l’esprit. Les planches sont un hommage un peu sage au trait si singulier du dessinateur, bien qu’elles dégagent une identité propre. On peut également saluer le travail accompli par Philippe De la Fuente sur les couleurs qui reprennent l’univers original en y apportant une pointe de modernité. Les lecteurs apprécieront donc ou non cet exercice de style techniquement très réussi.

Nicolas Barral montre qu’il a le talent pour répondre aux exigences des lecteurs de Nestor Burma. Micmac moche au Boul’Mich propose une enquête dense et surprenante dans un Paris pittoresque qu’on prend plaisir à redécouvrir. Barral a également fait un travail graphique intéressant qui reprend les bases installées par Tardi pour un résultat différent et intéressant. Le dernier tome de Nestor Burma est donc un très bon millésime que les amateurs de polar peuvent déguster sans modération.

TYLER CROSS, T2 : Angola, de Nury et Brüno aux éditions Dargaud, 16,95 € : Bulle d’Argent

tyler-cross-angola-couv…TYLER CROSS, T2 : Angola, de Nury et Brüno aux éditions Dargaud, 16,95 € : Bulle d’Argent

Après un excellent premier volet, Tyler Cross de Fabien Nury et Brüno revient pour notre plus grand plaisir. Nouveau récit complet pour notre braqueur qui, cette fois-ci n’échappe pas à la case prison. Toujours aussi prenant et maîtrisé, Angola s’éloigne un peu de l’atmosphère du premier tome. 

Ce devait être « un coup sans risque, garanti sur facture », ce fut un ticket d’entrée pour la prison d’Angola. Bien sûr pour les « personnalités » telles que Tyler Cross, on ne choisit pas n’importe quel lieux d’incarcération… Perdu dans les bayous de la Louisiane, Angola est une véritable entreprise qui exploite comme elle le peut la main d’œuvre gratuite qui est à sa disposition.
Humiliations, violence, hygiène douteuse… les conditions de vie de ce bagne sont alarmantes. Comme dans tout pénitencier, des groupes et autres familles sont à l’œuvre. A Angola, c’est la famille Scarfo qui tient les rennes, et ne portant pas l’homme dans son cœur, elle a mis un prix sur la tête de Tyler Cross. Le temps est donc compté pour le braqueur qui doit trouver un plan pour s’échapper au plus vite de la prison. Mais pour cela, il va devoir s’associer aux bonnes personnes.

Avec un premier tome unanimement salué, Tyler Cross avait fait grand bruit dans le monde du 9eme art. Avec son classieux anti-héros à la morale toute personnelle, son récit ciselé, son rythme haletant ce one shot proposait une expérience très cinématographique. D’ailleurs les références étaient nombreuses dans ce polar noir aux accents de western. Pour Angola, les auteurs ont repris ces bases mais ils quittent le Texas pour se plonger dans le milieu carcéral des années 50. On retrouve la violence et la froideur du héros qui cultive ses propres valeurs, mais cette fois-ci, finit les poursuites à bord des trains qui filent et autre échanges de coup de feu. Tyler Cross doit intégrer les codes d’Angola, comprendre son fonctionnement et ses règles et retracer le fil de la hiérarchie pour trouver un plan de sortie.
Le lecteur découvre en même temps que le héros l’enfer que représente ce bagne. Très classique dans son intrigue, l’album joue de l’imagerie habituelle qui entoure le milieu carcéral d’époque : les familles mafieuses italiennes, les gardiens corrompus, les chasses à l’homme… Nury  reprend ces motifs pour offrir un récit très cinématographique L’air du pénitencier et des marécages qui l’environnent semble étouffant. Tout comme son prédécesseur Angola parvient à installer son ambiance hallucinée de manière très habile, en revanche il se montre un peu moins jubilatoire. En effet, le premier tome regorgeait  d’humour un peu cynique, de clins d’oeil et de répliques cinglantes et le deuxième volet paraît en demi-teinte sur ces points. Du coup, si le récit est toujours aussi puissant, il ne se traverse pas sourire aux lèvres de bout en bout comme l’épisode précédent.
A la seule vue de la couverture, on reconnaît instantanément le travail exceptionnel de Brüno. Toujours aussi soigné, son trait graphique et stylisé qui joue des aplats et des encrages forts donne une puissance hallucinée aux planches. Le dessinateur ne garde que le plus important, évince tous les détails inutiles de ces cases et grâce à un découpage et à des cadrages maîtrisés insuffle une véritable dynamique cinématographique à son œuvre. Bref, Brüno fait du Brüno.

