L’APOCALYPSE SELON MAGDA, de Vollmer-Lo et Maurel, aux éditions Delcourt, 22,95 € : Bulle de Bronze

apocalypse_selon_magda_couv…L’APOCALYPSE SELON MAGDA, de Vollmer-Lo et Maurel, aux éditions Delcourt, 22,95 € : Bulle de Bronze

Cela fait un an que la fin du monde a été annoncée, aujourd’hui c’est le jour J. Mais l’apocalypse tant redoutée n’a finalement pas lieu. Une libération  pour toute la population qui exulte…mais une mauvaise nouvelle pour Magda, une jeune fille qui a construit ses derniers jours autour de cette fin attendue.

Alors que tout le monde attend fébrilement la fin du monde annoncée, rien ne se passe. Naturellement, tout le monde sort pour fêter cela… sauf Magda qui voit tous ses plans chamboulés.
Un an plus tôt. La veille de son treizième anniversaire, Magda est rassemblée avec tous les autres élèves de son collège pour apprendre une funeste nouvelle : dans un an, une série de catastrophe entraînera la fin du monde. Une annonce difficile à encaisser pour tous les collégiens qui pensent vivre leur dernière année… Magda discute de tout cela avec ses amis Léon et Julie et tente de trouver des réponses à toutes les questions qui se posent désormais. Le soir, tous les médias se focalisent sur la fin du monde, baignant la population dans une atmosphère anxiogène…
Le lendemain matin, alors que Magda compte bien fêter son anniversaire, elle comprend rapidement que rien ne sera plus pareil. Au petit matin, la jeune fille apprend que son père est parti vivre ses derniers jours d’existence avec une autre femme. En fait tout le monde veut profiter de ces derniers instants, et les élèves comme les professeurs désertent les salles de classe. Pas facile de se construire dans un contexte pareil… Magda se rend compte qu’elle risque de passer à côté de pas mal des choses de la vie… et elle compte bien profiter de cette dernière année pour les découvrir.

Si le thème de l’adolescence est un sujet qui a déjà été maintes fois traité en bande dessinée, le placer dans le contexte d’une apocalypse apparaît déjà beaucoup plus original. Ce choix audacieux mais judicieux insuffle de la puissance aux propos de l’auteur grâce à des symboles forts et des situations extrêmes. L’adolescence peut occasionner pas mal de soucis et dans un monde qui se délite progressivement cela relève peut rapidement devenir un enfer. Car face à une fin certaine, chacun décide de profiter de la vie comme il l’entend sans plus se préoccuper des autres et du lendemain.
Aux côtés de Magda, le lecteur est témoin de ce monde qui sombre peu à peu dans la folie car il se sait condamné. Et le jeune fille ne fait pas exception : elle veut goûter à tout ce que cette vie a à lui offrir. Construit comme un thriller, L’Apocalypse selon Magda fait donc la part belle aux émotions tout en apportant une réflexion sur la société.  Forcément, condenser les tourments de l’adolescence en moins de 200 pages n’est pas aisé, et l’album tombe parfois dans l’excès et use de clichés un peu faciles. Mais, grâce à son récit rythmé et sa narration séquentielle prenante, cet album ne laisse jamais retomber l’intérêt et donne envie au lecteur d’aller au bout de ce récit fort en émotions.
Carole Maurel propose un dessin jeté et expressif qui correspond bien au ton de l’album. Son trait semi-réaliste et dynamique nous montre les différents événements sans détours. La mise en scène très cinématographique couplé à l’aspect graphique assez sobre rend la lecture de l’album très agréable, tandis que les changements de couleurs en fonction de la séquence renforcent l’immersion du lecteur.

Pour sa première bd, Chloé Vollmer-lo livre un récit à la fois intimiste et symbolique sur l’adolescence. Si le récit est fort en émotion, on aurait toutefois aimé que le sujet soit traité avec un peu plus de subtilité pour être plus plausible et plus marquant. Avec son style jeté et dynamique, Carole Maurel fait preuve d’une grande maîtrise pour son deuxième album.

ARENE DES BALKANS, de Thirault et Miguel, aux éditions Les Humanoïdes associés, 17,95 € : Bulle d’Or

arene-des-balkans-couv…ARENE DES BALKANS, de Thirault et Miguel, aux éditions Les Humanoïdes associés, 17,95 € : Bulle d’Or

Inspiré de faits réels, Arène des Balkans est un thriller au réalisme inquiétant. Un expatrié croate revient dans sa ville natale, après 20 années d’absence, mais rapidement son fils se fait kidnapper pour participer à des combats d’enfants ! Le père va tout faire pour retrouver son enfant dans ce pays qui lui semble désormais étranger…

Cela fait 20 ans que Frank Sokol n’est pas retourné dans sa Croatie natale. Pompier à Thunder Bay, au Canada, il élève comme il le peut son fils, depuis que sa femme est morte. En réalité se sont plutôt les beaux-parents de Frank qui ont élevé Ben ces dernières années. Lors d’une discussion houleuse avec eux, Frank reçoit un coup de téléphone : sa mère vient de décéder. Il décide de partir en Croatie, avec Ben, et peu importe ce que pourront dire ses beaux-parents. Ben va enfin rencontrer sa famille croate !
Une fois arrivés à Rijeka, les choses ne se passent pas pour le mieux pour le père et son fils. Anto, le frère de Frank, lui reproche de les avoir abandonnés pendant que lui s’occupait de la famille. Ben, quant à lui, n’arrive pas vraiment à s’intégrer parmi les jeunes. Vu comme l’occidental douillet qui ne comprend pas un mot de croate, il essuie quelques insultes et autres coups. Dans l’affrontement, le téléphone de Ben est cassé et depuis ses cousins ne l’ont plus revu. Inquiet, Frank se lance dans une traque qui va se révéler effrénée.

