…LE CHANT DES RUNES, T1 : La première peau, de Runberg et Poupard, aux éditions Glénat, 13,90€ : Bulle d’Argent

chant-des-runes-couv…LE CHANT DES RUNES, T1 : La première peau, de Runberg et Poupard, aux éditions Glénat, 13,90€ : Bulle d’Argent

Sylvain Runberg et Jean-Charles Poupard ont concocté, avec Le chant des Runes, un thriller nordique mâtiné de fantastique. Deux enquêteurs y font leur possible pour élucider l’affaire de la disparition d’Anna Thorqvist, la pop star la plus célèbre de Suède… Pour ce faire, ils vont devoir faire preuve d’une grande ouverture d’esprit et sortir des sentiers battus.

Stockholm, le 20 février 2016. C’est l’heure de la répétition pour les participants de PopMaster qui débutera le lendemain soir. C’est justement au tour de la favorite, Anna Thorqvist, de faire son tour d’essai… mais la jeune femme est en retard. Agacée par ce contretemps, son agent décide de rentrer dans sa loge et fait une inquiétante découverte : la jeune chanteuse semble avoir disparu et les murs de sa loge laissent apparaître d’étranges inscriptions sanguinolentes. Les enquêtrices Eva et Thérèse sont envoyées sur place afin de résoudre cette affaire au plus vite et en toute discrétion.
Dans de telles circonstances, Eva et Thérèse pensent forcément aux pistes habituelles : disparition volontaire afin de susciter le « buzz », jalousie de la part de la principale rivale. vengeance de l’ancien agent…  Alors qu’elles pensent être sur la bonne piste, les deux détectives se ravisent rapidement en apprenant qu’une concurrente d’Anna a disparu dans les mêmes circonstances, avec les mêmes runes de sang inscrites sur les murs. Que peuvent donc bien signifier ces inscriptions vikings ?

Le thriller nordique n’a plus de secret pour Sylvain Runberg qui est  aux commandes de la série incontournable Millénium. L’auteur préserve ainsi l’approche froide et glauque de cette dernière mais en y ajoutant une touche de fantastique. Pourtant, mis à part les inscriptions runiques, rien ne laisse présager, dans la première partie de l’album, le  tournant surnaturel que prend le récit. On cerne progressivement les personnalités des protagonistes au fil des dialogues et des passages mettant en scène leur quotidien de façon réaliste. Un début d’enquête assez classique qui prend toute son envergure lors de l’apparition d’un  archéologue qui semble savoir ce que signifie ces runes vikings.
Bien que le pitch du Chant des runes ne soit pas ce qu’on a vu de plus original ces derniers temps, Runberg parvient sans peine à nous happer dans une ambiance sombre et glaçante. En entrecoupant l’intrigue principal de scènes fortes qui ont de quoi faire frissonner le lecteur. Le suspens est savamment entretenu dans ce récit qui multiplie les fausses pistes jusqu’à un final étonnant qui dévoile la part fantastique de cette histoire… et donne furieusement envie de lire la suite de l’aventure.
Le trait réaliste de Jean-Charles Poupard sied parfaitement au récit et à son ambiance. Les personnages sont expressifs et les décors font l’objet d’une attention particulière. Bien que le tout puisse paraître un peu sage, on est face à une partition graphique très efficace qui plonge quasi-instantanément le lecteur dans son ambiance sordide. On peut également remarquer les couleurs de Johann Corgié qui effectue un travail sur l’atmosphère de l’album avec un jeu de lumière omniprésent qui parait parfois un peu trop informatique.

Le chant des runes s’annonce comme un thriller nordique des plus prenants, bien que ce premier tome, très introductif, ne laisse filtrer que très peu d’informations concernant sa part fantastique. Prenant et assez rythmé, La première peau débouche sur une dernière scène « coup de poing » qui donne furieusement envie de lire la suite. Un début prometteur donc pour le Chant des Runes, dont la première enquête est annoncée en deux tomes.

BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

bouffon-zidrou-couv1BOUFFON, de Zidrou et Porcel, aux éditions Dargaud, 14,99 € : Bulle d’Or

Après avoir parcouru l’enfer des tranchées de 14-18 avec Les Folies bergères, Porcel et Zidrou partent pour une époque médiévale dans un conte des plus cruels. Dans Bouffon, ils retracent l’existence sombre mais pleine d’espoir de Glaviot, un enfant à la laideur exceptionnelle. Une fable à la noirceur extrême qui touchera plus d’un lecteur.

