Melvile, T2 : L’Histoire de Saul Miller, de Romain Renard, aux éditions Le Lombard, 22,50 € : Bulle d’Argent

melvile-t2-couv…Melvile, T2 : L’Histoire de Saul Miller, de Romain Renard, aux éditions Le Lombard, 22,50 € : Bulle d’Argent

Romain Renard nous présente un deuxième habitant de sa ville à l’univers « lynchien » : Melvile. Ce deuxième tome nous conte l’histoire de ce quinquagénaire retraité de l’université qu’une malheureuse rencontre va obséder. Une histoire complète à l’atmosphère pesante qui s’inscrit dans un projet complet.

Pour les habitants du coin, Saul Miller c’est « le prof », l’intellectuel de Melvile. Cet astrophysicien cinquantenaire est revenu vivre dans la maison de son enfance depuis qu’il est à la retraite. Il vit isolé dans les bois et rend régulièrement visite à un couple d’amis qui réside à quelques kilomètres de là. Il accueille régulièrement Mia, la jeune fille de Paz, une serveuse du bar de Melvile avec qui Saul partage un peu plus que de l’amitié. Pour le reste, le retraité tient à sa tranquillité et vit à l’écart des autres personnes.
Un soir, Saul aperçoit un 4×4 qui stationne devant sa maison. En s’approchant, il voit que deux chasseurs tentent de prendre le chemin qu’il a condamné. Les chasseurs expliquent à Saul que ce passage leur ferait gagner deux précieuses heures, mais l’homme ne veut rien savoir : ils ne passeront pas par ce chemin. S’ensuit une discussion houleuse qui va chambouler le retraité. Cette altercation va obséder Saul et l’obliger à se remémorer son passé…

Comme le premier tome, l’Histoire de Saul Miller est un récit complet qui se concentre sur un habitant de cette étrange ville qu’est Melvile. Là-bas, l’isolement est palpable et chacun est mis face à la vérité de son existence. Saul est justement rattrapé par son passé qui lui est rappelé par une bande de chasseurs inquiétants. Les faces à faces tendus et réguliers vont obséder l’astrophysicien qui sombre peu à peu dans la paranoïa et la folie. Le récit se teinte peu à peu de fantastique sans jamais y céder totalement. S’installe ainsi une ambiance pesante où tout est suspendu jusqu’à l’inévitable explosion finale.
Dans Melvile, les habitués des films de David lynch naviguent en terrain connu et retrouvent une atmosphère si puissante et particulière. La narration volontairement traînante prend le temps d’installer son histoire, ses personnages et son ambiance pour mieux happer le lecteur dans son univers. Une fois immergé, difficile de se sortir de cet album qui joue avec nos nerfs. Le lecteur aguerri pourra regretter une fin un peu attendue et une intrigue finalement assez classique, mais rien que pour son atmosphère, L’Histoire de Saul Miller vaut le détour.
Romain Renard a élaborée une technique hybride qui confère à Melvile une véritable identité visuelle. Les planches aux teintes sépia très travaillées multiplient les jeux de lumières et semblent baigner dans un climat brumeux et éblouissant. Les personnages quoiqu’un peu rigides, sont assez expressifs et donnent vie à ce récit où la tension est avant tout psychologique. Avec ses dessins si singuliers et son sens de la mise en scène, Renard embarque sans peine le lecteur dans son univers à la limite du fantastique.

L’Histoire de Saul Miller confirme le talent de Romain Renard qui a construit avec Melvile un univers frissonnant où la folie tutoie le fantastique. Immersif et prenant au possible, ce thriller manque juste un peu de surprise pour se révéler exceptionnel. Mais pour ceux qui aiment les récits puissants et les ambiances de plomb, Melvile est une série à ne pas manquer… D’ailleurs pour approfondir cette expérience, une application permet d’accéder à des accompagnements sonores, des musiques et d’autres documents … Des bonus bienvenus qui viennent enrichir un univers cohérent.