Pour construire son Thriller, Philippe Thirault a choisi de s’inspirer de faits réels qui font froid dans le dos. L’auteur parvient à rendre son récit humain en installant dans un premier temps la situation de Ben et son père et les relations familiales conflictuelles. Une approche réaliste qui renforce la tension engendrée par la disparition de Ben. Le récit se dédouble alors, nous montrant d’un côté l’horrible exploitation de Ben et de l’autre le père qui se heurte aux policiers corrompus et se lance à corps perdu dans l’action.
Après un début un peu calme, Arène des Balkans déroule ensuite un récit haletant à la narration dynamique. Si le scénario en lui-même est assez classique, la mise en scène et l’approche réaliste rendent ce récit glaçant. On est indigné face aux ignominies dont les enfants sont victimes et on trépigne en suivant le père qui se démène avec son frère et son neveu. Seul le final, un peu rapide et facile, peut laisser le lecteur sur sa faim, mais la dernière case emplie de sous-entendu ne peut laisser qu’un goût âpre.
Dans un style réaliste, Jorge Miguel s’est parfaitement adapté au récit d’Arène des Balkans. Les cases à l’encrage appuyé sont très convaincantes qui, comme les couleurs, font dans la sobriété. Sans être grandiose, le dessin froid et parfois un peu trash sert tout à fait la narration . On peut reprocher quelques cases un peu trop statiques avec des personnages parfois rigides.

Arène des Balkans est un thriller dur, froid, qui parvient à captiver le lecteur par son récit à la fois prenant et révoltant. Après un début très introductif, ce one-shot fait constamment monter la pression avec des scènes chocs. Dommage que la fin se révèle si rapide et abrupte. Mais en préférant le réalisme froid et inquiétant à l’outrance, l’album parvient à toucher et remuer le lecteur.

MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

matsumoto-couv…MATSUMOTO, de L.-F. Bollée et Nicloux, aux éditions Glénat, 25,50 € : Bulle d’Argent

Laurent-Frédéric Bollée et Philippe Nicloux nous font revivre les événements qui ont mené aux attentats au gaz sarin à Matsumoto en 1994 puis à Tokyo en 1995. On suit de l’intérieur la préparation de la secte Aum, menée par un leader psychotique répondant au nom de Shoko Asahara, qui souhaite renverser le gouvernement japonais en provoquant l’Armageddon.

Dans les plaines désertiques de l’Australie, à Banjawarn Station, des japonais ont racheté une propriété pour construire un bâtiment dans un but inconnu. C’est une véritable armada d’ouvriers qui s’affère à l’édification de cette structure. Peu de temps après, un élève du conservatoire de musique de Nagoya, se présente dans la secte Aum Shinrikyo, impressionné par la théorie de son leader, Shoko Asahara. Lorsque le jeune étudiant doit transcrire la musique d’inspiration divine du gourou, il ne peut s’empêcher de relever une escroquerie intellectuelle… ce qui lui vaudra une incarceration musclée et un endoctrinement violent.
Dans la petite ville de Matsumoto, un juge tente de dévoiler au grand jour les projets de la secte Aum. De nombreux faits montrent que derrière le PDG d’Aum Inc. se cache un dangereux gourou aux intentions délirantes et terroristes. C’est d’ailleurs près d’une de ses entreprises située en Australie, à Banjawarn Station, que des troupeaux entiers de moutons ont été décimées par un gaz mortel. Se sachant menacé par le juge, le leader d’Aum décide de faire un test de son gaz sarin à Matsumoto, près de la demeure du juge. Cela servira de test avant l’attaque de grande envergure dans le métro de Tokyo.