Très attendu, ce deuxième tome de Tyler Cross parvient à renouveler l’expérience cinématographique de son prédécesseur. Si le récit est toujours aussi puissant et fantasmé, il est aussi moins frais, moins référencé, moins jubilatoire que dans le premier tome. Mais Angola est tout de même un très bon récit complet magnifiquement mis en image par Brüno qui propose une lecture atmosphérique et prenante.

STERN, T1 : Le Croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre, aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle d’Argent

stern-t1-couv…STERN, T1 : Le Croque-mort, le clochard et l’assassin, de Frédéric et Julien Maffre, aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle d’Argent

Thème classique du 9eme art, le western connait depuis quelques temps un renouveau intéressant. Cette fois-ci, ce sont les frères Maffre qui nous livrent leur réinterprétation du far-west avec un croquemort pour héros… Mélange entre polar et western, Stern est une lecture rafraîchissante qui fait parler les cellules grises plutôt que les revolvers.

1882, dans une petite ville du Kansas. Elijah Stern vit la vie ô combien calme de croque-mort. Ce jour-là, il se dirige vers le bordel du coin où un client a trouvé la mort lors d’une « visite ». Le macchabée n’est autre que Charles Bening, alcoolique notoire qui laisse derrière lui une veuve… aigrie.
Madame Bening militant contre l’alcool, demande au croque-mort de récupérer les organes de son défunt mari pour exposer les ravages de la boisson. Convaincu par les 50 dollars proposés par la veuve, Elijah Stern accepte de disséquer le corps de Charles Bening malgré les risques encourus. Rapidement, il s’aperçoit que la mort de cet homme n’est pas aussi accidentelle qu’il n’y paraît.

Une bd western qui met le croque-mort sur le devant de la scène… cela n’est pas sans rappeler un certain Undertaker. Pourtant, les ressemblances s’arrêtent ici et il suffit de jeter un œil pour s’en apercevoir. Là où Jonas Crow avait tout du parfait cowboy avec ses répliques bien senties, son sang-froid et son charisme indéniable, Elijah Stern est plutôt un croque-mort conventionnel. Solitaire et en décalage avec le reste de la population, notre fossoyeur à l’allure atone a une répartie toute personnelle. C’est d’ailleurs ce qui donne son sel à ce premier tome de Stern : les codes habituels du western sont réellement réinterprétés pour construire un univers savoureux. Ne vous attendez donc pas à un pur western : cet album tient plus du polar en plein far-west.
Ce premier tome de Stern fait la part belle aux habituelles figures du grand Ouest en leur ajoutant une profondeur psychologique inhabituelle. Du coup s’il est difficile de s’identifier au héros, on est rapidement charmé par cette palette de personnages plus ou moins atypiques. Côté scénario, on est dans de l’enquête pure et dure. Le croque-mort, plus habile avec sa pelle qu’avec ses poings, use de ses méninges pour élucider des mystères qui font remonter en lui de sombres souvenirs. Construit assez classiquement, le récit est maîtrisé et juste mais les habitués du polar risquent d’anticiper les ficelles de l’intrigue.
Au dessin, Julien Maffre, propose un style semi-réaliste. Grâce à son excellent sens de la mise en scène et son trait dynamique, le dessinateur installe une atmosphère savoureuse et décalée. Peuplée de personnages aux allures bien campées, la petite bourgade respire la vie et sent le Kansas profond à plein nez. Les faciès légèrement caricaturaux des protagonistes pourront déplaire à certains, mais graphiquement l’album bénéficie d’un univers propre qui colle tout à fait au ton du récit.