AZIMUT, T3 : Les anthropotames du Nihil, de Lupano et Andreæ, aux éditions Vents d’Ouest, 13,90 € : Bulle d’Or

azimut-t3-couv…AZIMUT, T3 : Les anthropotames du Nihil, de Lupano et Andreæ, aux éditions Vents d’Ouest, 13,90 € : Bulle d’Or

Cela faisait près de deux années que nous l’attendions, et voilà que le troisième tome d’Azimut débarque en ce début d’année 2016. La série de Lupano et Andreæ continue sur sa lancée loufoque avec un album toujours aussi beau et rythmé !

Les deux premiers tomes d’Azimut ont su nous transporter au sein d’un univers foisonnant où l’espace et le temps sont malléables. Dans ce monde qui a perdu son nord magnétique, on a pu assister au vol de crônes orchestré par la belle et plantureuse Manie Ganza en quête de jeunesse éternelle. Mais pour réaliser son rêve, Manie a dû faire un ignoble pacte avec la banque du temps… le monde d’Azimut est au bord de la guerre et les Primordiaux ne semblent pas particulièrement préoccupés par le sorta qui attend les humains.
On retrouve donc dans ce troisième tome la belle et ses compagnons de fortune perdus dans le désert. Alors que la bande croise un groupe de moines qui servent le Livre des Réponses, ils sont attaqués par l’armée de la mère de Manie Ganza, Reine de son état. Excédée par la beauté de son enfant qui ne subit pas les affres du temps, la reine compte bien supprimer sa fille de la surface du globe. Mais ce désert cache une âme secourable insoupçonnée !
De son côté, le professeur Aristide Breloquinte et son équipage touchent bientôt au but de leur expédition. Ils sont sur le point de découvrir les secrets du temps…

Avec son monde fantastique foisonnant et singulier Azimut a su s’attirer la sympathie des lecteurs. Juste retour des choses, tant cette série bénéficie de qualités indéniables : rythme effréné, aventures loufoques, bestiaire étonnant, univers inventif, personnages originaux et attachants… sans oublier les magnifiques planches en couleurs directes de Jean­-Baptiste Andréae. Lupano montre tout son talent avec un récit éclaté où une palette de personnages très variée nous fait vivre une aventure riche en surprises et en rebondissements.
Seulement à force d’ouvrir des pistes narratives le deuxième tome pouvait donner au lecteur une impression de confusion . Avec ce troisième tome, le scénariste calme nos inquiétudes et prouve qu’il sait parfaitement où il va. L’intrigue est toujours aussi riche, l’aventure toujours aussi rythmée et farfelue et les révélations se multiplient tout en entretenant une part de mystère. La curiosité du lecteur est stimulée durant tout l’album qui, une fois terminé, donne une furieuse envie de connaître la suite.
C’est avec un grand plaisir qu’on retrouve le travail d’Andreæ qui, avec ses magnifiques couleurs directes, participe grandement au cachet d’Azimut. Son style unique donne vie à un monde baroque au possible parcouru par des personnages burlesques et fourmillant de trouvailles graphiques. A l’aise dans tous les compartiments, le dessinateur a créé un univers à l’esthétique farfelue mais cohérente avec un certain génie. On remarque toutefois que le soin apporté aux détails, notamment en arrière-plan, semble un peu en retrait… mais certainement pas de quoi ternir cette magnifique composition graphique !

Andréae et Lupano sont aux commandes d’une des séries les plus réjouissantes de ces dernières années. Ce troisième tome entame les révélations tout en conservant une large part de mystère au fil d’un récit savoureux et rythmé. Certes, Azimut va dans tous les sens et peu paraître farfelu, mais c’est ce qui fait toute la saveur de cette aventure ubuesque qui touche à des sujets existentiels.

BOB MORANE, Renaissance, T1 : Les Terres rares, de Brunschwig, Ducoudray et Armand, aux éditions Le Lombard, 13,99 € : Bulle d’Argent

bob-morane-renaissance-couv…BOB MORANE, Renaissance, T1 : Les Terres rares, de Brunschwig, Ducoudray et Armand, aux éditions Le Lombard, 13,99 € : Bulle d’Argent

Luc Brunschwig, Aurélien Ducoudray et Dimitri Armand dépoussièrent Bob Morane avec un reboot surprenant. On retrouve les personnages emblématiques de la série au sein d’une intrigue moderne faite de politique, de terrorisme et de haute technologie. Loin de l’image habituelle qu’on a de Bob Morane, c’est un aventurier en construction que nous propose ce tome d’introduction.