Anne faisait partie de ces femmes qui récupèrent, tout ce qui a de la valeur sur les dépouilles qui jonchent les champs de bataille encore fumant. Lorsqu’un soldat à l’article de la mort lui remit une lettre pour le Comte d’Astrat en lui promettant une belle récompense, elle crut que sa condition allait s’améliorer. Pourtant, sur place, ce n’est pas la richesse qui l’attendait, mais une existence faite de viols et d’humiliation dans les cachots du château.
A force, elle finit par tomber enceinte et, au bout de 9 mois, enfante un enfant difforme. La laideur de l’enfant est tel que le geôlier l’abandonne en pâture à son molosse qui n’a épargné personne, pas même sa propre progéniture. Pourtant, la chienne s’occupe du jeune enfant et le soigne comme elle le peut. Surnommé Glaviot, l’enfant difforme est exploité par le geôlier qui lui fait faire toutes les corvées. Une existence faite de crasse et de misère que Glaviot traverse pourtant avec une certaine jovialité.
Lorsque le comte se rend compte de l’existence de cet être, il demande immédiatement à ce qu’il devienne le bouffon de sa fille. Malgré son faciès monstrueux, Glaviot devient la distraction préférée de la fille du Comte grâce à son humour et sa docilité. L’enfant est belle et Glaviot est prêt à tout pour lui être agréable… bien qu’il sache qu’elle lui est inaccessible.

Quand on connait les œuvres sensibles, bienveillantes et justes de Zidrou, on peut être étonné de le voir aux commandes d’un conte cruel tel que Bouffon. Pourtant l’auteur n’en est pas à son coup d’essai et avait déjà signé des œuvres telles que le Montreur d’Histoires ou Les 3 fruits  Mais avec ce dernier ouvrage, le scénariste pousse à l’extrême la noirceur de l’histoire et le dégout n’est jamais loin. Qu’il s’agisse de ses origines, de son existence ou de son physique, rien n’est aguicheur chez Glaviot. Et, contre toute attente, on éprouve rapidement de la tendresse pour ce gamin. Parmi les êtres cruels dénués de toute bienveillance, les prisonniers torturés, les hypocrites et les tyrans, le jeune homme fait office de véritable étincelle de vie qui recèle un pouvoir extraordinaire…
N’en disons pas plus sur Glaviot pour ne pas gâcher la découverte de cet album puissant. La narration est prise en charge par un prisonnier et peut paraître outrancier, mais cela laisse du coup une liberté de ton à l’auteur qui insuffle avec brio une dose d’humour et de second degrés à cette sombre fable. Le tragique se mêle à l’affection, et on se prend à être profondément touché par cette être qui traverse les pires expériences de la vie avec une foi et une joie de vivre inébranlables. Lorsqu’on assiste aux souffrances vécues par cet enfant on est étonné de sa capacité à rebondir et à aller de l’avant. Bref, Bouffon est une réussite scénaristique et narrative, un conte cruel extrêmement rude et pourtant humaniste, une lecture qui touche forcément le lecteur.
Le travail effectué pat Francis Porcel vient renforcer l’atmosphère de cette sombre fable. Les geôles sombres et crasseuses qui ont vu naître Glaviot contrastent avec le monde du haut où la lumière paraît éblouissante. Les couleurs tentent de percer dans ces planches aux encrages généreux qui font la part-belle aux teintes sombres et froides. Plus expressif que dynamique, le trait de Porcel adopte l’esthétique du conte et paraît entretenir une distance ironique. En revanche, les planches manquent du coup un peu de relief et de dynamisme.

Puissant, sombre et à la limite du dérangeant, Bouffon est un excellent conte cruel qui joue avec la sensibilité du lecteur. En distillant une dose d’humour, d’humanisme et d’espoir à son œuvre, Zidrou a su trouver un ton unique et percutant et prouve qu’il a encore de nombreuses bonnes histoires à nous conter. Bien qu’un peu statiques, les planches de haute volée de Francis Porcel participent à installer l’ambiance singulière de cette fable. Bouffon ravira ceux qui n’ont pas peur d’être bousculés par des récits à l’âpreté et la noirceur prononcée. Une des meilleures lectures de cette rentrée 2015.

Guillaume Wychowanok

LE RAPPORT DE BRODECK, T1 : L’Autre, de Manu Larcenet, adapté de Philippe Claudel, aux éditions Dargaud, 22,50 € : Bulle d’Argent

brodeck-t1-couv…LE RAPPORT DE BRODECK, T1 : L’Autre, de Manu Larcenet, adapté de Philippe Claudel, aux éditions Dargaud, 22,50 € : Bulle d’Argent

Avec Le Rapport de Brodeck, Manu Larcenet exécute sa première adaptation. Tiré du roman éponyme de Philippe Claudel, cet album nous envoie dans un village allemand isolé au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Un récit sur fond d’événements tragiques qui impressionne par sa force et sa noirceur. 