Ce premier tome de Stern prouve qu’il y a de la place pour plusieurs croque-morts dans le neuvième art. Ce mélange de polar et western aux accents de chronique sociale se révèle très agréable. Avec son ton décalé et son univers graphique singulier Le croque-mort, le clochard et l’assassin est une lecture rafraîchissante. Un bon début pour cette série dont chaque tome pourra se lire indépendamment.

Guillaume Wychowanok

LE JUGE, T1 : Chicago-sur-Rhône, d’Olivier Berlion aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle de Bronze

le-juge-t1-couv…LE JUGE, T1 : Chicago-sur-Rhône, d’Olivier Berlion aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle de Bronze

Olivier Berlion entame une trilogie sur le juge Renaud, assassiné en 1975. De nombreuses choses ont été dites sur le compte de celui qui était surnommé le « Shérif », et Le Juge tente de redorer le blason de ce personnage singulier. Une histoire construite comme un polar qui dessine les liens qui existaient entre la mafia et les hommes de pouvoir.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, François Renaud faisait partie d’un groupe de résistant dans la région lyonnaise. Véritable tête brûlée, son courage et sa témérité lui ont permis de sauver un autre résistant, Jean Schnable, des griffes de l’occupant. Un peu plus de vingt ans plus tard, François Renaud devient premier magistrat de Lyon et son talent lui permet très vite de s’occuper d’affaires criminelles en lien avec la mafia lyonnaise. Son travail l’amène à recroiser Jean Schnable, devenu un véritable magna du flipper… et proche des milieux mafieux.
Le juge Renaud a fort à faire à Lyon où la corruption et les pègres règnent. D’autre part, il y a le SAC (service d’action civique), véritable police parallèle où sont réunis de nombreux résistants, des plus intègres aux plus opportunistes. Cette milice a sa propre vision de la justice et fait la pluie et le beau temps au sein de « Chicago-sur-Rhône ». L’ampleur de la tâche ne fait pourtant pas peur au juge Renaud qui fait tout son possible pour réhabiliter la ville de Lyon… bien que les événements de mai 68 lui compliquent la tâche.

Dans ce premier tome du Juge, Olivier Berlion s’intéresse aux débuts de François Renaud en tant que premier magistrat de Lyon et à son passé de résistant. On le suit alors qu’il résout ses premières affaires avec brio et commence à s’attaquer au grand banditisme qui prospère au sein de la cité lyonnaise. Son efficacité, son intégrité et sa volonté inébranlable lui valent rapidement le surnom de « Shérif ». Dans cette bd on (re)découvre un homme singulier, qui luttait ardemment contre l’illégalité. Un homme qui détonnait avec le paysage de la magistrature avec ses vestes à carreaux, son franc-parler et son attitude de playboy…
En le montrant comme un personnage hautement charismatique, Le Juge s’attache à réhabiliter le juge Renaud en le montrant dans sa vérité. Cependant, les autres personnages semblent plus caricaturaux et font perdre un peu de crédibilité au récit. D’autre part, le nombre de protagonistes et de groupes aux activités troubles est important, et il est difficile de s’y retrouver sans une grande concentration. Il faut dire que l’histoire est complexe et entrecoupée de flashbacks qui donnent du rythme mais parasitent un peu l’intrigue principale. Malgré cela, le récit demeure prenant et cet album se lit comme un polar à la française en plus authentique, débarrassé de la plupart des clichés habituels.
Visuellement, le trait d’Olivier Berlion est très agréable. On reconnait sans peine la capitale des Gaules et on est plongé dans l’ambiance particulière de « Chicago-sur-Rhône ». Le juge Renaud a une identité visuelle qui participe à son charisme, contrairement aux autres personnages qui manquent peut-être de personnalité.

La justice n’a jamais élucidé l’histoire de l’assassinat du juge Renault. Sa réputation avait été ternie au cours de procès qui ont mis en évidence les dysfonctionnements de la police et de la justice. Le juge devrait participer à laver l’honneur du magistrat lyonnais. Dans ce polar à la française, on découvre un personnage charismatique et unique qui brille par sa volonté et ses convictions. Ce récit authentique traite toutefois d’un sujet complexe et demande une grande attention (ou une connaissance a priori de l’affaire). Avec ce premier tome, le décor de « Chicago-sur-Rhône » est très bien planté et on attend avec impatience la suite de l’histoire en espérant que l’intrigue soit plus resserrée.

