LES TOURBIERES NOIRES, de Christophe Bec, aux éditions Glénat, 14,95 € : Boooffff

tourbieres-noires-couv…LES TOURBIERES NOIRES, de Christophe Bec, aux éditions Glénat, 14,95 € : Boooffff

Pour son retour en tant qu’auteur complet, Christophe Bec propose une libre interprétation d’un conte de Maupassant. Les Tourbières noires se pose comme un album horrifique où la frontière entre fantastique et folie est ténue. Une ambiance forte qui ne parvient pas à dissimuler les facilités scénaristiques de ce one-shot.

Antoine, un jeune photographe, est venu dans la région des monts d’Aubrac afin de prendre des clichés des tourbières de la région. Plongé dans sa contemplation du paysage, il n’a pas vu la nuit et le brouillard s’installer. Perdu dans cette purée de pois, il aperçoit un petit gîte qui pourrait lui servir de refuge. L’accueil du propriétaire des lieux, qui ouvre sa porte le fusil à l’épaule, n’est pas pour vraiment pour rassurer Antoine …
Dans une ambiance de plomb, le photographe fait rapidement  connaissance avec Baptiste et Mélodie, sa jeune et jolie fille, qui lui offrent le gîte pour la nuitée. Le père parait très agité et semble guetter les abords de sa propriété avec anxiété. Persuadé que l’homme est fou, Antoine part se coucher en espérant trouver le sommeil au plus vite. Cependant, quelques temps plus tard, Mélodie surgit dans la chambre du photographe en tenue légère. Antoine est sur le point de passer une longue nuit…

De l’oeuvre originelle de Maupassant, Bec ne garde que le thème principal, l’ambiance et la structure générale, tout en réinterprétant le contexte du récit. Un choix audacieux qui prend forme dans les premières planches réussies de l’album. Après un rapide préquel, on suit le jeune Antoine avec en fond, une voix off qui emprunte les mots de Guy de Maupassant. Si la prose peut paraître un peu anachronique, on se laisse happer par l’ambiance froide et les paysages de l’Aubrac. La tension monte jusqu’à arriver à un inquiétant huis clos. C’est à partir de ce moment que le récit se gâte…
Une fois les bases du huis clos installées, difficile d’être surpris par Les Tourbières Noires. Le scénario repose sur des ficelles qui paraissent bien faciles et on a parfois l’impression que l’auteur fait des appels du pied un peu trop appuyé. Tout cela ajouté aux répliques parfois bancales, aux événements inutiles et à l’érotisme facile fait oublier l’ambiance pourtant habilement installée dans la première partie du one-shot. Alors que le jeu entre folie et fantastique paraît intéressant, le manque de suspens dû aux  procédés scénaristiques évidents met à mal le plaisir de lecture.
Au dessin, Bec montre toutefois qu’il n’a rien perdu de son talent. Son trait réaliste et ses couleurs sombres magnifient les paysages de l’Aubrac . Les cadrages dynamiques, les couleurs sombres et les jeux de lumière installent parfaitement l’atmosphère angoissante de l’album. Graphiquement, le résultat est très réussi mais ne parvient pas à masquer les maladresses de l’intrigue.

Pour son retour en tant qu’auteur complet Bec assure une partition graphique réjouissante mais pêche un peu côté scénario. Cette adaptation très libre du conte de Maupassant parait trop conventionnelle pour surprendre le lecteur qui voit la promesse d’un récit horrifique s’éloigner peu à peu. La lecture des Tourbières Noires est d’autant plus frustrante qu’une ambiance angoissante et de très belles planches sont au rendez-vous.

CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

california-dreamin-couv…CALIFORNIA DREAMIN’, de Pénélope Bagieu, aux éditions Gallimard, 24 € : Bulle d’Argent

Pénélope Bagieu nous retrace l’histoire du groupe mythique The Mamas and the Papas à qui l’on doit le tube planétaire California Dreamin‘. L’album se concentre sur la vie singulière de Cass Eliott, un personnage drôle, exubérant et unique, dont la voix à la fois puissante et fragile a donné toute son âme aux titres du groupe de musique.