L’attentat au gaz sarin perpétré en mars 1995 par la secte Aum dans le métro de Tokyo reste encore aujourd’hui l’attentat le plus important qu’a connu le Japon depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec Matsumoto, les auteurs nous retracent les événements qui ont mené à ces événements grâce à de multiples récits parallèles. Car ce n’est pas seulement la folie du gourou et de sa secte qui est exposée mais aussi le destin tragique des victimes directes ou non de cette organisation délirante. A travers le jeune étudiant en musique, on découvre les techniques d’endoctrinement d’Aum, en suivant un jeune DJ on voit les séquelles physiques et psychologiques provoqués par le gaz, aux côtés du juge on voit le manque d’action du gouvernement et face au sort réservé à un père de famille excentrique accusé à tort, on saisit la part de responsabilité de la justice et des médias. Plus dramatique que journalistique, Matsumoto donne une vision générale et humaine des événements.
Cette construction chronologique et éclatée permet de faire monter progressivement la tension, d’autant plus qu’elle est accompagnée d’un funeste compte à rebours. La narration originale et dynamique rend l’album très prenant. Toutefois l’aspect séquencé donne une impression de recul et empêche le lecteur d’être profondément touché, bien que cela évite de tomber dans le larmoyant. D’autre part, on aurait aimé en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de la secte et sur la personnalité inquiétante et fascinante du gourou. En préférant s’attacher à la part humaine du récit et en atténuant l’aspect journalistique de leur oeuvre, les auteurs ont évincé de nombreuses informations qui auraient été utiles à la compréhension du lecteur. Cela est particulièrement perceptible à la fin de l’ouvrage qui joue sur une mise en scène choc sans plus d’information…
Le dessin réaliste et très soigné de Philippe Nicloux permet de s’immerger sans peine dans cette intrigue aux multiples facettes. Les cadrages choisis par le dessinateur dramatisent l’action sans tomber dans l’excès. A mi-chemin entre le reportage et le cinéma, la mise en scène est habilement réglée et permet de susciter l’émotion du lecteur qui est placé face à des scènes qui font froid dans le dos. Les planches servent donc parfaitement le récit en installant des ambiances très diverses avec une justesse appréciable.

Matsumoto est un bon roman graphique qui nous donne une vision globale et assez complète des événements qui ont mené à l’attentat de mars 1995 dans le métro de Tokyo. Avec son récit éclaté, cet album s’attache aux faits et à la part humaine qui entourent cette tragédie. On aurait toutefois apprécié avoir plus d’informations sur cette secte et son gourou afin d’être confronté, plus encore, à sa folie démesurée et fascinante. Ni vraiment journalistique, ni totalement dramatique, Matsumoto est un one-shot prenant et efficace qui nous place face à la folie humaine dans ce qu’elle a de plus révoltant.

Guillaume Wychowanok

AU NOM DU PÈRE, d’Enoch et Accardi aux éditions Physalis, 19,90 € : Bulle de Bronze

Aunomdupere-couv…AU NOM DU PÈRE, d’Enoch et Accardi aux éditions Physalis, 19,90 € : Bulle de Bronze

Avec au nom du père, les deux italiens Luca Enoch et Andrea Accardi nous ont composé un thriller au rythme plus qu’enlevé. Eva va devoir remplacer son père qui ne peut plus assurer son rôle de tueur à gage. Bien que très entraînée et préparée, la jeune fille va devoir faire face à des dangers inattendus.

Eva s’occupe de son père, un ex tueur à gage qu’un AVC a amoindri, seul parent qui lui reste. Elle doit tout faire pour laisser croire que son père peut encore faire son travail sans quoi la mafia ne tardera pas à prendre les mesures nécessaires. Grâce aux conseils paternels elle est devenue, à son tour, une tueuse à gage hors pair avec un atout de taille : un physique de rêve. Elle se charge donc de tous les contrats qu’il ne peut honorer.
La fille et son père doivent faire vite et récolter assez d’argent pour s’envoler vers la destination de leur rêve : les îles Fidji. Mais avant de couler des jours heureux au soleil, loin des dangers et tracas du milieu, Eva va devoir remplir un contrat juteux : quatre cibles et une grosse somme à la clef. La mission est largement à la portée de la tueuse professionnelle… mais plusieurs obstacles vont se mettre en travers de sa route.

Au nom du père  a tout du thriller classique… A priori cette histoire musclée et tendue sur fond de milieu mafieux, de drogue et de prostitution n’est pas des plus originales. Ainsi, on voit les habituels flics corrompus, les mafieux sans foi ni loi, les luttes intestines… Bref, si ces éléments peuvent relever de la référence, cela donne tout de même une impression de déjà-vu. Pourtant, l’album parvient à se départir de cet apparent classicisme grâce à son récit nerveux et habilement construit. On assiste sans s’ennuyer une seconde aux péripéties de la jeune Eva qui doit, malgré elle, mettre sa vie de côté pour endosser le rôle d’une tueuse à gage et sauver ce qu’il reste de sa famille. On s’attache à cette « héroïne » au destin brisée grâce à des flashbacks qui reviennent sur ses souvenirs d’enfance. Loin d’être linéaire, Au nom du père voit se succéder les rebondissements et ne souffre d’aucun temps mort.
La teneur de l’intrigue ne laisse évidemment pas beaucoup de place à la réflexion. On est en présence d’un thriller au ton « américanisé » qui laisse les considérations psychologiques au second plan. Mais force est de constater qu’on s’immerge sans aucun problème dans l’album grâce à son atmosphère savamment installée. De plus quelques trouvailles scénaristiques entretiennent l’intérêt du lecteur qui trouvera dans ce one shot un divertissement prenant et sans prise de tête.
Au dessin, Accardi livre une copie à la croisée des genres. On peut voir dans son trait des influences venues du manga, du comics mais aussi plus classique. Dans le récit principal, le dessinateur use de contrastes francs, tout en noir et blanc, tandis qu’il joue une carte plus douce et nuancée lors des flashbacks grâce à de jolis lavis. Si l’identité visuelle de l’album est forte, le trait d’Accardi parait pourtant approximatif et donne une impression de rigidité… Un problème de taille pour un récit tourné vers l’action…

Sans réinventer le thriller, Au nom du père se pose comme une lecture prenante et efficace. Derrière son apparent classicisme se cache un album nerveux qui parvient sans cesse à renouveler l’intérêt du lecteur. On aurait toutefois aimé un dessin plus précis et surtout plus dynamique pour servir cet intense récit qui ne manque pas de piment. Cela mis à part, Au nom du père est un divertissement prenant, sexy, violent, et sans prise de tête.