Palais de Justice de Paris. Le Lieutenant Robert Morane comparait devant le Tribunal de Grande Instance pour des faits survenus le 9 mai 2012 au Nigéria. Il était alors en mission avec 5 autres soldats à Ibadan afin d’éviter les affrontements entre les Haoussas de confession musulmane et les Yoroubas d’obédience chrétienne. Il répondait aux questions de la journaliste Sophia Zuko lorsqu’un enfant est venu demander de l’aide. Sa famille est menacée par des Haoussas armés de machettes. Alors que les supérieurs de Robert Morane lui ordonnent de ne pas intervenir, le lieutenant, accompagné du sergent William Balantine, sauve la famille du petit garçon in extremis…
Le sort du lieutenant ne fait pas de doute lorsque, en pleine séance, un messager délivre une missive au juge. Un des hommes sauvés par Robert Morane, Kanem Oussman, demande en tant que nouveau président du Nigéria que le Lieutenant soit acquitté. Évincé de l’armée mais libre, Bob Morane part alors en Écosse, rendre visite à Bill Ballantine qui n’a pas eu droit au même traitement de faveur. Pas rancunier, le sergent accepte son emprisonnement. Peu de temps après, Bob Morane est approché par un collaborateur de Kanem Oussman qui lui propose de devenir le conseiller du nouveau président.

Des romans originels d’Henri Vernes, aux différentes adaptations BD, en passant par les dessins animés et autres films, Bob Morane a connu bien des aventures. Après 60 années de bons et loyaux services, le héros a droit à une seconde jeunesse avec Bob Morane, Renaissance. Ce reboot se propose de reprendre les ingrédients fondamentaux de la série pour les placer dans un contexte contemporain (voire légèrement futuriste). On retrouve donc Bob Morane, bien sûr, mais aussi Bill Ballantine, Miss Ylang-Ylang, Sophia Zukor ou l’Ombre Jaune (et certainement d’autres dans les prochains épisodes) ainsi que les liens qui les unissent. En revanche, finies  les adaptations des romans et place à des aventures inédites et neuves. Ce premier tome se présente ainsi comme un préquel, avec un Bob Morane tourmenté, un aventurier en devenir qui n’est pas encore l’homme sûr de lui que l’on connaît. Un parti pris « psychologique » qui pourra déplaire aux fans de longue date mais qui insuffle de la fraîcheur à une série qui tombait peu à peu dans l’oubli.
Bob Morane entre donc de plain-pied dans le XXIe siècle avec une intrigue qui fait la part-belle à la géopolitique, ainsi qu’à des technologies d’anticipation aussi intéressantes qu’inquiétantes. Ce tome d’introduction fait se succéder les scènes d’actions et les séquences plus introspectives ou descriptives dans un rythme appréciable. On peut certes relever une fin un peu poussive, un récit un peu trop policé ou une situation géopolitique peu plausible mais, dans l’ensemble, la lecture est prenante et agréable.
On retrouve avec plaisir le trait réaliste très maîtrisé de Dimitri Armand qu’on a récemment vu dans le très bon Sykes. On le sent à l’aise dans les scènes d’actions comme lors des séquences de dialogues qui bénéficient toutes d’un sens de la mise en scène très cinématographique. Le dessinateur prend également des libertés par rapport à ses prédécesseurs avec des personnages remis au goût du jour et un peu différents de ce qu’on a eu l’habitude de voir. Là aussi, la réinterprétation de l’œuvre originelle a du bon et offre des planches belles et modernes.