Philip et Bess Cohen tiennent une épicerie cachère à Baltimore… où la communauté juive est quasi-inexistante. Pas vraiment la vie à laquelle rêvait Philip qui a toujours été passionné par l’opéra. Lui, dont la mère chantait dans un groupe de swing-jazz, ne manque jamais une occasion d’écouter ses titres préférés en donnant de la voix, accompagné par ses proches. Inévitablement, leur fille, Ellen Cohen, a attrapé le virus du chant, des rêves de célébrité plein la tête.
Elle qui faisait la fierté de ses parents, passe peu à peu au second plan, quand sa petite sœur Leah arrive au monde, suivie de peu par son petit frère Joey. Forcément vexée de ne plus être la star de la famille, la petite Ellen se réfugie dans la nourriture au point d’être boulimique. Mais son physique tout en rondeur ne la détourne pas de ses rêves de célébrité, d’autant qu’elle a de solides arguments à faire valoir. Dotée d’une personnalité forte et exubérante, la jeune fille, désormais au lycée, ne rate jamais une occasion de faire rire ses camarades et de leur faire profiter de sa voix extraordinaire. Il aurait été dommage qu’une telle voix et une telle personnalité finisse vendeuse de pastrami à Baltimore… Décidée à percer dans le monde de la musique, la jeune femme part pour New York pour devenir Cass Elliot.

Malgré sa voix, son charisme et son sens de l’humour incroyables, Cass Elliot a essuyé de nombreux refus avant de devenir la chanteuse vedette de The Mamas and the Papas. Le monde de la scène préférait alors produire des artistes peut-être moins talentueuses, mais plus sveltes et plus gracieuses. Malgré les coups durs, les passages à vide et les déceptions amoureuses, Cass Eliott ne s’est pourtant jamais départie de son optimisme et de sa bonne humeur, ce qui lui a permis d’intégrer The Mamas and the Papas.
Plus qu’une biographie fidèle, Pénéloppe Bagieu livre avec California Dreamin’ une fiction biographique (documentée) sur l’inénarrable Cass Elliot. Avec humour et tendresse, l’auteur nous décrit la chanteuse à travers les yeux des différentes personnes qui l’ont côtoyée. Cette structure éclatée permet de découvrir différents aspects de sa personnalité et les diverses périodes qu’elle a traversées. Mais cela donne un aspect assez décousu à la narration à tel point qu’il est parfois difficile de saisir la temporalité du récit… Mais le portrait esquissé par Bagieu reste des plus savoureux et on est rapidement pris d’empathie au fil d’un récit enlevé, touchant et drôle. La force de l’album réside d’ailleurs dans sa justesse, puisque l’auteur n’en fait jamais trop et distille de la légèreté, là où elle aurait pu sombrer dans le pathétique.
Si de prime abord, le coup de crayon charbonneux qu’utilise Pénélope Bagieu dans cet album peut paraître un peu brouillon et pas vraiment adapté à l’époque narrée, la puissance qui en émane vient rapidement calmer les réticences du lecteur. Très expressifs, les dessins rendent un hommage tendre mais pas révérencieux à cette femme entière. D’autre part, l’album bénéficie d’un découpage et d’une mise en scène originale et dynamique qui colle parfaitement à l’ambiance flower power de l’époque où marijuana et LSD étaient de rigueur. Les planches sont d’ailleurs musicales à souhait et semblent habitées par des bruits et des mélodies résolument 60’s… pour notre plus grand plaisir.

Avec California Dreamin’, Pénélope Bagieu livre une biographie teintée de fiction sur une artiste à la vie et au caractère singuliers. Prenant, touchant et empli d’humour, ce one-shot est une véritable réussite qui semble mimer la personnalité à la fois entière et ambiguë d’une chanteuse qui cachait ses faiblesses derrière ses qualités exceptionnelles. La narration éclatée de ce récit complet, bien que maîtrisée, peut toutefois installer la confusion dans l’esprit du lecteur qui aura parfois du mal à se repérer dans le temps. Mais porté par une partition graphique puissante et son personnage principal attachant, California Dreamin‘ est une lecture agréable, juste et subtile qui donne envie de se réécouter tous les titres de The Mamas and the Papas.

TYLER CROSS, T2 : Angola, de Nury et Brüno aux éditions Dargaud, 16,95 € : Bulle d’Argent

tyler-cross-angola-couv…TYLER CROSS, T2 : Angola, de Nury et Brüno aux éditions Dargaud, 16,95 € : Bulle d’Argent

Après un excellent premier volet, Tyler Cross de Fabien Nury et Brüno revient pour notre plus grand plaisir. Nouveau récit complet pour notre braqueur qui, cette fois-ci n’échappe pas à la case prison. Toujours aussi prenant et maîtrisé, Angola s’éloigne un peu de l’atmosphère du premier tome. 