Lorsque Brodeck passe la porte de l’auberge du village, il se retrouve face à une assemblée d’hommes qui le fixent. Tous sont debout, immobiles, et l’absence de « l’Anderer » couplé à quelques indices lui font comprendre qu’un grave événement vient de se dérouler. Il faut dire que cet étranger détonnait dans un tel village : il observait, dessinait, sondait tout autour de lui, bref, il dérangeait. Sa mort était inévitable.
Brodeck rédige habituellement des rapports sur la flore locale, et c’est pourquoi les habitants lui demandent d’écrire le compte-rendu de ce qui s’est passé. Lui, le seul homme du village à ne pas avoir assisté au funeste épisode, va devoir expliquer la mort de l’Anderer et disculper tous les coupables. Surveillé, il va prendre en charge ce récit comme il peut, avec les éléments que les habitants veulent bien lui livrer. La culpabilité et l’incompréhension s’installent dans son esprit et, dans cette atmosphère lourde, des souvenirs qu’il voudrait avoir oubliés refont surface : il avait passé 2 ans dans un camp de concentration avant de s’installer dans le village.

Avec son parcours atypique, Manu Larcenet a déjà démontré à maintes reprises qu’il est un artiste complet. L’auteur a même marqué le monde du 9eme art avec Blast, une histoire sombre, profonde et déroutante qui explorait  l’inconcevable. Avec cette adaptation du roman de Philippe Claudel, il continue de sonder l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir et de plus dérangeant. Étouffante, dérangeante, et ténébreuse, cette œuvre prend véritablement aux tripes. On est plongé dans le huis-clos de ce village isolé en pleine campagne allemande avec la nausée et la gorge serré, comme si l’ont partagé la situation insoutenable de Brodeck. Entre désir de raconter la vérité et nécessité de protéger sa famille, il est face à un véritable dilemme. Rien ne peut le délester de sa charge et la culpabilité l’attend à tous les tournants. Pourtant, s’il est obligé de mentir, il veut aussi honorer la vérité, retracer l’histoire de l’inconcevable : comment le village a déshumanisé « l’Anderer » pour mieux le faire disparaitre. Cela, Brodeck l’a lui-même vécu dans un camp de concentration et, dans ces circonstances, ses démons ne peuvent que le hanter. Seule l’immensité de la nature, lui permet d’avoir encore un semblant d’intimité et de libre-arbitre.
Vous l’aurez compris, Le Rapport de Brodeck est un récit poignant et oppressant qui « brille » par sa profondeur et sa noirceur. Les thèmes abordés, en filigrane ou non, sont nombreux et le constat est noir. Parcouru par la voix off de Brodeck, cet album est une véritable invitation à la réflexion sur les plus sombres penchants de l’homme en société, une réflexion qui se mène avec la tête et les tripes. Bien sûr, tout cela est en grande partie hérité du travail de Philippe Claudel. On pourra d’ailleurs trouver à l’album un ton moins personnel et plus distancié que ce à quoi nous a habitué Larcenet. Toujours est-il que le récit est impressionnant d’habileté et qu’il est quasi impossible de rester indifférent  à cette histoire et à son atmosphère suffocante.
Si l’ambiance de l’album est si bien installée, c’est sans aucun doute grâce à sa remarquable partition graphique. Larcenet semble encore avoir franchi une étape. Le trait du dessinateur est toujours aussi reconnaissable et garde son expressivité exacerbée tout en prenant un tournant réaliste. Les planches en noir et blanc installent une ambiance à la limite du soutenable et touchent l’ineffable du bout du crayon.

Avec Le Rapport Brodeck, Manu Larcenet prouve une nouvelle fois qu’il est un auteur inclassable, une figure singulière du monde du 9eme art. En 160 pages, il remue notre esprit et nous offre un récit grave et profond qui ne laisse pas indemne. Malgré une narration plus impersonnel que dans ses précédentes œuvres, le premier tome de ce diptyque est une véritable réussite. Un album puissant qui donne à réfléchir sans intellectualiser et dans lequel la violence est bien plus insoutenable que n’importe qu’elle scène sanglante… À ne pas mettre entre toutes les mains.