CONFIDENCES À ALLAH, de Simon et Avril, d’après le roman de Saphia Azzeddine, aux éditions Futuropolis, 18€ : Bulle d’Argent

confidences-a-allah-couv…CONFIDENCES À ALLAH, de Simon et Avril, d’après le roman de Saphia Azzeddine, aux éditions Futuropolis, 18€ : Bulle d’Argent

Après avoir été adapté en pièce de théâtre, le roman Confidences à Allah de Saphia Azzeddine débarque en bande dessinée. Eddy Simon et Marie Avril reprennent les ingrédients qui ont fait le succès de l’œuvre originale en nous plaçant face au témoignage troublant d’une jeune musulmane d’aujourd’hui. 

Jbara vit à Tafafilt, un petit village marocain isolé et entouré de montagnes qu’elle surnomme « le trou du cul du monde ». Elle vit ici parmi ses parents, ses frères et sœurs et les brebis qui leur permettent de survivre. Elle vit comme une véritable domestique et n’hésite pas à coucher avec les bergers de passage en échange d’un Raïbi Jamila, petit et délicieux yaourt à boire. Une valise tombée d’un bus lui offre une passerelle avec la ville. Une aubaine pour cette jeune qui rêve d’ailleurs.
Cet ailleurs, elle va rapidement le rejoindre: quand on découvre qu’elle est enceinte, Jbara est bannie de son village par ses propres parents. Elle se rend alors en ville pour découvrir une vie faite de misère. Dans sa solitude, elle s’adresse constamment à Dieu, seule oreille attentive à ses questionnements. Traitée comme un objet, elle comprend qu’elle va devoir jouer de ses charmes si elle ne veut pas vivre dans le dénuement…

Choquer les esprits est parfois le moyen le plus direct pour toucher les cœurs. Une phrase qui sied bien au roman de Saphia Azzeddine. L’adaptation d’Eddy Simon et de Marie Avril est de la même trempe. On retrouve Jbara et sa voix off qui ne cesse de s’adresser à Dieu, à le questionner sur ses choix, à en comprendre la volonté. Un confident qui ne lui est pas toujours d’une grande aide, car la jeune femme connait la misère, la domesticité, la prostitution, la trahison… et subit tout cela avec une certaine distance, mais garde toujours la force de se battre.
Tous les événements sont montrés de manière crue, sans détour. On assiste à l’exploitation, la violence, la cruauté et l’injustice dans leur plus simple appareil. On est forcément touché par ce qu’il se passe, on s’indigne, on s’émeut, on rit parfois. N’ayant pas de réelle éducation scolaire, Jbara parle de manière simple, sans poésie et souvent avec une certaine vulgarité. Cela gênera sans doute la lecture des amis de la poésie qui pourront trouver le phrasé trop tapageur. On peut ressentir un malaise face à ce trop plein d’irrévérence associé aux événements sordides. Mais cet album n’est pas seulement propice à l’émotion il suscite aussi le questionnement. On est face à une représentation de la place de la femme dans les sociétés guidées par la religion, ce qui pousse à la réflexion. Le discours est simple d’accès, grâce à un récit très rythmé, et diablement efficace.
Le dessin fin très agréable de Marie Avril donne un cachet à cette adaptation. Son trait semi-réaliste exacerbe les émotions des personnages et ajoute une petite dose d’humour à cet univers bien sombre. D’ailleurs les planches très colorées ont un petit côté jovial qui contraste avec la noirceur du récit. De son côté, le jeu des cadrages met bien en valeur les différentes scènes pour susciter les émotions voulues. Sans être un chef d’œuvre graphique, Confidences à Allah est graphiquement agréable et maîtrisé.

Confidences à Allah est une adaptation réussie et sans concession. Les esprits et les âmes sont habilement touchés par cette histoire à la fois choquante et touchante agréablement mise en images. Cet album est un bel hommage rendu aux femmes qui ont le malheur de naître au mauvais endroit, un questionnement de la place de la religion dans la société, une réflexion sur la foi et l’espoir qu’elle suscite. Seule la vulgarité omniprésente pourrait détourner certains de cette lecture nécessaire.

LE MONDE DU DESSOUS, de Sibran et Tronchet, aux éditions Casterman, 17 € : Bulle d’Argent

monde-du-dessous-couv…LE MONDE DU DESSOUS, de Sibran et Tronchet, aux éditions Casterman, 17 € : Bulle d’Argent

Après trois ans passés en famille en Équateur, Didier Tronchet avait publié ses chroniques du quotidien là-bas, dans Vertiges de Quito. Avec Le Monde du dessous, il continue sur sa lancée sud-américaine. Adaptation d’un roman écrit par sa compagne, Anne Sibran, cet album mêle chronique sociale et surnaturel pour montrer l’enfer vécu par les mineurs du Potosi. 