Ce devait être « un coup sans risque, garanti sur facture », ce fut un ticket d’entrée pour la prison d’Angola. Bien sûr pour les « personnalités » telles que Tyler Cross, on ne choisit pas n’importe quel lieux d’incarcération… Perdu dans les bayous de la Louisiane, Angola est une véritable entreprise qui exploite comme elle le peut la main d’œuvre gratuite qui est à sa disposition.
Humiliations, violence, hygiène douteuse… les conditions de vie de ce bagne sont alarmantes. Comme dans tout pénitencier, des groupes et autres familles sont à l’œuvre. A Angola, c’est la famille Scarfo qui tient les rennes, et ne portant pas l’homme dans son cœur, elle a mis un prix sur la tête de Tyler Cross. Le temps est donc compté pour le braqueur qui doit trouver un plan pour s’échapper au plus vite de la prison. Mais pour cela, il va devoir s’associer aux bonnes personnes.

Avec un premier tome unanimement salué, Tyler Cross avait fait grand bruit dans le monde du 9eme art. Avec son classieux anti-héros à la morale toute personnelle, son récit ciselé, son rythme haletant ce one shot proposait une expérience très cinématographique. D’ailleurs les références étaient nombreuses dans ce polar noir aux accents de western. Pour Angola, les auteurs ont repris ces bases mais ils quittent le Texas pour se plonger dans le milieu carcéral des années 50. On retrouve la violence et la froideur du héros qui cultive ses propres valeurs, mais cette fois-ci, finit les poursuites à bord des trains qui filent et autre échanges de coup de feu. Tyler Cross doit intégrer les codes d’Angola, comprendre son fonctionnement et ses règles et retracer le fil de la hiérarchie pour trouver un plan de sortie.
Le lecteur découvre en même temps que le héros l’enfer que représente ce bagne. Très classique dans son intrigue, l’album joue de l’imagerie habituelle qui entoure le milieu carcéral d’époque : les familles mafieuses italiennes, les gardiens corrompus, les chasses à l’homme… Nury  reprend ces motifs pour offrir un récit très cinématographique L’air du pénitencier et des marécages qui l’environnent semble étouffant. Tout comme son prédécesseur Angola parvient à installer son ambiance hallucinée de manière très habile, en revanche il se montre un peu moins jubilatoire. En effet, le premier tome regorgeait  d’humour un peu cynique, de clins d’oeil et de répliques cinglantes et le deuxième volet paraît en demi-teinte sur ces points. Du coup, si le récit est toujours aussi puissant, il ne se traverse pas sourire aux lèvres de bout en bout comme l’épisode précédent.
A la seule vue de la couverture, on reconnaît instantanément le travail exceptionnel de Brüno. Toujours aussi soigné, son trait graphique et stylisé qui joue des aplats et des encrages forts donne une puissance hallucinée aux planches. Le dessinateur ne garde que le plus important, évince tous les détails inutiles de ces cases et grâce à un découpage et à des cadrages maîtrisés insuffle une véritable dynamique cinématographique à son œuvre. Bref, Brüno fait du Brüno.

Très attendu, ce deuxième tome de Tyler Cross parvient à renouveler l’expérience cinématographique de son prédécesseur. Si le récit est toujours aussi puissant et fantasmé, il est aussi moins frais, moins référencé, moins jubilatoire que dans le premier tome. Mais Angola est tout de même un très bon récit complet magnifiquement mis en image par Brüno qui propose une lecture atmosphérique et prenante.

BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

bouffon-zidrou-couv1BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

Après avoir parcouru l’enfer des tranchées de 14-18 avec Les Folies bergères, Porcel et Zidrou partent pour une époque médiévale dans un conte des plus cruels. Dans Bouffon, ils retracent l’existence sombre mais pleine d’espoir de Glaviot, un enfant à la laideur exceptionnelle. Une fable à la noirceur extrême qui touchera plus d’un lecteur.

Anne faisait partie de ces femmes qui récupèrent, tout ce qui a de la valeur sur les dépouilles qui jonchent les champs de bataille encore fumant. Lorsqu’un soldat à l’article de la mort lui remit une lettre pour le Comte d’Astrat en lui promettant une belle récompense, elle crut que sa condition allait s’améliorer. Pourtant, sur place, ce n’est pas la richesse qui l’attendait, mais une existence faite de viols et d’humiliation dans les cachots du château.
A force, elle finit par tomber enceinte et, au bout de 9 mois, enfante un enfant difforme. La laideur de l’enfant est tel que le geôlier l’abandonne en pâture à son molosse qui n’a épargné personne, pas même sa propre progéniture. Pourtant, la chienne s’occupe du jeune enfant et le soigne comme elle le peut. Surnommé Glaviot, l’enfant difforme est exploité par le geôlier qui lui fait faire toutes les corvées. Une existence faite de crasse et de misère que Glaviot traverse pourtant avec une certaine jovialité.
Lorsque le comte se rend compte de l’existence de cet être, il demande immédiatement à ce qu’il devienne le bouffon de sa fille. Malgré son faciès monstrueux, Glaviot devient la distraction préférée de la fille du Comte grâce à son humour et sa docilité. L’enfant est belle et Glaviot est prêt à tout pour lui être agréable… bien qu’il sache qu’elle lui est inaccessible.