Guillaume Wychowanok

LE PREDICATEUR, De Bocquet et Bischoff, adapté de Camilla Läckberg, aux éditions Casterman, 18 € : Bulle d’Argent

le-predicateur…LE PREDICATEUR, De Bocquet et Bischoff, adapté de Camilla Läckberg, aux éditions Casterman, 18 € : Bulle d’Argent 

Après le très réussi La Princesse des Glaces, Olivier Bocquet et Léonie Bischoff continuent d’adapter les romans de Camilla Läckberg. Dans Le Prédicateur, on retrouve Erica et Patrik qui vont devoir expliquer la disparition de plusieurs jeunes filles depuis 24 ans… 

En cette période estivale, le soleil baigne la petite ville balnéaire de Fjàllbacka. Patrik comptait bien profiter des beaux jours pour prendre quelques jours de repos et aider sa femme Erica, enceinte de leur enfant. Malheureusement pour eux, Patrik est appelé pour une affaire : le cadavre d’une jeune femme a été retrouvé dans une faille. Rapidement, la police découvre les squelettes de jeunes filles, disparues 24 ans plus tôt.
Pas question pour Erica de rester chez elle à ne rien faire. Elle mène sa propre enquête et découvre l’identité des deux jeunes femmes disparues en 1979. L’autopsie a, quant à elle, montré que les trois femmes ont subi les mêmes sévices et que ces trois meurtres sont liés. L’ensemble de ces éléments converge vers la famille Hult. Ephraïm, le père, est un ancien prédicateur qui était accompagné de ses deux fils, Gabriel et Johannes.

 Avec Le Prédicateur, les lecteurs de La princesse des Glaces évoluent en terrain connu. On passe certes du froid hivernal au soleil éclatant de l’été, mais on retrouve le couple de flics formé par Erica et Patrik, une enquête macabre, un village hanté par de lourds secrets… Cette grande ressemblance ne pose pourtant pas de grande gêne : cette histoire peut se lire indépendamment de la précédente et le résultat est toujours aussi réussi. En bon polar suédois, Le Prédicateur joue avec nos nerfs au sein d’un petit village à l’allure paisible qui cache une réalité beaucoup moins sympathique. Tout est histoire de non-dits et de faux semblants, et les couleurs chaudes de l’été masquent la noirceur des sentiments.
Pour installer convenablement cette atmosphère, une attention particulière a été portée aux personnages qui ont tous droit à une petite présentation en introduction de l’œuvre. Cela permet de bien différencier les personnages, d’esquisser leur psychologie et de cerner leurs intérêts. Des personnages humainement plausibles qui participent à installer l’ambiance de l’album. On navigue entre différents états émotionnels pour être rapidement happé dans un climat d’anxiété et d’incertitude. On parcourt alors la bd à un rythme haletant sans pouvoir décrocher jusqu’au dénouement qui lève le voile sur les événements.
Le travail de Léonie Bischoff s’inscrit dans la même lignée et rappelle ce qu’on a pu voir dans La Princesse des Glaces tout en arborant quelques changements. Le contraste entre les apparences et la réalité dissimulée est parfaitement mis en scène par la dessinatrice qui a un don pour donner des frissons. Son trait fin et détaillé risque de ne pas plaire à tout le monde mais colle parfaitement au récit tout comme les couleurs de Sophie Dumas qui donnent vie aux décors et personnages.

Deuxième adaptation d’un roman de Camilla Läckberg réussie de la part d’Olivier Bocquet et Léonie Bischoff. Le Prédicateur est une bd prenante et finement construite qui entretient le suspens jusqu’aux dernières pages. Aidé par un dessin subtil et expressif, l’album installe son atmosphère angoissante par touches pour mieux faire monter la tension. Pouvant se lire en tant que one-shot, l’ouvrage a de quoi plaire à tous les amateurs de polar mais pourra donner une impression de déjà vu à ceux qui ont lu La Princesse des Glaces.