Après des années d’exil, Agustin revient dans son village natal. L’endroit est désormais totalement dépeuplé et seules les ruines et autres sépultures persistent. Rapidement, ses souvenirs de jeunesses refont surface. Élevé par Sara, sa mère, Agustin a eu trois pères : Eusebio, celui qu’il préférait mais que les mines de Potosi ont fini par engloutir, Melchior, son géniteur, qui a profité de l’absence d’Eusebio pour violer Sara et Padre Pio, un prêtre guidé par ses idéaux.
La vie du village était rythmée par les disparitions de mineurs. Eux qui partaient en quête de richesse trouvaient inéluctablement la mort. Leur corps restait au fond de la montagne, non loin du lieu où était enfermé le diable. Persuadé, qu’il a le don de faire tomber la pluie, Agustin rêvait de vivre de cultures pour enrayer la voracité de la mine de Potosi qui engloutissait toujours plus d’âme. Mais sa mère en a décidé autrement : il a dû suivre un chaman dénommé Pako, afin d’être initié aux rites ancestraux…

Adaptation du roman d’Anne Sibran Dans la montagne d’Argent, Le monde du dessous est une chronique sociale déguisée en conte cruel. Le sujet est fort puisque, depuis que les conquistadors espagnols ont décidé d’exploiter la mine d’argent de Potosi, ce sont 8 millions de mineurs qui y ont perdu la vie. Si ce noir constat aurait pu donner lieu à un album très sombre, Sibran parvient à y ajouter une touche de poésie. On voit les effets néfastes de l’exploitation de la mine sur les populations environnantes à travers la voix et le regard (faussement) naïfs du jeune Augustin qui ne parvient pas à comprendre cette absurdité. De plus, le récit est parcouru des légendes et croyances amérindiennes qui donne à la triste réalité, un parfum de fantastique. Les dialogues sont souvent écrits en espagnol, ce qui leur confère de l’authenticité mais pourra aussi gêner la lecture de certains.
Parallèlement à la souffrance subie par le peuple équatorien, c’est la société occidentale qui est en cause. Car derrière l’image de Potosi qui englouti les âmes, c’est l’esprit européen et sa soif inextinguible de richesse qui apparait. On constate alors toute l’horreur de l’exploitation de l’homme par l’homme à travers des images symboliques et saisissantes qui poussent à réfléchir. On dévore cet album qui mêle fantastique et réalité sans pouvoir s’arrêter… jusqu’à arriver à une fin qui déçoit nos attentes…
Visuellement, le trait appuyé de Tronchet est immédiatement reconnaissable. Le dessin caricatural nous rend les protagonistes très attachants et combine habilement fantastique et réalité. Un véritable travail a été accompli sur la mise en couleurs qui offre une atmosphère de conte cruel. Visuellement ce one shot est puissant mais, Didier Tronchet oblige, ne vous attendez pas à un dessin réaliste fin et fourmillant de détails.

Avec Le Monde du dessous, Anne Sibran et Didier Tronchet nous questionne sur l’exploitation inique des hommes, dans un album édifiant et simple d’accès. Pas de grands discours, mais un récit emprunt de poésie et jonché de symboles percutants qui ne souffre que d’une fin en demi-teinte. Une chronique sociale forte et tragique qui évite la noirceur totale grâce à son ton décalé et son aspect fantastique.

Guillaume Wychowanok

LE PREDICATEUR, De Bocquet et Bischoff, adapté de Camilla Läckberg, aux éditions Casterman, 18 € : Bulle d’Argent

le-predicateur…LE PREDICATEUR, De Bocquet et Bischoff, adapté de Camilla Läckberg, aux éditions Casterman, 18 € : Bulle d’Argent 

Après le très réussi La Princesse des Glaces, Olivier Bocquet et Léonie Bischoff continuent d’adapter les romans de Camilla Läckberg. Dans Le Prédicateur, on retrouve Erica et Patrik qui vont devoir expliquer la disparition de plusieurs jeunes filles depuis 24 ans… 

En cette période estivale, le soleil baigne la petite ville balnéaire de Fjàllbacka. Patrik comptait bien profiter des beaux jours pour prendre quelques jours de repos et aider sa femme Erica, enceinte de leur enfant. Malheureusement pour eux, Patrik est appelé pour une affaire : le cadavre d’une jeune femme a été retrouvé dans une faille. Rapidement, la police découvre les squelettes de jeunes filles, disparues 24 ans plus tôt.
Pas question pour Erica de rester chez elle à ne rien faire. Elle mène sa propre enquête et découvre l’identité des deux jeunes femmes disparues en 1979. L’autopsie a, quant à elle, montré que les trois femmes ont subi les mêmes sévices et que ces trois meurtres sont liés. L’ensemble de ces éléments converge vers la famille Hult. Ephraïm, le père, est un ancien prédicateur qui était accompagné de ses deux fils, Gabriel et Johannes.