Quand on connait les œuvres sensibles, bienveillantes et justes de Zidrou, on peut être étonné de le voir aux commandes d’un conte cruel tel que Bouffon. Pourtant l’auteur n’en est pas à son coup d’essai et avait déjà signé des œuvres telles que le Montreur d’Histoires ou Les 3 fruits  Mais avec ce dernier ouvrage, le scénariste pousse à l’extrême la noirceur de l’histoire et le dégout n’est jamais loin. Qu’il s’agisse de ses origines, de son existence ou de son physique, rien n’est aguicheur chez Glaviot. Et, contre toute attente, on éprouve rapidement de la tendresse pour ce gamin. Parmi les êtres cruels dénués de toute bienveillance, les prisonniers torturés, les hypocrites et les tyrans, le jeune homme fait office de véritable étincelle de vie qui recèle un pouvoir extraordinaire…
N’en disons pas plus sur Glaviot pour ne pas gâcher la découverte de cet album puissant. La narration est prise en charge par un prisonnier et peut paraître outrancier, mais cela laisse du coup une liberté de ton à l’auteur qui insuffle avec brio une dose d’humour et de second degrés à cette sombre fable. Le tragique se mêle à l’affection, et on se prend à être profondément touché par cette être qui traverse les pires expériences de la vie avec une foi et une joie de vivre inébranlables. Lorsqu’on assiste aux souffrances vécues par cet enfant on est étonné de sa capacité à rebondir et à aller de l’avant. Bref, Bouffon est une réussite scénaristique et narrative, un conte cruel extrêmement rude et pourtant humaniste, une lecture qui touche forcément le lecteur.
Le travail effectué pat Francis Porcel vient renforcer l’atmosphère de cette sombre fable. Les geôles sombres et crasseuses qui ont vu naître Glaviot contrastent avec le monde du haut où la lumière paraît éblouissante. Les couleurs tentent de percer dans ces planches aux encrages généreux qui font la part-belle aux teintes sombres et froides. Plus expressif que dynamique, le trait de Porcel adopte l’esthétique du conte et paraît entretenir une distance ironique. En revanche, les planches manquent du coup un peu de relief et de dynamisme.

Puissant, sombre et à la limite du dérangeant, Bouffon est un excellent conte cruel qui joue avec la sensibilité du lecteur. En distillant une dose d’humour, d’humanisme et d’espoir à son œuvre, Zidrou a su trouver un ton unique et percutant et prouve qu’il a encore de nombreuses bonnes histoires à nous conter. Bien qu’un peu statiques, les planches de haute volée de Francis Porcel participent à installer l’ambiance singulière de cette fable. Bouffon ravira ceux qui n’ont pas peur d’être bousculés par des récits à l’âpreté et la noirceur prononcée. Une des meilleures lectures de cette rentrée 2015.

Guillaume Wychowanok

AU NOM DU PÈRE, d’Enoch et Accardi aux éditions Physalis, 19,90 € : Bulle de Bronze

Aunomdupere-couv…AU NOM DU PÈRE, d’Enoch et Accardi aux éditions Physalis, 19,90 € : Bulle de Bronze

Avec au nom du père, les deux italiens Luca Enoch et Andrea Accardi nous ont composé un thriller au rythme plus qu’enlevé. Eva va devoir remplacer son père qui ne peut plus assurer son rôle de tueur à gage. Bien que très entraînée et préparée, la jeune fille va devoir faire face à des dangers inattendus.

Eva s’occupe de son père, un ex tueur à gage qu’un AVC a amoindri, seul parent qui lui reste. Elle doit tout faire pour laisser croire que son père peut encore faire son travail sans quoi la mafia ne tardera pas à prendre les mesures nécessaires. Grâce aux conseils paternels elle est devenue, à son tour, une tueuse à gage hors pair avec un atout de taille : un physique de rêve. Elle se charge donc de tous les contrats qu’il ne peut honorer.
La fille et son père doivent faire vite et récolter assez d’argent pour s’envoler vers la destination de leur rêve : les îles Fidji. Mais avant de couler des jours heureux au soleil, loin des dangers et tracas du milieu, Eva va devoir remplir un contrat juteux : quatre cibles et une grosse somme à la clef. La mission est largement à la portée de la tueuse professionnelle… mais plusieurs obstacles vont se mettre en travers de sa route.