Reboot réussi pour Bob Morane qui propose une aventure fraîche et réactualise librement les codes de la série et les dépoussière… n’en déplaise à Henri Vernes ! Avec sa narration millimétrée, son récit prenant, ses très jolies planches et sa réinterprétation rafraîchissante de l’univers originel de la série, Bob Morane, Renaissance a ce qu’il faut pour séduire un nouveau public tout en contentant les fans des premières aventures de l’aventurier (mis à part les plus pointilleux et conservateurs d’entre-eux).

UNE VIE : La biographie retrouvée, T1 : 1916 Land Priors, de Martinez et Perrissin, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bulle d’Argent

une-vie-winston-smith-t1-couv…UNE VIE : La biographie retrouvée, T1 : 1916 Land Priors, de Martinez et Perrissin, aux éditions Futuropolis, 15 € : Bulle d’Argent

Guillaume Martinez et Christian Perrissin ont décidé d’adapter l’autobiographie inachevée d’un auteur inconnu du grand public : Dover Winston Smith. Cet écrivain et reporter anglais a pourtant rencontré Aldous Huxley, été le compagnon d’armes de George Orwell et mené une vie d’aventurier bien remplie. Dans ce premier tome, on découvre l’adolescence du jeune Smith qui suit une scolarité solitaire et mouvementée au sein de l’école de Land Priors en Angleterre…

1984. Anna Laurence reçoit un coup de téléphone à l’attention de sa mère, Alice… décédée il y a 4 ans. Croyant à une mauvaise plaisanterie, Anna écoute cependant son interlocuteur, le gérant d’un hôtel de Saint Véran, qui lui indique qu’un certain Winston Smith a disparu en laissant une lettre pour Alice Laurence. Curieuse, Anna prend un taxi pour se rendre à l’hôtel où le gérant lui laisse une missive accompagnée d’un manuscrit autobiographique intitulé Life, Confession d’un imposteur. Désirant en apprendre plus sur l’inconnu qui aurait connu sa mère, elle se plonge dans son récit.
1916, école de Land Priors en Angleterre. Timide, pas vraiment brillant, à fleur de peau et issu d’un milieu modeste le jeune Dover est le bouc émissaire de ses camarades. Si on ajoute à cela son naturel lâche, on ne peut s’empêcher de penser que le jeune Dover n’a décidément rien pour lui. Pourtant, le directeur de l’établissement ne cesse de le protéger pour une raison inconnue… et à force de coup dur le jeune homme va développer un sens de la combativité à toute épreuve qui va lui permettre d’intégrer le prestigieux collège d’Eton.

C’est en parcourant les étagères d’un bouquiniste que Christian Perrissin aurait trouvé l’autobiographie de Winston Smith. Cet écrivain qui a connu son heure de gloire pendant l’entre-deux guerres a eu une vie incroyable avant de sombrer dans l’oubli littéraire. Le premier tome de cette adaptation qui devrait en compter 6 s’intéresse donc à la scolarité du jeune Dover qui peine à s’intégrer. Si la jeunesse de l’écrivain n’a rien de sensationnel, ce premier opus esquisse son caractère tout en plantant le décor de l’Angleterre du début de XXe siècle. D’autre part c’est un récit sans concession qui nous est livré, car dans son autobiographie l’auteur n’est pas tendre avec lui-même. On découvre progressivement un enfant lâche au fil des événements marquants de sa scolarité à Land Priors qui vont peu à peu faire de lui un loup aux dents longues. Un choix qui permet de donner un rythme appréciable à cet album qui est au demeurant, adaptation littéraire oblige, très bavard.
En filigrane de ce récit sarcastique, on découvre le contexte d’époque : la vie au sein des internats du début du XXe siècle, la guerre de 14-18 qui éclate, la xénophobie grandissante à l’égard des Allemands… Une ambiance particulière très bien retranscrite par l’auteur qui donne un cadre historique intéressant à cette histoire qui semble toutefois un peu banale… Mais, lorsqu’on connait Winston Smith, on sait que son histoire relève de l’incroyable : compagnon d’arme d’Orwell pendant la guerre d’Espagne, agent du MI-6 pendant la Seconde Guerre mondiale, scénariste pour Hollywood… Une vie édifiante étrangement tombée dans l’oubli… Que les spécialistes de la littérature du XXe siècle se rassurent, leur culture ne leur fait pas défaut : Winston Smith est un écrivain qui n’a jamais existé. Les facétieux Guillaume Martinez et Christian Perrissin ont créé un background plausible et très réussi autour de leur héros fictionnel.
Cette falsification espiègle de Perrissin est très bien servie par le trait réaliste de Guillaume Martinez . Son dessin très expressif et la mise en couleur d’Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger installent les différentes ambiances avec une facilité déconcertante. On croirait humer les odeurs des lieux visités. Le découpage et le cadrage insufflent quant à eux un certain intimisme au récit qui semble ainsi des plus véridiques.