Guillaume Wychowanok

H.Ell, T2 : La Nuit, Royaume des assassins, de Desberg et Vrancken, aux éditions Le Lombard, 14,45 € : Bulle de Bronze

hell-t2-couv…H.Ell, T2 : La Nuit, Royaume des assassins, de Desberg et Vrancken, aux éditions Le Lombard, 14,45 € : Bulle de Bronze

Avec H.Ell, les auteurs d’IR$ s’attaquent à un univers radicalement différent : le médiéval teinté de fantastique. Mais ne vous attendez pas à un ouvrage de Fantasy, mais plutôt à un thriller médiéval sombre et angoissant. Ce tome 2 confirme le début prometteur de la série en entretenant le suspens.

Résumé du premier tome : Suite à une faute irréparable, le chevalier Harmond Ellmander a tout perdu : titre, femme et enfants. Plutôt que de le bannir, le Roi a décidé qu’il serait questeur : lui qui était habitué aux fastes de la cour, va devoir enquêter sur de sordides affaires dans les bas-fonds les plus crasseux de la cité. Et le désormais surnommé H.Ell ne va pas vraiment avoir de temps pour assimiler les bases de son nouveau statut car on fait appel à lui pour résoudre une mystérieuse affaire. Le corps d’une prostituée a été retrouvé dépecé et en partie dévoré… Et les cadavres démembrés et rongés ne vont pas tarder à se multiplier.
Au cours de son enquête, H.Ell va découvrir un monde qui lui était inconnu. Il va voir la crasse, la débauche et la mort de très près. Mais il va aussi faire des rencontres inattendues, à commencer par Nayade, une prostituée multiforme qui peut prendre l’apparence souhaitée par son client.

Avec H.Ell, ne vous attendez pas à des elfes qui pourfendent des escadrons de dragons à dos d’aigles géants. Non, ici le monde médiévale dépeint est bien plus terre à terre avec son lot de violence, de sexe et de mystère. Et s’il y a bien des phénomènes fantastiques, ceux-ci sont aussi rares qu’inquiétants. Cette recette n’est pas sans rappeler Game of Thrones, mais H.Ell préfère se focaliser sur le seul personnage de Harmond Ellmander plutôt que de dresser une fresque géopolitique. On suit ainsi son enquête dans une atmosphère oppressante. Mais son nouveau métier n’est pas son seul fardeau et il doit vivre avec le manque des personnes qu’il aime et tenter d’échapper aux coups fourrés dont il est la cible.
Efficace, le récit peut toutefois embrouiller le lecteur avec ses multiples flashbacks parcourus par la voix du héros et sa prose laconique et obscure. Mais force est de constater que le suspens est très bien entretenu et que le lecteur veut connaitre la suite une fois le tome refermé. Car si l’enquête est bel est bien résolue en fin d’ouvrage, de nombreuses questions restent en suspend.
Aidé par une belle mise en couleur, le dessin de Bernard Vrancken sert admirablement le récit sombre de la série. Ses planches installent sans peine les ambiances poisseuses des auberges et la réalité crue des bas-fonds où la bienséance n’est qu’un mot inconnu. On regrette toutefois le manque du dynamisme du trait de Vrancken qui semble figer les personnages.

Bref, H.Ell a de quoi attirer les amateurs de thriller ou d’univers médiévaux à la recherche d’une lecture adulte. L’atmosphère violente et oppressante de l’album est bien servie par des planches aux ambiances travaillées. Seules les personnages, un peu figés, le pitch de base un peu classique et la narration un peu poussive ternissent le beau tableau que représente cette série.

Attention ! Pour ceux qui n’ont pas encore lu le premier tome, le paragraphe qui suit contient des spoilers.

 Dans ce deuxième tome, H.Ell commence à comprendre que la créature multiforme qu’il a occise n’était sans doute pas la seule représentante de son espèce. Il apprend qu’une puissante drogue, le poison bleue, se propage dans la cité. Peut-être que cette drogue a un rapport avec ces créatures multiformes avides de chair humaine ?
L’enquête prend un nouveau tournant et H.Ell commence à comprendre qu’il n’a pas toutes les cartes en main pour faire la lumière sur cette histoire. En coulisse, les complots s’ourdissent et le simple questeur est bien seul pour faire face à tous ces problèmes… sans compter qu’il ne digère pas encore le fait d’être tenu à l’écart de sa famille.

Ce deuxième tome nous plonge un peu plus profondément dans l’univers cruel d’H.Ell. Certaines de nos questions trouvent des réponses mais, dans l’ensemble, on reste plongé dans un voile de mystère. En amenant de nouvelles briques à son édifice, Stephen Desberg entretient le suspens, mais on espère que les prochaines révélations seront à la hauteur des attentes suscitées !

Guillaume Wychowanok