Au nom du père  a tout du thriller classique… A priori cette histoire musclée et tendue sur fond de milieu mafieux, de drogue et de prostitution n’est pas des plus originales. Ainsi, on voit les habituels flics corrompus, les mafieux sans foi ni loi, les luttes intestines… Bref, si ces éléments peuvent relever de la référence, cela donne tout de même une impression de déjà-vu. Pourtant, l’album parvient à se départir de cet apparent classicisme grâce à son récit nerveux et habilement construit. On assiste sans s’ennuyer une seconde aux péripéties de la jeune Eva qui doit, malgré elle, mettre sa vie de côté pour endosser le rôle d’une tueuse à gage et sauver ce qu’il reste de sa famille. On s’attache à cette « héroïne » au destin brisée grâce à des flashbacks qui reviennent sur ses souvenirs d’enfance. Loin d’être linéaire, Au nom du père voit se succéder les rebondissements et ne souffre d’aucun temps mort.
La teneur de l’intrigue ne laisse évidemment pas beaucoup de place à la réflexion. On est en présence d’un thriller au ton « américanisé » qui laisse les considérations psychologiques au second plan. Mais force est de constater qu’on s’immerge sans aucun problème dans l’album grâce à son atmosphère savamment installée. De plus quelques trouvailles scénaristiques entretiennent l’intérêt du lecteur qui trouvera dans ce one shot un divertissement prenant et sans prise de tête.
Au dessin, Accardi livre une copie à la croisée des genres. On peut voir dans son trait des influences venues du manga, du comics mais aussi plus classique. Dans le récit principal, le dessinateur use de contrastes francs, tout en noir et blanc, tandis qu’il joue une carte plus douce et nuancée lors des flashbacks grâce à de jolis lavis. Si l’identité visuelle de l’album est forte, le trait d’Accardi parait pourtant approximatif et donne une impression de rigidité… Un problème de taille pour un récit tourné vers l’action…

Sans réinventer le thriller, Au nom du père se pose comme une lecture prenante et efficace. Derrière son apparent classicisme se cache un album nerveux qui parvient sans cesse à renouveler l’intérêt du lecteur. On aurait toutefois aimé un dessin plus précis et surtout plus dynamique pour servir cet intense récit qui ne manque pas de piment. Cela mis à part, Au nom du père est un divertissement prenant, sexy, violent, et sans prise de tête.

ROI OURS, de Mobidic, aux éditions Delcourt, 18,95 € : Bulle de Bronze

roi-ours-couv…ROI OURS, de Mobidic, aux éditions Delcourt, 18,95 € : Bulle de Bronze 

Pour sa première BD, Mobidic réalise un conte doux-amer dans l’univers des légendes amérindiennes. Roi Ours plonge le lecteur dans un monde sauvage empreint d’onirisme pour nous conter une histoire de vengeance.

Éprouvé par la malédiction que le dieu Caïman a lancée sur son village, le chaman a décidé de lui donner Xipil, sa propre fille, en guise d’offrande. Cette dernière attend son heure, attachée à un totem, mais le Roi Ours ne l’entend pas de cette oreille et la libère. Seulement, lorsque Xipil marche vers son village, un homme de sa tribu tente de l’assassiner pour avoir refusé d’être sacrifiée. L’ursidé vient une seconde fois à son secours et décide de l’emmener avec lui et de la prendre pour femme.
Cependant, les choses ne sont pas si faciles à vivre pour la jeune indienne. Difficile d’être acceptée parmi les dieux lorsqu’on est une simple mortelle. De son côté, le Roi Ours a « volé » l’offrande du roi Caïman, qui compte bien tirer profit de la situation…