 Avec Le Prédicateur, les lecteurs de La princesse des Glaces évoluent en terrain connu. On passe certes du froid hivernal au soleil éclatant de l’été, mais on retrouve le couple de flics formé par Erica et Patrik, une enquête macabre, un village hanté par de lourds secrets… Cette grande ressemblance ne pose pourtant pas de grande gêne : cette histoire peut se lire indépendamment de la précédente et le résultat est toujours aussi réussi. En bon polar suédois, Le Prédicateur joue avec nos nerfs au sein d’un petit village à l’allure paisible qui cache une réalité beaucoup moins sympathique. Tout est histoire de non-dits et de faux semblants, et les couleurs chaudes de l’été masquent la noirceur des sentiments.
Pour installer convenablement cette atmosphère, une attention particulière a été portée aux personnages qui ont tous droit à une petite présentation en introduction de l’œuvre. Cela permet de bien différencier les personnages, d’esquisser leur psychologie et de cerner leurs intérêts. Des personnages humainement plausibles qui participent à installer l’ambiance de l’album. On navigue entre différents états émotionnels pour être rapidement happé dans un climat d’anxiété et d’incertitude. On parcourt alors la bd à un rythme haletant sans pouvoir décrocher jusqu’au dénouement qui lève le voile sur les événements.
Le travail de Léonie Bischoff s’inscrit dans la même lignée et rappelle ce qu’on a pu voir dans La Princesse des Glaces tout en arborant quelques changements. Le contraste entre les apparences et la réalité dissimulée est parfaitement mis en scène par la dessinatrice qui a un don pour donner des frissons. Son trait fin et détaillé risque de ne pas plaire à tout le monde mais colle parfaitement au récit tout comme les couleurs de Sophie Dumas qui donnent vie aux décors et personnages.

Deuxième adaptation d’un roman de Camilla Läckberg réussie de la part d’Olivier Bocquet et Léonie Bischoff. Le Prédicateur est une bd prenante et finement construite qui entretient le suspens jusqu’aux dernières pages. Aidé par un dessin subtil et expressif, l’album installe son atmosphère angoissante par touches pour mieux faire monter la tension. Pouvant se lire en tant que one-shot, l’ouvrage a de quoi plaire à tous les amateurs de polar mais pourra donner une impression de déjà vu à ceux qui ont lu La Princesse des Glaces.

Guillaume Wychowanok

LE SCULPTEUR, de Scott McCloud, aux éditions Rue de Sèvres, 25 € : Bulle d’Argent

le-sculpteur-mccloud-couv…LE SCULPTEUR, de Scott McCloud, aux éditions Rue de Sèvres, 25 € : Bulle d’Argent

Scott McCloud revisite le mythe de Faust en l’amenant vers les thématiques de la création et de l’amour. Proposant un point de vue sincère et personnel sur le monde de l’art, Le Sculpteur est un roman graphique dans lequel on suit un sculpteur qui accepte de n’avoir plus que 200 jours à vivre pour pouvoir sculpter tout ce qu’il touche à l’aide de ses seules mains. 

David Smith n’a pas mis bien longtemps pour faire parler de lui et il n’était encore qu’un jeune sculpteur lorsque ses œuvres singulières attirèrent l’attention des galeristes. Mais l’artiste n’a pas su capitaliser sur ce début prometteur et aujourd’hui il traverse un véritable vide artistique. C’est qu’il s’est brûlé les ailes en attirant les foudres de son premier investisseur, heureusement il garde le contact avec un ami galeriste. Seulement, l’absence de rentrées d’argent et ses loyers en retard le rapprochent chaque jour un peu plus de la banque route.
Alors qu’il rumine ses idées noires dans un bar de New York, son oncle Harry vient s’asseoir en face de lui. Cet oncle, censé être mort depuis quelques années, lui montre le comics qu’il avait dessiné lorsqu’il était enfant et dans lequel il s’était imaginé en « Super-Skulteur ». Harry propose alors un pacte à son neveu : il aura le pouvoir de modeler à sa guise tout ce qui lui passe sous les mains, mais 200 jours plus tard il mourra. David Smith accepte et s’il veut accomplir sa destiné d’artiste, mieux vaut ne pas s’éparpiller… 

Connu pour ses œuvres théoriques sur la bande dessinée, Scott McCloud rappelle avec Le Sculpteur qu’il est aussi un praticien du 9ème art. Et l’homme montre qu’il a une belle sensibilité. Sans renier sa parenté avec le monde des comics, Le sculpteur se relève être un portrait psychologique sur fond de réflexion autour de l’acte de création et son contexte. S’il tire une partie de ses influences des bd de super-héros, ce one shot propose un récit subtil et sincère qui préfère la retenue à l’excès.
On est placé face à cet artiste, un peu trop attaché à ses convictions pour réussir et qui se retrouve face à un océan de possibilités. Sa situation le pousse à réfléchir sur  l’acte de création, sur sa valeur, sur son absolue. L’auteur en profite pour nous montrer un milieu plombé par des protagonistes cyniques et opportunistes qui ne jurent que par la réputation et la reconnaissance. Un propos un brin convenu qui ne sombre toutefois pas dans le discours lourd et moralisateur. Scott McCloud préfère la subtilité. Ainsi la romance que va vivre notre super sculpteur est assez fine et parait authentique. Elle n’échappe pas à quelques passages un peu niais… mais quelle véritable histoire d’amour n’en comporte pas ? Finement découpé, l’ouvrage contient toutefois quelques longueurs, ce qui n’est pas étonnant au regard de ses 485 pages. Heureusement, les incursions ponctuelles d’éléments fantastiques apportent toujours un peu de renouveau à l’intrigue et nous donne envie d’aller jusqu’au bout.
Graphiquement, les planches du Sculpteur ne plairont pas à tous. Le dessin est réussi et assez détaillé, mais l’aspect ultra lisible du trait parait assez impersonnel. De plus, de la colorisation entièrement faite de bleu, de noir et de blanc peut se dégager une impression de froideur. En revanche, côté mise en scène, les lecteurs devraient être unanimes. Les cadrages et les découpages des planches sont astucieux et on sent que son passé de théoricien a servi sa pratique.