Guillaume Wychowanok

FACE D’ANGE, T1, de Koldo et Unzueta , aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

face-ange-couv…FACE D’ANGE, T1, de Koldo et Unzueta , aux éditions Glénat, 13,90 € : Bulle de Bronze

Avec Face d’Ange, Koldo et Angel Unzueta ont concocté un polar aux accents fantastiques. Dans l’ambiance des polars noirs des années 50, on suit Paul qui essaye d’élucider le mystère qui entoure le meurtre de son ex-femme. Un album à la croisée des genres simple et efficace.

Los Angeles, 1959. Alors qu’il se remet difficilement de tous ses verres de whiskey, Paul Ares reçoit un appel. Bill, procureur général, lui annonce que Diane, son ex-compagne, a été assassinée dans une chambre d’hôtel. Une fois sur place pour identifier le corps, Paul découvre que le meurtre entretient d’étranges similitudes avec celui qu’il a lui-même perpétré en Corée sur une prostituée. L’homme ne tarde pas à se disputer avec Bill, qui s’est récemment fiancé avec Diane… Mais il doit rapidement ravaler sa colère car une tâche importante lui incombe : il doit désormais s’occuper de sa fille, Callie, qu’il a délaissée depuis des années. Vétéran de la guerre de Corée, Paul n’avait pas vraiment assumé son rôle de père au revenir de la guerre. Il préférait alors la compagnie de l’alcool. Pas étonnant que Callie n’ait pas vraiment envie de vivre aux côtés d’un père dont elle ignore tout…
N’ayant pas le choix, elle retourne vivre dans le ranch de son père et au bout de quelques jours, les relations père-fille se détendent. Mais, alors qu’elle n’arrive pas à s’endormir, la jeune fille a d’étranges visions. Elle voit le fantôme de sa mère qui rejoue la scène de son meurtre pour tenter de lui expliquer ce qui s’est réellement passé…

Le nouveau diptyque scénarisé par Koldo mélange polar noir et fantastique horrifique dans un récit qu’on croirait tout droit sorti des années 50. Si le début de l’histoire semble nous emmener en terrain connu avec le meurtre d’une ex-femme qui réveille la culpabilité d’un ex-mari, l’histoire prend rapidement un tournant fantastique qui rappelle Sixième sens. A tout cela, l’auteur ajoute un soupçon de légende amérindienne pour donner un résultat moins classique qu’il n’y parait. Entre suspens et horreur, le récit habilement construit ne souffre d’aucun temps mort et on se retrouve propulsé dans cette histoire en quelques cases à peine.
Le scénariste esquisse des pistes sans jamais trop en dévoiler et suscite notre curiosité avec des apparitions fantomatiques et autres éléments étranges. L’intrigue avance avec une fluidité déconcertante et on regrette, une fois ce tome terminé, une vitesse de lecture trop rapide. D’un côté, cette simplicité de lecture procure un véritable plaisir et permet de profiter pleinement de l’ambiance fifties de l’album.
Le trait d’Angel Unzueta couplé à des trames de points, vient renforcer cette ambiance rétro qui rappelle les œuvres de Roy Lichtenstein, les simples aplats de couleurs en moins. Sa mise en scène et son sens du cadrage donnent un aspect dynamique aux planches… ce qui tranche un peu avec les personnages qui semblent comme figés. Globalement, l’aspect graphique désuet est réussi et est modernisé par une colorisation numérique qui abuse un peu des effets de lumière.

Simple, efficace et moins classique qu’il n’y parait, Face d’Ange est une lecture agréable et sans prise de tête qui se démarque par sa grande fluidité. Le mélange des genres auraient pu donner une impression de fourre-tout, mais le résultat s’avère maîtrisé. Aidé par le graphisme des planches, l’album exhale un parfum 50’s qui devrait rappeler à certains de bons vieux polars noirs comme L.A Confidential. Suite et fin de cette histoire frissonnante à suspens dans le second tome.