Si Roi Ours a tous les aspects du conte, il n’est pas de ceux qu’on lit aux plus jeunes. Vengeance, trahison, sexualité et giclées de sang sont au cœur de cet ouvrage qui possède un ton résolument adulte. Pourtant, cet album ne verse pas non plus dans le gore et la violence gratuite et entretient la douceur onirique d’un univers sauvage mais empli de sagesse. On peut d’ailleurs y voir une certaine parenté avec Princesse Mononoké, rien que ça. C’est simple, Roi Ours joue avec notre cœur, nous fait ressentir maintes émotions. La narration nous emmène de surprise en surprise et ne souffre d’aucun véritable temps mort. Bref, le scénario pourrait paraître un peu simpliste mais se révèle finalement d’une profondeur insoupçonné et nous embarque là où on ne s’y attendait pas.
On navigue alors dans ce monde fantastique où les esprits, dieux et animaux géants côtoient les humains, pour le meilleur et pour le pire. L’univers de l’album est cohérent et possède sa propre atmosphère. Le récit a le bon goût de ne pas trop en faire, bien qu’on puisse regretter quelques facilités scénaristiques. La fin ouverte laisse un gout d’inachevé et fait perdre un peu de puissance à ce récit pourtant maitrisé. Cependant certains n’y verront pas un problème puisque cela participa au ton doux-amer de cette fable.
Graphiquement, le travail de Mobidic n’est pas pour plaire à tout le monde. Le trait de la dessinatrice est élégant mais les contours épais confèrent un aspect jeunesse à l’ouvrage et pourra rebuter certains lecteurs habitués à plus de finesse. Toutefois, à quelques maladresses près, les planches révèlent une grande maîtrise et installent une atmosphère onirique saisissante grâce à leur simplicité. L’ambiance est également portée par des couleurs tout en justesse qui offrent de jolis jeux de lumières et de textures.

Roi Ours est un one shot réussi et surprenant, surtout pour une première œuvre. Mobidic signe là un conte cruel, empreint d’onirisme, empli d’émotion et profondément humain. La fin ouverte et certaines facilités scénaristiques sont les seuls éléments qui ternissent le magnifique tableau proposé par cet album. Attention toutefois, contrairement à ce que peuvent laisser penser les dessins au trait épais, Roi Ours n’est pas une bd jeunesse à proprement parler.

Guillaume Wychowanok

L’ÎLE DES JUSTES, Corse, été 42, de Piatzszek et Espé, aux éditions Glénat, 18,50 € : Bulle d’Argent

ile-des-justes-couv…L’ÎLE DES JUSTES, Corse, été 42, de Piatzszek et Espé, aux éditions Glénat, 18,50 € : Bulle d’Argent

Avec L’Île des justes, Stéphane Piatzszek et Espé rendent hommage au peuple corse qui a redoublé d’effort pour protéger les juifs en exil pendant la Seconde Guerre mondiale. Une fiction ancrée dans un contexte historique bien réel, une histoire touchante qui magnifie la solidarité face à l’adversité.

Marseille. Été 42, alors que la France est occupée. Henri et Suzanne Cohen sont prêts à fuir la ville en compagnie de Sacha, leur jeune fils. Leur but est de rejoindre la Corse pour ensuite se rendre en Palestine. Leur départ est finalement précipité lorsqu’une rafle a lieu dans leur rue. Henri est arrêté et Suzanne et son fils iront seuls sur l’île de beauté.
Dès son arrivée sur l’île, Suzanne est arrêtée alors que Sacha est mis à l’abri par les Corses. Elle parvient finalement à prendre la fuite et à rejoindre le village de Canari où le prêtre local a protégé son fils. Les jours s’éclaircissent alors pour Sacha et sa mère qui se sentent en sécurité dans le vieux moulin prêté par le prêtre. Mais les beaux jours prennent fin lorsqu’ils sont dénoncés au nouveau préfet de l’île par une lettre anonyme… Heureusement, ce dernier ne fait pas une priorité de la traque des juifs.

Alors que les œuvres sur la Seconde Guerre mondiale sont nombreuses, les efforts des Corses pour enrayer la déportation des juifs réfugiés ou résidants sur l’île de beauté sont assez méconnus du grand public. Stéphane Piatzszek et Espé, participent à corriger le tir avec L’Île des Justes. L’histoire romanesque de Suzanne Cohen que les auteurs nous narrent montre par l’exemple la réalité historique de la Corse pendant l’Occupation.
Dès l’arrivée de la mère et du fils sur l’île de beauté, on ressent la tension que cachent les paysages ensoleillés des lieux. Une atmosphère oppressante que vient enrayer la bienveillance émouvante (de la plupart) des habitants de l’île. On est saisi par cette solidarité quasi-inconditionnelle et pourtant, le récit ne sombre pas dans le pathos larmoyant et propose une vision nuancée. Les personnages sont d’ailleurs dépeints dans cet état d’esprit : simpliste aux premiers abords, leur psychologie recèle une part d’ombre et de secret. La tension et la force de l’album ne retombent qu’à la fin de l’album qui semble un peu expédiée…
Graphiquement, Espé propose un travail soigné et très réussi. Son trait semi-réaliste n’est pas sans rappeler Il était une fois en France, avec des personnages tous plus expressifs les uns que les autres. Les décors ont également droit à un traitement de choix et restituent parfaitement l’ambiance inimitable des paysages de la Corse. La colorisation d’Irène Häfliger qui joue des contrastes et fait la part belle aux couleurs chaudes et lumineuses aide d’ailleurs à installer cette atmosphère unique.