Une Vie n’est pas une adaptation littéraire de plus. L’autobiographie de ce Winston Smith est une lecture agréable qui nous plonge dans l’Angleterre du début du XXe siècle avec efficacité. Si l’on ajoute à cela le très réussi travail d’imposture des auteurs, on tient là une oeuvre très intéressante qui sort un peu des sentiers battus. Cependant, l’aspect « littéraire » de l’album le rend très bavard et le récit n’avance que très peu en ne dévoilant qu’une année (pas très remplie) de la vie trépidante de l’écrivain. Heureusement, il reste 5 tomes pour découvrir toutes les pérégrinations de Winston Smith !

STEAM NOIR, T1 : Le Coeur de cuivre, de Schreuder et Mertikat, aux éditions EP, 14 € : Bulle de Bronze

steam-noir-t1-couv…STEAM NOIR, T1 : Le Cœur de cuivre, de Schreuder et Mertikat, aux éditions EP, 14 € : Bulle de Bronze

Avec Steam Noir, Les éditions EP nous font découvrir une bd qui a fait forte impression dans son pays d’origine : l’Allemagne. Ses deux jeunes auteurs, Benjamin Schreuder et Felix Mertikat, nous plongent dans un univers steampunk original et enthousiasmant sur fond d’enquête ésotérique.

Landsberg, domaine Reidlich, 5 après les jours aveugles, au matin. Des agents de l’Alliance Leonard enquêtent sur un étrange cambriolage. Les voleurs ont utilisé du gaz anesthésiant pour endormir les occupants de l’habitation et ainsi, ils ont pu opérer en toute tranquillité. Hirschmann, un homme machine, Madame D., profileuse de son état, et le Bizarromant Heinrich sont dépêchés sur les lieux pour résoudre cette affaire.
Grâce au globomètre, une machine capable de mettre en évidence les traces des âmes, Heinrich comprend que ce cambriolage n’a rien de naturel. Rapidement, l’enquêteur et la profileuse découvrent des indices qui indiquent qu’une jeune fille avait été emmurée vivante dans la cheminée de la maison. Seulement, le cadavre a étrangement disparu… Au fil de leurs découvertes, le trio va se lancer sur les traces d’un mystérieux guérisseur aux pratiques douteuses.

Si Steam Noir a connu un certain succès en Allemagne en gagnant le Prix de la meilleure bande dessinée à la foire du livre de Francfort, cette série nous était jusqu’à présent inconnue. Les éditions EP rectifient le tir en publiant le premier tome en France. Sage décision, car cet album a de nombreux arguments à faire valoir, à commencer par son univers steampunk riche et original. Ce premier tome nous plonge sans plus d’explication dans ce monde mystérieux fait d’éther, de continents volants, d’hommes machines au look singulier et d’âmes aux étranges capacités. On suit un peu hébété les prémices de l’enquête et l’on découvre les différents aspects de l’univers avec plaisir.
L’enquête prend rapidement un tournant surprenant et amène le trio d’enquêteurs sur la piste d’hommes à la recherche d’un mystérieux cœur mécanique. Les auteurs n’hésitent donc pas à brouiller les pistes et à jouer avec les attentes du lecteur pour faire monter le suspens. Le récit est assez bien construit mais, malgré ses rebondissements, on peut constater une certaine langueur dans le rythme. Une fois arrivé à la fin, on se dit qu’on aurait aimé avancer un peu plus loin dans l’histoire et en apprendre plus sur cet univers captivant. Du coup, on attend la suite pour se faire une véritable idée de la série même si un dossier en fin d’album vient nous donner des informations sur le monde steampunk de l’oeuvre.
Graphiquement, Steam Noir est tout aussi original, et il suffit de regarder le design des personnages et autres machines pour s’en convaincre. Forcément, ce parti pris ne devrait pas faire l’unanimité mais les adeptes de steampunk devraient être séduits. Le trait de Felix Mertikat est agréable et donne corps à l’univers de l’oeuvre même si les arrière-plans et les couleurs informatiques donnent une impression de flou généralisé aux planches. Heureusement, le découpage très stylisé apporte du dynamisme aux cases parfois un peu figées et confèrent une véritable identité à l’album.