Guillaume Wychowanok

DETECTIVES T3 : Ernest Patisson, Hantée, de Herik Hanna et Ceyles aux éditions Delcourt, 14,95 € : Bulle de Bronze

detectives-t3…DETECTIVES T3 : Ernest Patisson, Hantée, de Herik Hanna et Ceyles aux éditions Delcourt, 14,95 € : Bulle de Bronze

Après Miss Crumble et Ricard Monroe, c’est au tour d’Ernest Patisson de faire montre de ses talents d’enquêteur hors pair. Ce troisième tome de Détectives nous emmène en 1922 dans un manoir isolé au cœur d’une petite île écossaise que les rumeurs disent hanté… Pas de quoi mettre à mal le pragmatisme du détective helvétique ! 

Le Capitaine Philips fait appel à Ernest Patisson, une vieille connaissance, pour venir en aide à des amis qui vivent des moments anxiogènes. Cela fait plus de quinze ans que James Wallace et sa femme, Marissa, vivent dans le manoir familial, seule demeure d’une petite île écossaise. Mais depuis deux ans, Marissa Wallace dit être perturbée par des manifestations fantomatiques : le spectre de George Wallace, son ancêtre, ne cesserait de la persécuter. La vie reculée du couple n’est plus vraiment apaisante.
Alors que Patisson et Philips embarquent pour l’île, le capitaine du navire leur fait part de sa version des faits. Selon lui, l’île est maudite et les Wallace payent pour les méfaits de leurs aïeuls. Une fois sur place, l’enquêteur suisse fait connaissance avec les Wallace ainsi que tous ceux qu’ils accueillent : leur neveu et son épouse, leur notaire et leurs domestiques. Alors qu’Ernest débute ses investigations pour comprendre ce qu’il se passe vraiment dans ce manoir, le sang ne tarde pas à couler…

Tiré de l’univers de 7 détectives, chaque tome de la série Détectives se concentre sur un des enquêteurs de l’œuvre originale (et peut se lire indépendamment des tomes précédents). Cette fois-ci il s’agit d’Ernest Patisson, un Suisse aussi cartésien que soucieux de son apparence. On le suit donc dans son enquête où il va devoir lever le voile fantastique des événements pour en faire éclater la vérité. Dans le huis clos de ce manoir, il va devoir trouver le coupable qui est forcément dans les parages. Un récit qui s’inscrit donc dans la veine des « whodunit » et qui devrait ravir les amateurs d’Agatha Christie. On est rapidement séduit par l’enquêteur à l’accent suisse et aux capacités d’investigation extraordinaires. Cet homme se plait à étaler son esprit déductif et à entretenir sa moustache.
Porté par des dialogues aux tournures volontairement désuètes, le récit rend hommage aux classiques du genre en n’oubliant pas d’esquisser moult mauvaises pistes et en installant une ambiance pesante, où chaque personnage est un suspect. Le scénario ne sombre pas dans les affres du fantastique sans pour autant évincer mystère et folie. Cependant, on peut regretter un dénouement un peu facile. D’ailleurs, les férus d’enquête et autres pratiquants de Murder Party, s’ils portent attention aux détails, pourront l’anticiper dans les grandes lignes. Mais grâce à son intrigue bien ficelée, adroitement construite et teintée d’humour, cette bd se révèle captivante.
Les planches de Ceyles participent grandement au plaisir de lecture. Il livre des personnages charismatiques et bien campés dans un style original et soigné. Les décors qu’il nous donne à voir sont tout aussi réussis : détaillés et cohérents, ils nous immergent dans l’époque et l’ambiance de cette histoire. Le travail du coloriste, Lou, est d’ailleurs assez remarquable sur ce point et contribue à l’installation de l’atmosphère singulière de l’album.

Ce troisième tome de Détectives est une lecture prenante et astucieusement construite. On regrette juste que le dénouement ne soit pas aussi surprenant et espiègle que ce que laisse envisager le récit. Grâce à son ambiance à la Agatha Christie, son personnage principal charismatique et ses belles planches, ce troisième tome à de quoi séduire les amateurs de mystères à résoudre.