Dans la réflexion sans être cérébral, dans la romance sans être à l’eau de rose, Le sculpteur est une œuvre qui fait appel à notre cœur tout comme à notre esprit. Sensible et faisant preuve de retenu, Scott McCloud livre une bande dessinée sincère et personnelle qui malgré son discours un peu convenu a le mérite de ne pas donner des leçons. Il faut toutefois ne pas être réfractaire aux romances et aux longueurs pour se laisser séduire.

Guillaume Wychowanok

LE GRAND MECHANT RENARD, de Benjamin Renner aux éditions Delcourt, 16,95 € : Bulle d’Argent

grand-mechant-renard-couv…LE GRAND MECHANT RENARD, de Benjamin Renner aux éditions Delcourt, 16,95 € : Bulle d’Argent

Après avoir publié le très apprécié Un Bébé à livrer sous le pseudonyme Reineke, Benjamin Renner récidive dans le monde du 9éme art. Et le moins que l’on puisse dire est que le coréalisateur du dessin animé Ernest et Célestine a le don pour nous emplir de bonne humeur. Le Grand méchant Renard est un album simple, drôle et bourré de tendresse !

Le renard, comme tout renard qui se respecte, fait tout son possible pour croquer des gallinacées. Mais loin d’être le Grand méchant Renard, le goupil à la frêle allure n’impressionne personne, bien au contraire. Tous les (grossiers) stratagèmes qu’il élabore le conduisent au même résultat : bredouille. Les poules n’ont pas peur de ce renard, mais en ont assez de devoir le sortir du poulailler par la force du bec… et le chien censé les protéger est bien trop paresseux pour accomplir sa tâche. Les poules n’ont pas le choix ; si elles veulent se débarrasser de cet importun elles vont devoir s’entrainer à chasser du renard.
De son côté, le goupil en a assez de manger des betteraves et autres navets. Lui qui rêve d’être la terreur de la ferme veut de la chair fraîche à se mettre sous le croc. Il va donc prendre conseil auprès du grand méchant loup qui connait plutôt bien le sujet. Le loup a de la suite dans les idées et concocte un plan sur mesure : aller chercher des œufs et attendre qu’ils éclosent ! Le renard ne perd pas de temps pour exécuter ce plan. Mais une fois les poussins sortis de leur coquille, il faut encore les engraisser un peu, histoire de se faire un repas consistant. Et élever des poussins n’est pas une sinécure… surtout quand on s’y attache !

Benjamin Renner prouve qu’une bande dessinée n’a pas besoin de scénario complexe pour être efficace. Avec Le grand méchant Renard l’auteur livre une histoire simple, proche du ton des fables… l’humour cartoon en plus. L’atout indéniable de cette bd est sa palette de personnages animaliers, tous plus attachants les uns que les autres, à commencer par le renard bien sûr. Loin de l’image d’être sournois dont on l’affuble habituellement, notre goupil est lâche, idiot, désespéré et … maternel. Le chien est quant à lui des plus paresseux quand les poules sont impulsives et rompues aux techniques de combat… Un casting qui s’éloigne donc des habituels clichés pour nous baigner dans un univers frais. Ils donnent toute sa saveur au récit mené de main de maître par Renner qui ne cesse de nous surprendre. Les situations sont absurdes, les dialogues hilarants et le rythme ne faiblit presque jamais. On pourra juste relever une fin qui traîne un peu en longueur et aurait pu se délester de quelques pages, mais pas de quoi entamer la bonne humeur transmise par cette bd.
Bien souvent on se prend à rire face aux planches et on parcourt les 190 pages de l’œuvre un sourire aux lèvres. L’auteur a d’ailleurs le bon goût de ne pas jouer la surenchère en terme d’humour. Mais derrière cette étiquette humoristique, c’est aussi la tendresse qui transpire de ces pages. Sans qu’on s’en rende compte, le récit aborde le sujet de l’adoption avec subtilité et parvient à nous émouvoir là où on ne s’y attendait pas.
Pour illustrer cette histoire délirante, Benjamin Renner fait le choix d’une bd sans case et sans bulles (à proprement parler). Et cela fonctionne parfaitement, notamment grâce à son trait très expressif et dynamique. Il mise tout sur les personnages en réduisant les décors au strict nécessaire et le résultat est très théâtral .On se surprend même à rire, rien qu’en regardant la trogne impayable du renard. Un rendu cartoon qui est joliment rehaussé par des couleurs aquarelles du plus bel effet.