Navigant entre ésotérisme et steampunk, Steam Noir propose un univers riche et très original. Dommage que les informations soient distillées au compte-goutte : on aurait aimé en apprendre un peu plus sur l’intrigue et l’univers. Les planches dégagent un « quelque chose »plaisant, mais l’impression de flou, les couleurs informatiques et les dessins parfois un peu statiques ne plairont pas à tous. Ce premier tome de Steam Noir augure du meilleur pour la série… et on espère que le prochain opus saura répondre à nos attentes et à notre curiosité !

Guillaume Wychowanok

LES BEAUX ETES, T1 : Cap au Sud, de Zidrou et Lafebre, aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle d’Or

beaux-etes-t1-couv…LES BEAUX ETES, T1 : Cap au Sud, de Zidrou et Lafebre, aux éditions Dargaud, 13,99 € : Bulle d’Or

Après le pari risqué de L’Indivision et l’excellent conte cruel qu’est Bouffon, Zidrou signe son troisième ouvrage de cette rentrée 2015, avec Les Beaux étés. Cette fois-ci pas de tourments mais un départ en vacances d’une famille attendrissante sur un ton simple et rafraîchissant.

Août 1973, Belgique. Mado et Pierre Faldérault devraient être partis en vacances avec leurs quatre enfants. Mais comme d’habitude, Pierre doit boucler quelques planches que son éditeur demande expressément. Pas facile de dégager du temps libre quand on est dessinateur de bd et forcément la vie privée en paye les frais… C’est donc avec du retard que la famille Faldérault embarque dans leur 4L déjà chargée. Après les plaisanteries habituelles, la destination est annoncée : direction le Midi !
Le long trajet pour rallier l’Ardèche s’annonce des plus mouvementés ! Un véritable esprit de famille règne au sein de cette 4L qui a vu moult rites s’installer pendant les trajets. Chaque Faldérault a un caractère bien à lui et la famille se fait inévitablement remarquer à chaque halte. Voilà qui augure du meilleur pour les vacances !

Zidrou nous retrace la route des vacances avec le ton tendre et subtil qu’on lui connait. Dans Les Beaux étés, il nous plonge sans peine dans cette famille qui n’est pas épargnée de tout tourment. Car, comme sait si bien le faire Zidrou, les bons sentiments et les moments les plus heureux sont côtoyés par des moments plus durs et des vérités moins reluisantes. Cette subtilité de ton permet au scénariste de construire un univers plausible, ou en tout cas, qui parle au lecteur.
Certes, on peut trouver l’ouvrage un peu classique, avec sa narration qui s’appuie sur l’habituel souvenir d’un couple de personnes âgées et son récit qui ne prend finalement pas énormément de risques. Mais l’important n’est pas là car cette série s’appuie sur cette famille qui nous offre un panel de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Que l’on ait connu cette époque ou, tout simplement, qu’on ait vécu des départs en vacances similaires, on s’identifie à ces personnages. On reconnait ces petites filles au caractère bien trempés, ce jeune garçon et son ami imaginaire, ce couple qui n’est pas au mieux de sa forme mais aussi ces départs en vacances bruyants et joyeux. On ressent les nombreux liens et rites qui unissent cette famille… Les Beaux étés dresse un joli portrait de famille, prenant et touchant, sans tomber dans la mièvrerie. On peut s’étonner face à certaines réactions, ne pas être d’accord… bref, ça fleure bon l’authenticité.
Le trait vif aux accents franco-belges de Jordi Lafebre sied parfaitement à l’atmosphère enjouée et nostalgique de cet album. Les personnages sont expressifs, ont des allures bien typés et on croirait les voir bouger sous nos yeux. Le dessinateur montre qu’il sait aussi installer des décors et propose de jolies planches qui rendent hommages à l’Ardèche bien qu’elles soient trop rares… D’autre part, on peut remarquer quelques proportions approximatives, notamment concernant la 4L… mais cela ne gâche toutefois pas le voyage.