Guillaume Wychowanok

JOUR J, T19 : La Vengeance de Jaurès, de Blanchard, Pécau, Duval et Séjourné aux éditions Delcourt, 14,95 € : Bulle de Bronze

jour-j-jaures-couv…JOUR J, T19 : La Vengeance de Jaurès, de Blanchard, Pécau, Duval et Séjourné aux éditions Delcourt, 14,95 € : Bulle de Bronze

La série Jour J continue de réécrire l’Histoire avec La Vengeance de Jaurès. Cette fois-ci pas de grande envolée uchronique mais un léger remaniement de l’historique qui nous emmène sur les traces d’un tueur qui compte bien venger la mort de Jaurès. En résulte un sympathique polar où l’on croise des têtes connues… 

Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès, alors leader socialiste français, est assassiné par Raoul Villain. Au sortir de la guerre, en 1919, le meurtrier de Jaurès est acquitté et part profiter de sa liberté sur les îles Baléares. Un verdict qui choque les partisans socialistes. Emplis d’amertume ils votent une consigne visant à traquer et tuer Raoul Villain.
11 années plus tard, l’assassin de Jaurès vit tranquillement à Majorque. Personne ne connait son nom et tous l’appellent « El Loco ». Alors qu’il sort de chez lui pour se rendre au bistrot du coin, un homme l’attend au coin d’une rue et lui loge une balle dans la tête. Jaurès est désormais vengé. Malheureusement, l’histoire ne s’arrête pas là. Sans que personne ne comprenne pourquoi, plusieurs personnes sont assassinées à Paris et les analyses balistiques ne laissent pas de place au doute : le meurtrier est le même que celui de Raoul Villain. Les enquêteurs font alors tout leur possible pour trouver le lien entre toutes ces victimes et remonter jusqu’à l’assassin…

Pour ce 19eme tome de Jour J, les auteurs décident de changer l’Histoire à minima en imaginant cette vengeance de Jaurès commanditée par les socialistes. Si ce choix oublie un peu la dimension uchronique de la série, il a le mérite de nous proposer une intrigue claire et vraisemblable. On se retrouve donc face à une histoire policière où il est question de trouver un tueur mais surtout ses commanditaires. Bien sûr, on ne tarde pas à comprendre qu’en haut de l’État, personne ne veut que le lien soit fait entre les meurtres au risque de chambouler la situation politique. Les habitués de la série pourront être déçus d’être face à une légère variation de l’Histoire plutôt qu’à une réinvention mais il faut avouer que cette intrigue resserrée gagne en vraisemblance et en cohérence là où elle perd en fiction. Ce récit garde toutefois sa valeur historique en nous plongeant dans le contexte d’époque et est parsemée de références historiques méconnues du grand public (l’existence d’un corps franc pendant la Première guerre mondiale par exemple). Dommage cependant que le suspens ne soit pas vraiment au rendez-vous et qu’on connaisse un peu trop rapidement les tenants et aboutissants de l’enquête.
Les planches signées Séjourné servent bien le récit avec un style qui colle tout à fait à la dimension historique de l’album. Son trait réaliste et léger donne vie aux personnages et plante bien les décors sans fioritures. Si le résultat n’est pas vraiment majestueux, on apprécie la sobriété du dessin qui n’en fait pas trop et qui nous donne l’occasion de croiser des personnages malheureusement disparus. En effet, certains protagonistes empruntent leurs traits à des acteurs connus et on apprécie de revoir les faciès si singuliers de Jacques Villeret ou de Bernard Blier à des moments inattendus. Autant d’atouts qui font oublier la mise en scène un peu convenue de l’album.

Ce 19eme tome de Jour J prend le risque de décontenancer ses adeptes en proposant une variation historique assez anecdotique plus qu’une uchronie. Toutefois ce choix permet d’élargir le public de la série en proposant une enquête policière baignée d’éléments historiques. La vengeance de Jaurès est donc une lecture agréable (et, dans une moindre mesure, didactique) qui devrait séduire les amateurs de polar.

Guillaume Wychowanok

BALLES PERDUES, de Hill, Matz et Jef, aux éditions Rue de Sèvres, 18 € : Bulle de Bronze

balles-perdues-couv…BALLES PERDUES, de Hill, Matz et Jef, aux éditions Rue de Sèvres, 18 € : Bulle de Bronze

Walter Hill, célèbre réalisateur de cinéma, a confié à Matz et Jef, respectivement scénariste et dessinateur, un scénario qui n’attendait que d’être mis en scène. Le résultat est Balles Perdues, un polar classique dans la droite lignée des films de gangster, prenant, rythmé et savamment mis en scène.