Sorti pour le soixante-dixième anniversaire de la Libération, L’Île des Justes nous raconte avec justesse le rôle méconnu des Corses pendant l’Occupation. Un récit romanesque qui nous fait vivre avec émotion des événements de la Seconde Guerre mondiale sans trop en faire. L’intrigue est magnifiée par le dessin d’Espé et ne souffre que d’une fin un peu trop expéditive. Un one shot qui a de quoi attirer à la fois les adeptes de récits historiques et les amateurs d’histoires touchantes et émouvantes.

Guillaume Wychowanok

ROUTE 78, de Cartier et Alwett, aux éditions Delcourt, 19,99 €

route_78_couv…ROUTE 78, de Cartier et Alwett, aux éditions Delcourt, 19,99 €

Éric Cartier nous propose un récit autobiographique dans lequel il raconte sa traversée des États-Unis en compagnie de sa femme. Les jeunes amoureux espéraient alors rallier San Francisco, point de chute des hippies, en quelques jours à peine. Malheureusement pour eux, ils arrivent dix ans trop tard et le flower power n’anime plus vraiment les États-Unis…

1978, New York. Les poches vides, Éric et Patricia viennent d’arriver aux U.S.A. Ils espèrent rejoindre le pays des hippies, San Francisco, en quelques jours. Eux qui espèrent devenir instituteur ne se rendent pas encore vraiment compte de l’ampleur de la tâche… Mais leur première nuit va rapidement leur donner quelques indices. Ils devaient dormir chez la connaissance d’un ami qu’ils dérangent en pleine querelle amoureuse… Ils passeront donc leur première nuit aux USA à la belle étoile, cachés dans les buissons d’un parc.
Heureusement, le couple est complémentaire : si Éric ne pense pas vraiment à l’argent et préfère dépenser ses quelques pièces pour acheter des joints, Pat’ a les pieds sur terre et le sens des priorités. Pour traverser le pays, il leur faudra bien quelques dollars. Pour cela, ils vont vendre quelques dessins d’Éric, histoire d’amasser assez pour leur traversée. Une fois sur la route, ils se rendent rapidement compte que leur voyage ne sera ni court ni aisé.

Aidé par Audrey Alwett, Éric Cartier a accepté de mettre en cases le road trip qu’il a effectué en 1978 avec sa femme. A l’époque, les deux amoureux étaient de jeunes idéalistes qui se lançaient dans une aventure  pas vraiment préparée. Forcément romancé, le récit de Route 78 est juste et sincère. Le voyage nous est montré sous tous ses aspects, des plus positifs aux plus sordides. Traverser les États-Unis en auto-stop n’est pas une chose aisée et la qualité du trajet dépend fortement du chauffeur. Des rencontres, Pat’ et Éric vont en faire des bonnes comme des mauvaises. S’ils ne parviennent pas à toucher du doigt leur quête de flower power, au moins découvrent-ils la réalité de l’Amérique profonde. Les hippies se font rares mais les U.S.A des années 70 ont de nombreux personnages à faire découvrir : les routiers redneck qui ne jurent que par leur calibre, les parents toxicomanes qui élèvent leur fille au milieu des seringues usagées, les vétérans du Vietnam… Décidément les Hippies sont loin, et la profusion de bons sentiments imaginée par le couple de voyageurs n’est finalement pas au rendez-vous. Dans l’Amérique en crise qu’ils traversent, les fleurs ont laissé place à un tableau beaucoup plus noir.
Car Route 78 est un voyage initiatique qui se construit sur une rencontre ratée. Tous les déboires qu’ont vécus Éric et Patricia pendant cette traversée participent à leur passage à l’âge adulte. Sincère et touchant, ce récit parvient à nous plonger dans les ambiances vécues et une sensation grandit page après page : la désillusion. Malheureusement, en mimant ce voyage qui s’éternise pour finalement durer 2 longs mois (au lieu des quelques jours prévus), l’album finit par tirer en longueur alors que l’on comprend où l’auteur veut en venir. Du coup une certaine lassitude et une volonté d’arriver au bout du périple s’installe (un peu comme pour les personnages). Aussi, les lecteurs qui ne sont pas à l’aise avec la langue de Shakespeare risquent d’être gênés par des dialogues qui regorgent d’argot anglais (les obligeant à faire de nombreux allers-retours entre les planches et le lexique situé en fin d’œuvre).
Graphiquement, Route 78 est un voyage plaisant. Son trait semi-réaliste donne des personnages assez caricaturaux mais plein de vie. De la puissance et de la spontanéité se dégagent des cases qu’on devine savamment construites. Le dessin d’Éric Cartier est très expressif et on a vraiment l’impression d’accompagner les personnages dans les endroits les plus accueillants comme les trous à rats les plus crasseux. On prend plaisir à (re)traverser les paysages des États-Unis notamment grâce à la mise en couleur précise de Pierô Lalune.