En cette rentrée 2015, Zidrou et Jordi Lafebre nous proposent de repartir en vacances ! Cap au Sud entame parfaitement cette nouvelle série avec sa justesse de ton et sa galerie de personnages réussis ! Un album qui respire la vie et suscite la nostalgie et la bienveillance, du Zidrou pur jus ! Espérons que la série saura préserver la fraîcheur de ce premier opus !

MAXENCE T1, La sédition Nika, de Sardou et Duarte aux éditions Le Lombard : Booofffff

maxence_T1-couvMAXENCE T1, LA sédition Nika, de Sardou et Duarte aux éditions Le Lombard : Boooffffff

Pour sa première incursion dans la bande dessinée, l’auteur de thrillers historiques Romain Sardou nous emmène dans l’empire romain byzantin, sous le règne de Justinien Ier. Un premier album aux allures de peplum qui s’avère finalement assez lisse.

En l’an 532 à Constantinople, la société est divisée en deux factions : les bleus, soutenus par l’empereur, et les verts. D’habitude, leur rivalité s’exprimait surtout à l’hippodrome mais lors de la dernière course de char, deux chars verts subissent un accident douteux laissant la victoire aux bleus. Les esprits s’échauffent, les émeutes débutent et Justinien en appelle à la répression pour calmer les esprits. Malheureusement, dans les affrontements, un des dirigeants des bleus a été assassiné. Les rumeurs indiquent que des soldats sont à l’origine de la mort de l’homme politique : il n’en faut pas plus aux bleus pour ne plus soutenir l’empereur. Si les deux factions s’unissent contre l’empereur s’en sera fini de lui. L’impératrice Théodora fait alors appel à un proche : Maxence, dresseur de fauve de son état. Ce dernier n’a que quelques heures pour enquêter sur la mort du leader bleu et mettre un terme à ce qu’on appellera la sédition Nika.

Romain Sardou est connu pour ses thrillers historiques, pas étonnant donc que Maxence s’inscrive dans la même lignée. Il choisit une période peu traitée : l’Empire Romain d’Orient au VIeme siècle. Le début de l’album esquisse les mystérieuses origines de Maxence puis on fait connaissance avec la famille impériale et on voit la sédition Nika prendre forme au cours de ce premier tome d’introduction…
Mais au fil des pages on se rend bien vite compte que l’album ne réserve pas de grande surprise. Certes, difficile dans un premier tome de mettre du rythme et de lancer l’action, mais les présentations des personnages semblent un peu s’éterniser tout comme certains dialogues trop « présentatifs ». Les différents personnages paraissent ne figurer là que par prescription historique. Le dessin de Duarte renforce cette impression tant les personnages semblent figés. Leur manque de personnalité est tel qu’on a parfois un peu de mal à les reconnaître selon les pages… La mise en scène est des plus classiques et le dessin réaliste parait bien lisse, sans saveur particulière et certainement pas aussi appliqué que ce que laisse entrevoir la couverture. Seules les scènes d’émeutes parviennent à insuffler une fibre épique à cet ouvrage. Dommage donc que Maxence ne soit pas plus peaufiné car les mystérieuses origines du héros éveillent la curiosité du lecteur. Avec un supplément d’âme, cette bd historique bien documentée aurait pu devenir une série historique prenante et trépidante.