Début des années 30, en plein Arizona, Roy Nash est exfiltré de prison alors qu’il était censé y passer le restant de ses jours. Mais le boss de Chicago à l’origine de son évasion demande évidemment une contrepartie. Il confit à Roy une mission périlleuse : retrouver et refroidir trois braqueurs qui ont « oublié » de partager leur butin avec lui. S’il les retrouve, Roy pourra faire ce qu’il veut du demi-million emporté par les trois malfrats. Mais ce n’est pourtant pas l’argent qui va motiver Roy à accomplir sa mission : son ex-petite amie, Léna, est partie avec l’un des trois fugitifs.
Cette fille, Roy l’a dans la peau, et il ne perd pas une seconde pour partir sur les traces de ses  proies. Après un petit détour en Arizona, c’est à Los Angeles qu’il pose ses valises. Là-bas, il va écumer les speakeasy, s’attirer les foudres des mafieux, éveiller la suspicion d’un flic opportuniste, énerver ses patrons…. Pas facile de mener à bien sa mission dans ces conditions, surtout quand on ne pense qu’à retrouver son amour perdu…

Walter Hill est un habitué des polars, cela se voit. Avec Balles Perdues, on retrouve la patte du réalisateur, dans ce film de gangster sous forme de BD. Matz a su adapter l’œuvre de Hill, dans un récit prenant, dynamique, noir et ô combien cinématographique. On a droit à des répliques cinglantes, à des scènes emplies de tension et à des cadrages tout droit sortis d’un film noir. La figure du gangster est ici magnifiée par Roy Nash, ce truand au cœur obsédé qu’on apprend à connaitre au fil de ses actes, au fil des pages, sans autre indice biographique. Un homme froid, prêt à tout pour atteindre son but et qui n’hésite jamais à tirer sur la gâchette lorsqu’il le faut. On le suit dans sa mission, on le voit petit à petit acculé par la situation complexe où tout est question de faux semblants et alliances officieuses. Le récit prenant nous plonge rapidement dans le tourbillon de violence et les fusillades à répétition. On peut toutefois regretter l’extrême classicisme de l’intrigue de l’album, dont les rebondissements sont souvent prévisibles, et qui laisse un goût de déjà-vu dans la bouche. Heureusement, Balle Perdue, fait un peu oublier cela en parvenant à installer une ambiance noire en quelques cases à peine, grâce au talent de Jef.
Le dessinateur a tout donné pour conférer une ambiance visuelle instantanément identifiable à ce one shot. On ouvre l’album et on est immédiatement plongé dans les années 30, années de prohibition et de gangstérisme généralisé. On commence dans les plaines poussiéreuses de l’Arizona et leurs constructions miteuses pour finir par se retrouver dans les rues crasseuses de L.A et ses bouges peu recommandables. Et chaque fois, le trait de Jef fait mouche et parvient à installer une ambiance particulière, notamment grâce aux couleurs sépia et aux jeux de lumières expressionnistes qui jouent des contrastes et donnent de la tension aux scènes. Le trait réaliste de Jef donne également vie aux différents personnages, notamment Roy dont le regard bleu glacier en ferait frémir plus d’un. Cependant il est dommage de voir que les protagonistes ont des visages parfois beaucoup trop expressifs au point de donner l’impression d’être déformés. Ces mêmes personnages semblent d’ailleurs sortis du même moule, au point qu’il est parfois difficile de les différencier. Mais globalement, le rendu graphique est réussi.

Balles Perdues est un polar noir qui nous plonge dans les années de la prohibition et leur violence avec brio. On se croirait face à un film de gangster tant sur le plan visuel que scénaristique… à tel point qu’on jurerait avoir déjà vu ce film quelque part. Malgré ce classicisme et son manque d’originalité, Balles Perdues estune belle entrée dans l’univers du polar noir.

Guillaume Wychowanok