 Le Grand méchant Renard est un album des plus réjouissants. Souvent drôle, parfois touchant et toujours empli de bonne humeur, ce one shot a de quoi séduire toutes les tranches d’âges avec son récit pas si naïf qu’il n’y paraît. Sans doute une des lectures les plus rafraîchissantes de ce début d’année !

Guillaume Wychowanok

SAUVAGE, Biographie de Marie-Angélique Le Blanc. 1712-1775, de Morvan, Bévière et Hersent aux éditions Delcourt, 24,95€ : Bulle de Bronze

sauvage_couv…SAUVAGE, Biographie de Marie-Angélique Le Blanc. 1712-1775, de Morvan, Bévière et Hersent aux éditions Delcourt, 24,95€ : Bulle de Bronze

 Inspiré d’une histoire vraie, Sauvage, nous raconte l’histoire édifiante de Marie-Angélique Le Blanc, femme originaire d’une tribu canadienne, qui après avoir passé 10 ans dans la nature française va réapprendre à vivre en société. Un album touchant à la narration rondement menée qui nous interroge sur la notion de sauvagerie.

 Septembre 1731, forêt de Saint-Martin-aux-Champs dans la Marne. Quelques cavaliers découvrent une jeune sauvage et à ses pieds, le cadavre d’une jeune noire. Apeurée, la sauvage arrache le chapelet qui entoure le cou de la dépouille et prend la poudre d’escampette. Plus tard, affamée et assoiffée, elle se rapproche du village de Songy, attirée par un troupeau de moutons. Malheureusement, un chien veille au grain… elle devra attendre encore un peu pour se mettre quelque chose sous la dent, d’autant que les villageois du coin l’ont vue et qu’ils croient qu’elle est un démon. Une femme parvient finalement à capturer la sauvageonne avec une anguille en guise d’appât. Les habitants amènent la captive dans la demeure du Vicomte, lui font prendre un bain et découvrent que sous la crasse accumulée, se cachait une peau claire.
Face à ce constat, on essaye de donner un enseignement à cette fille. Mais si la sauvage apprend et s’adapte à une vitesse impressionnante, difficile de lui faire perdre ses habitudes « primitives ». La femme a besoin de viande crue, seule victuaille qu’elle parvient à digérer. Peu à peu, la réputation de la sauvage grandit. Le vicomte l’envoie alors à l’hospice de Châlons pour qu’elle reçoive un enseignement religieux. La femme se souvient de son nom Marie-Angélique, mais elle va mettre encore beaucoup de temps à reconstituer les souvenirs de son passé…

 La vie de Marie-Angélique Le Blanc est édifiante. Certes on connait d’autres histoires du même genre, notamment celle relatée par Truffaut dans L’enfant Sauvage, mais cette Marie-Angélique reste méconnue du grand public. Partie du Canada à l’âge de huit ans pour fuir l’esclavage, elle arrive à Marseille où elle est exploitée par de viles personnes. Elle s’enfuit alors et passe 10 années dans la nature avant d’être capturée à Songy. S’ensuit une longue réadaptation à la civilisation. L’histoire de Sauvage  s’inspire de cette histoire vraie et s’appuie sur le travail de recherche mené par Serge Aroles qui a publié en 2004, Marie-Angélique (Haut-Mississippi, 1712 – Paris, 1775) : Survie et résurrection d’une enfant perdue dix années en forêt.
Bien sûr les auteurs ont romancé cette histoire et comblé les trous. En parallèle de la réadaptation de Marie-Angélique, on assiste à sa quête pour reconstruire son passé. On découvre petit à petit les morceaux épars de sa mémoire qui expliquent comment elle en est arrivée à passer 10 ans en pleine nature. La narration se fait un peu sous la forme d’un puzzle, et cela force aussi le lecteur à se concentrer pour ne pas perdre le fil de ce récit long et complexe. Mais le résultat est touchant, édifiant. Fait de contraste ; l’album nous interroge sur les notions de nature, de société, de civilisation et de sauvagerie. On voit cette femme à la fois douce et violente, qui portée par la foi, perd peu à peu sa bestialité pour rejoindre un monde aristocratique. Si l’on sait que le tout est romancé, l’histoire reste plausible d’autant qu’elle s’appuie sur des fondations historiques solides.
Le dessin de Gaelle Hersent, qui réalise ici sa première bande dessinée, sert parfaitement ce récit fait de contrastes. Il suffit de jeter un coup d’œil à la couverture pour le voir : tout est question de mélange entre violence, bestialité, culture et douceur. Son trait très dynamique parait presque sauvage quand émane de ses couleurs directes une impression de douceur. Un parti pris graphique maitrisé qui bénéficie également de cadrages efficaces.

Sauvage est un album réussi qui s’appuie sur une histoire vraie, édifiante et loin d’être banale. Le récit est finement découpé, bien que l’aspect puzzle demande une bonne dose de concentration. Ce one shot romance une réalité historique avec sobriété et nous offre ainsi une lecture prenante, humaniste et touchante qui donne à réfléchir.

Guillaume Wychowanok