Maxence est donc un début de série assez moyen. On a l’impression d’être face à une bd historique façon « vieille école » qui a un manque flagrant de personnalité et de dynamisme. Cette impression est renforcée par un dessin lisse et imprécis de Duarte qui ne signe pas, avec Maxence, sa meilleure copie. Espérons que le deuxième tome se révèle plus prenant et peaufiné…

Guillaume Wychowanok

LES VIEUX FOURNEAUX, T2 Bonny and Pierrot, de Lupano et Cauuet aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

vieux_fourneaux_t2_couv…LES VIEUX FOURNEAUX, T2 Bonny and Pierrot, de Lupano et Cauuet aux éditions Dargaud : Bulle d’Or

Après un premier tome très réussi, Les Vieux Fourneaux revient après seulement 6 mois d’absence. Cette parution resserrée n’a en rien amoindri notre bande de septuagénaires anarchistes avec un deuxième tome au moins aussi bon que le premier.

Le premier tome des vieux fourneaux nous a permis de faire connaissance avec 3 septuagénaires, amis de longue date : Mimile, Antoine et Pierrot. On s’intéressait surtout à l’histoire d’Antoine qui, après avoir perdu sa femme, a appris qu’elle l’avait trompé 40 ans auparavant, avec son patron. Un coup dur pour ce syndicaliste qui ne désirait rien de plus que se venger de son ancien employeur désormais domicilié en Toscane. Au long de son périple, ses amis et sa petite-fille, Sophie, faisaient tout pour l’en empêcher.
Changement de « personnage principal » avec ce deuxième tome qui s’intéresse à Pierrot, l’infatigable anarchiste. Celui-ci reçoit une importante somme d’argent accompagnée d’un mystérieux tract « Pour la cause. Ann Bonny. ». Ce nom réveille de vieux souvenirs chez Pierrot. Ann Bonny, c’était cette fille dont il s’était amouraché, ils avaient fait les 400 coups ensembles. Malheureusement leur « lutte libertaire à deux » s’est subitement arrêtée et il n’a jamais pu retrouver celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer…

Nos 3 septuagénaires préférés reviennent toujours aussi en forme. Comme dans le premier tome, on a droit à une histoire principale qui est ponctuée d’intrigues secondaires et de gags réjouissants. Onretrouve Pierrot, Mimile et Antoine dans toute leur truculence et leur créativité. C’est aussi l’occasion de revenir sur des problèmes quotidiens rencontrés par le 3eme âge mais toujours avec tendresse et humour. On voit ces personnes âgées encore animées par leur joie de vivre qui font tout pour continuer à exister dans un monde qui les met à l’écart. Et quoi de mieux pour se faire remarquer que de montrer sa grogne au grand jour ? Bref, on retrouve, dès les premières pages, l’ambiance du premier tome qui fait la part belle à la beauté et la vérité de ces papys.

Encore plus dynamique que le précédent opus et toujours aussi bien construit, Bonny et Pierrot est une lecture sans longueur. On pourra juste regretter que le running gag de la boulangerie prenne autant de cases et que l’histoire paraisse un brin moins plausible. Toutefois cela permet au trio et à leurs amis d’étaler leurs caprices et délires loufoques pour notre plus grand plaisir. Le dessin de son côté gagne encore en qualité avec un trait encore plus franc et fluide qu’auparavant. On se prend à admirer les mines caricaturales des personnages, qu’ils soient âgés ou non, avec un sourire aux lèvres. On retrouve la lutte d’ego entre ces papys mécontents, les luttes d’orgueil et leurs personnalités attendrissantes… et un brin casse pied pour leur voisinage. La jeunesse est également de mise et il est rassurant de voir que ce troisième âge têtu et grognon a laissé un héritage : les jeunes sont tout aussi loufoques et aptes à pousser leur coup de gueule…

Les Vieux Fourneaux est une bonne lecture, agréable, plaisante, touchante et bourrée d’humour. Ce tome 2 ne fait que confirmer ce qu’on pressentait avec Ceux qui restent. On est en présence d’une série qui fait du troisième âge son véritable héros, un portrait juste, sans beaux sentiments, avec humour et sans mépris. Sans doute une des meilleures séries humoristiques de l’année.

Guillaume Wychowanok