Route 78 est un road trip dans les U.S.A de la fin des années 70 qui fleure bon la sincérité et les souvenirs. Forcément, le tout peut se montrer parfois un peu caricatural. La volonté de l’auteur de donner un aperçu « total » de ce voyage est plaisante, mais cela apporte aussi une impression de longueur en fin d’ouvrage. Avec son propos original et désenchanté, ce one shot séduira sans peine les amateurs de voyages décalés.

Guillaume Wychowanok

TRILLIUM, de Jeff Lemire aux éditions Urban Comics : Bulle de Bronze

trillium_couv…TRILLIUM, de Jeff Lemire aux éditions Urban Comics : Bulle de Bronze

Jeff Lemire signe un comics où espace et temps n’en font qu’à leur tête. Une œuvre de science fiction singulière pour une expérience de lecture renversante.

En 3797, ne subsistent que 4000 êtres humains dans l’univers et la Terre n’est plus qu’un lointain souvenir. La Crépine, un virus intelligent, a eu raison de l’espèce humaine et l’a obligée à fuir aux confins de l’univers. Une mystérieuse fleur nommée Trillium représente la dernière lueur d’espoir pour les hommes : elle permettrait d’élaborer un vaccin contre le virus. Nika Temsith de son côté est entrée en contact avec une étrange espèce extraterrestre à la peau bleue. En entrant dans leur cité, elle est interpelée par les immenses parterres de Trillium qui entourent un temple. Elle se plie aux coutumes de ces étranges êtres, avale un Trillium et entre dans le temple pour se retrouver en des lieux inconnus…
William Pike de son côté vit son rêve d’explorateur dans la jungle péruvienne aux côtés de son frère Clay…au début du XXeme siècle. Cet ancien soldat traumatisé par la Première Guerre Mondiale n’aura eu que peu de répit : des autochtones les prennent en chasse. Il est désormais seul, au pied d’un temple incas entouré de Trillium. Là-bas il voit une femme à l’allure étrange et qui parle une langue inconnue. Un peu plus tard il apprend son nom : Nika…

Jeff Lemire est un nom connu des amateurs de comics grâce à ses publications personnelles (Essex County, Monsieur Personne, Jack Joseph soudeur sous-marin) ainsi qu’à son travail de scénariste pour DC comics (Green Arrow, Animal Man…). Pour son nouvel ouvrage en solo, il se lance dans l’univers de la science fiction. Trillium prend ainsi le parti de faire se rencontrer deux périodes et deux lieux forts éloignés. Un jeu des « destins croisés » pas nouveau, Jeff Lemire innove du côté de la forme…
Le chemin de William Spike et celui de Nika Temsmith se lisent dans des sens opposés et on retourne donc l’album à chaque changement d’époque. Ce concept permet d’envisager les changements spatiotemporels de manière sensorielle.  Si cette idée est parfaitement exploitée dans le premier chapitre du comics, il a droit par la suite à des traitements divers qui s’avèrent parfois très réussis et parfois franchement déstabilisant. A la fin les retournements d’album intempestifs gâchent d’ailleurs un peu le plaisir de lecture.
Coté récit, cette imminence de la fin de l’espèce humaine n’est certes pas nouvelle mais assez bien mise en scène. C’est le mélange des lieux et des époques qui donne à cet album tout son sel. Seulement cette imbrication rend le récit très dense et donne lieu à une lecture parfois un peu laborieuse.
Côté graphique, Jeff Lemire livre un univers singulier et plausible. Si le dessin n’est pas le plus lisse et le plus accessible qui soit, il a le mérite d’être efficace et mis en couleur de bien belle manière avec des encrages qui lorgnent parfois vers les teintes pastelles.

Jeff Lemire signe un comics SF rafraîchissant. Son idée de mise en page et de sens de lecture variables libère son comics du carcan de la planche quadrillé et propose une nouvelle expérience de lecture. Le récit est de son côté plus convenu et peut s’avérer un peu trop dense pour ceux qui auraient du mal à s’immerger dans cet album. Une aventure à découvrir donc pour les amateurs de SF qui n’ont pas peur de mettre à mal leurs bonnes vieilles habitudes de lecture.

Guillaume Wychowanok